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D) Régions

Alexeï Malachenko Alexeï Malachenko
1 novembre 2018

Où va le Daghestan ?

Les événements survenus au Daghestan en 2017-2018 sont qualifiés par les médias de sérieuse transformation du Caucase après les guerres de Tchétchénie, voire de « fin du clan des Siciliens ». Et, en effet, ce qui s’est produit et se poursuit à l’heure actuelle est impressionnant.

Au cours de l’hiver 2018, sept hauts dirigeants de la république sont arrêtés, d’un coup, à Makhatchkala, et transférés sous bonne garde à Moscou. Parmi eux, le Premier ministre par intérim, Abdoussamad Gamidov, les vice-Premiers ministres Chamil Issaïev et Raioudan Ioussoufov. Le ministre de l’Éducation est envoyé avec eux dans la capitale fédérale. On interpelle aussi l’ancien maire de Makhatchkala, Moussa Moussaïev, et l’architecte en chef de la ville, Magomedrassoul Guitinov. Tous sont accusés d’abus de pouvoir et d’avoir causé un lourd préjudice matériel à la république (1). Tout bien considéré, il s’agit là d’actes de corruption assez banals et de dilapidation, sur une large échelle, du budget daghestanais.
Les destitutions et arrestations, aux échelons supérieur et intermédiaire de la république, se poursuivent et sont, à présent, de l’ordre de la routine. Ainsi, en juillet 2018, l’ancien ministre de la Santé, Tanki Ibraguimov, se retrouve sous les verrous. Sous son ministère, quatre entreprises locales, œuvrant dans le commerce des médicaments, sont soupçonnées de collusion, s’assurant par cette pratique des profits de plus de 4 milliards de roubles.

À la fin du mois de juillet de cette année, le dirigeant par intérim de la république, Vladimir Vassiliev, rend compte de son action au président de la Fédération, Vladimir Poutine. Son rapport fait état de plus de deux cents interpellations de fonctionnaires, accusés d’« infraction à la législation anticorruption ». Le coup le plus dur a été porté aux structures « de force » (ministère de l’Intérieur), au milieu médical et enseignant, où la plus forte corruption a été constatée. (Il paraît opportun de rappeler ici la publication à Moscou, dès 2005, d’une brochure intitulée : La corruption dans les structures « de force » du Daghestan, qui citait des centaines de faits montrant comment ces structures utilisaient à leur profit les forces politiques et claniques locales (2).

De fait, la « maladie daghestanaise de la corruption » n’est qu’une partie de l’« épidémie » qui frappe l’ensemble de la Russie. Elle a toutefois pris, dans cette république caucasienne, des proportions inouïes, liées à l’organisation politique, voire ethno-politique et clanique de son système de pouvoir. Le Daghestan compte 3 millions d’habitants et se compose de trente ethnies, dont les principales sont les Avars (29 %), les Darghines (16,9 %), les Koumyks (14,8 %) et les Lezguines (13,2 %) (3)  (on trouvera d’autres sources d’information à ce sujet, mais les chiffres et le classement restent à peu près les mêmes). À l’époque soviétique, des représentants des principales ethnies, ou plutôt de leurs clans, intégraient systématiquement le pouvoir, et un consensus assez solide existait entre eux. En outre – et c’est l’élément le plus important –, le régime totalitaire contrôlait fermement la situation dans la république. Le « surveillant-chef » était le deuxième secrétaire régional du parti communiste, lequel n’avait aucun lien familial avec les élites locales. Le même principe était appliqué dans d’autres « sujets ethniques » d’URSS, y compris au niveau des républiques de l’Union. Ce système efficace devait garantir, des décennies durant, la soumission à Moscou de la périphérie ethnique et la stabilité intérieure de l’État soviétique.

Après l’effondrement de l’URSS, la situation change radicalement dans les « sujets » du Caucase du Nord. Le facteur ethnique devient l’un des tout premiers, pour ne pas dire, dans une large mesure, « autosuffisant ». Dans les années 1990, la « structure polyethnique du Daghestan se mue, en quelque sorte, en matrice du processus politique… la mobilisation des forces dans la république… s’effectue sur la base des identités, fondées sur les liens ethnoculturels traditionnels » (4).

L’absolutisation du facteur ethno-clanique se révèle de plus en plus conséquente, sur fond d’affaiblissement d’un pouvoir fédéral dans l’incapacité de contrôler la situation sur place. Le phénomène s’aggrave encore avec les guerres de Tchétchénie et l’activisme de l’opposition islamiste, qui, à compter du milieu des années 1990, se transforme en une force autonome, bénéficiant d’un soutien à l’étranger. De plus, tous les clans importants, à de rares exceptions, sont soutenus au niveau fédéral, par le biais des représentants des diasporas ethniques, qui entretiennent des liens mutuellement profitables avec des fonctionnaires fédéraux, y compris au Kremlin.  

Tous ces éléments changent la politique locale en une chaîne ininterrompue d’accords et de bagarres entre clans. Il en résulte une menace constante de déstabilisation, qui renforce la popularité et l’activité des islamistes, dont les plus extrémistes. Prenant en considération le fait que la situation dans la plus grande république du Caucase a un effet néfaste sur ses voisins, le centre fédéral devait, tôt ou tard, entreprendre d’y mettre bon ordre.

Comme le constatait Natalia Zoubarevitch, spécialiste des problèmes régionaux, dans le Caucase « le Kremlin compte non pas en roubles, mais en risques ». Moscou, néanmoins, compte aussi en roubles, dans la mesure où les dotations fédérales au Daghestan ont augmenté de 6,6 milliards de roubles en 2018, pour un total de 59 milliards, la république demeurant la région la plus fortement subventionnée (5).

Le parachutage de Vassiliev

L’irritation du centre fédéral grandit envers les élites daghestanaises. Il semblerait que celles-ci n’en aient pas conscience, persuadées que Moscou continue de fermer les yeux sur leurs « combines » et n’est pas disposée à entreprendre des changements décisifs. En l’occurrence, les responsables politiques locaux et les chefs de clans se trompent lourdement. En octobre 2017, Vladimir Vassiliev est nommé chef de la République du Daghestan par intérim – un homme qui n’est pas du sérail, un « Varègue » (6) qui vient remettre de l’ordre et n’est aucunement lié aux intérêts claniques locaux. Ce « coup » joué par le pouvoir fédéral était logique et parfaitement prévisible.

Les hautes sphères du monde politique et du monde des affaires daghestanaises n’étaient pas préparées à l’arrivée de Vladimir Vassiliev. Elles furent prises de court et, de toute façon, ne cherchèrent pas à « masquer les traces du crime », manifestement convaincues que l’émissaire de Vladimir Poutine s’inscrivait dans une nouvelle campagne politique, une démonstration de mécontentement du Kremlin, rien de plus. Elles ne se donnèrent pas même la peine de considérer la personnalité de l’homme qui leur était envoyé.

Nommé au poste de « général-gouverneur » du Daghestan, Vladimir Vassiliev (né en 1949) est une figure hors du commun. Il fait carrière dans les structures « de force » et obtient le grade de général-colonel. Il occupe, en outre, nombre de fonctions dans la hiérarchie politique du pays : député, président de la commission de la Douma d’État à la sécurité, secrétaire adjoint du Conseil de sécurité, notamment. Originaire de la ville de Kline, aux environs de Moscou, il est issu d’une famille mixte : sa mère est russe, son père kazakh, d’où son patronyme d’Abdoulaievitch, qui peut symboliser, aux yeux de certains, un lien avec l’islam. Il n’a été mêlé à aucun scandale de corruption. à en croire ses collègues, Vladimir Vassiliev se caractérise aussi par la fermeté de ses décisions. Exactement l’homme qu’il fallait pour débrouiller la situation au Daghestan.

Mais un seul « Varègue » n’y suffisait pas. Le centre fédéral a donc envoyé à la rescousse nombre d’autres « étrangers », sur lesquels Vladimir Vassiliev devait essentiellement s’appuyer. Denis Popov qui, auparavant, œuvrait en Khakassie, est nommé procureur de la petite république (on parlait de cette nomination dès novembre 2017, mais peu y avaient prêté attention). Le parlement daghestanais entérine cette nomination en vingt-cinq minutes. En février 2018, le gouvernement local se retrouve avec, à sa tête, l’ancien ministre de l’Économie du Tatarstan, le relativement jeune (il est né en 1978) Artiom Zdounov. Au cours de l’été, un autre nouveau-venu, en provenance du Tatarstan, Gazimour Apsaliamov, accompagné de toute une équipe de spécialistes tatars, prend la direction des services fiscaux. Ces changements, parmi d’autres, s’inscrivent dans la volonté exprimée par Vladimir Vassiliev de « supprimer la couche intermédiaire entre le budget et la population ». (La venue sur le terrain daghestanais de Tatars musulmans relève-t-elle partiellement d’un plan mûrement pesé, dont l’un des objectifs consisterait à éviter de froisser les croyants locaux ? Nous ne saurions le dire. L’explication tient plus vraisemblablement au fait que les fonctionnaires du Tatarstan ont une grande expérience, dans l’ensemble couronnée de succès, des relations avec le centre fédéral.)

Il est à noter que les changements brutaux effectués dans le système politique du Daghestan n’ont eu à peu près aucun impact sur l’activité des islamistes locaux. Il est vrai que, pour une série de raisons, dont le départ de nombre d’entre eux pour le Moyen-Orient, cette activité s’est nettement atténuée et apparaît essentiellement épisodique. Signalons également le fait que, dans le contexte actuel, le pouvoir et l’opposition islamiste militent en faveur de la justice sociale, dévaluant par là même les formes religieuses de protestation sociale. L’islam « se tait ». Reste à savoir combien de temps durera ce silence.

Le bilan de l’épopée daghestanaise

Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Les changements et remplacements vont se poursuivre dans les structures du pouvoir (à la condition, bien sûr, que le centre fédéral ne décrète pas, tout soudain, que la perestroïka daghestanaise est achevée). Certes, le climat politique et social s’améliore dans la république. De là à penser que ces permutations « aboliront » le caractère ethno-clanique du système, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Les clans, à l’instar de l’appartenance ethnique, restent un trait indissociable de la société daghestanaise. Il est impossible de s’en défaire, fût-ce avec l’aide des « Varègues », dont beaucoup – l’expérience soviétique l’a montré – sont susceptibles, au fil du temps, de se « daghestaniser », devenant des membres informels d’un groupe clanique ou d’un autre.  

L’idéal serait peut-être de créer au Daghestan un système hybride, qui prendrait en considération ces spécificités traditionnelles, sans que celles-ci soient pour autant dominantes. La chose est-elle possible ? Nous serions bien en peine de le dire. Il est tout aussi compliqué de prédire ce qu’il en sera de la lutte contre la corruption, devenue, depuis bien longtemps, systémique non seulement au Daghestan, mais encore dans toute la Fédération de Russie.

1.  Moussa Moussaïev aurait ainsi cédé à un commerçant un terrain de 17,5 hectares à Makhatchakla pour 1,1 million de roubles, alors qu’il était estimé à 81 millions. Quant au préjudice causé à la capitale dagesthanaise par Magomedrassoul Guitinov, il est évalué à 4 millions de roubles. 

2.  Korrouptsia v silovykh strouktourakh Daghestana [« La corruption au sein des structures “de force” du Daghestan »], données des médias, 2003-2004, Agence de presse Regnum, Moskva, 2005.

3.  fb.ru/article/250237/natsionalnosti-dagestana- po-chislennosti-spisok 

4.  E. Kisriev, Islam i vlast v Daguestanié [« Islam et pouvoir au Daghestan »], OGI, Moskva, 2004, p. 48. 

5.  https://onkavkaz.com/articles/4396-dagestan-i-chechnja-snova-v-chisle-krupneishih-poluchatelei-dotacii-iz-federalnogo-byudzheta-v-.html

6.  Allusion à une légende qui veut que, dans les temps anciens, les Slaves de l’Est, ne réussissant pas à s’entendre, auraient lancé cet appel aux Varègues (Vikings) : « Nos terres sont vastes et riches, mais elles ignorent l’ordre. Venez et gouvernez-nous ! »