Ru Ru

E) Miscellannées franco-russes

Anna Kraatz
1 novembre 2017

La fabrique du souvenir de l'amitié franco-russe (1893-1896)

C'est peu dire que les relations de la France républicaine avec la Russie impériale d'Alexandre III et de Nicolas II furent empreintes d'une ardeur si passionnée qu'elle donna lieu à toute une industrie de l'amitié. Cette industrie, prise au sens large du mot, s’exerça dans presque tous les domaines : poésie, littérature, mode vestimentaire, religion, fabrication de bibelots de diverses formes et matières, gastronomie, etc. Le contexte historique est bien connu: c'est celui de l'Alliance franco-russe, négociée essentiellement contre l'Allemagne de Bismarck ou plutôt contre le nouvel Empire allemand de Guillaume Ier puis de Guillaume II, contre l'Autriche de l'Empereur François-Joseph et, éventuellement, contre l'Italie du roi Humbert Ier, au cas où celle-ci s'allierait avec les deux autres contre la France ; cette dernière hypothèse paraît bien improbable aujourd'hui, mais elle était alors fondée sur l'antagonisme obligé entre une royauté, aussi récente fût-elle, et une Troisième République française, récente elle aussi, et cependant fourmillante de personnages radicaux et d'idées nouvelles souvent contradictoires, librement exprimées pour la première fois. Conçue dès après la guerre de 1870 et ses résultats désastreux pour la France, l'alliance tripartite était fondée sur un revanchisme exacerbé vis-à-vis de l'Allemagne bien plus que sur une amitié profonde et ancienne avec la Russie. Autrement dit, l'enthousiasme bien réel montré par le peuple français lors des trois événements marquants que furent la visite de la flotte française à Cronstadt dès 1891, la visite de retour d'une escadre des marins de Cronstadt à Toulon en 1893, enfin l'arrivée à Paris du tsar Nicolas II et de son épouse Alexandra en 1896, avait tout à voir avec le sentiment que la grandeur physique et militaire de la Russie allait permettre à la France de sortir de son isolement politique et, par association, de retrouver son rang légitime au sein des puissances européennes. Il y avait en tout état de cause de nombreux contentieux à régler entre les deux pays, les deux plus importants étant celui de Napoléon Ier, souvenir douloureux pour les Russes malgré la défaite de l'empereur, et celui, plus récent et d'autant plus cuisant, de la guerre de Crimée. Mais en 1893, tout est oublié, des deux côtés semble-t-il, puisque lors de la visite de l'escadre russe on sort de sa retraite, pour saluer les officiers de marine russes, le vieux maréchal Canrobert, commandant de la force française en Crimée ; lorsque Nicolas II arrive à Paris, il se rend, lui, aux Invalides et se recueille sur le tombeau de Napoléon. La Russie ratifie l'Alliance à la fin de l'année 1893 et l'Assemblée nationale française le fait à son tour au tout début de 1894, dans un enthousiasme délirant. La presse américaine elle-même se fait l'écho de cette ferveur, non sans ironie devant ces débordements. Le New York Times du 15 novembre 1893, par exemple, persifle quelque peu dans un article intitulé « Russia, the one great Theme » [Russie, le seul grand thème], sous-titré « Lauded to the Skies in the New French Chamber and Senate » [Portée aux nues à la nouvelle Assemblée et au Sénat].

Pierre Blanc, élu de Savoie et doyen de l'Assemblée, fait un discours que rapporte le correspondant du Times, dans lequel il célèbre « l'irrésistible attraction des deux grands peuples l'un pour l'autre » ainsi que « le souverain magnanime » dont le sceau, apposé au Traité, garantit cette Alliance et « réaffirme les sentiments pacifiques avec lesquels elle a été signée ». En réalité, cette entente cordiale repose autant sur des intérêts financiers – le placement des bons du Trésor russe notamment – et commerciaux – la Russie brandit constamment au nez des Français la menace d'un rapprochement avec l'Allemagne pour n’accorder aucun tarif préférentiel aux produits français exportés en Russie (1); en sous-main, elle prend d’ailleurs contact avec des financiers américains pour placer ses bons (2).

Mais ces arrière-pensées ne sont pas pour diminuer l'enthousiasme populaire. François Bournand, auteur d'un livre intitulé Russes et Français, Souvenirs historiques et anecdotiques, 1051-1897, énumère avec chaleur les diverses formes que prit cet enthousiasme :

« Cette visite donna lieu en France aux démonstrations patriotiques… les plus touchantes dans leur naïveté. Dès qu'elle eut été officiellement annoncée, “tout à la russe” fut comme le mot d'ordre général. On vit s'étaler aux vitrines des grands magasins les soies russes, la blouse russe, la redingote Souvarow, la casaque Gortchakov… le chapeau Cronstadt, la botte russe, les bijoux symboliques de l'Alliance, les parfums et les savons russes, les flambeaux russes, le biscuit Kremlin... un ingénieux carton découpé qui permettait à tout Français de se faire en un instant la tête d'un matelot du tzar… la médaille du Souvenir, avec la formule cabalistique opposée à la Triple-Alliance : 1 + 1 = 3… Enfin, dans un seul arrondissement de Paris, en un mois, le nombre des nouveau-nés déclarés à l'état-civil sous un prénom moscovite fut de cent vingt-deux !... (3) »

Même la presse hostile à un régime autocratique comme celui de la Russie se rend à l'évidence : « La forme de gouvernement n’a absolument rien à voir dans l'alliance franco-russe... Ni la volonté du Tsar ni celle du président de la République n'ont eu à intervenir, c'est la volonté nationale qui a tout fait... On déchire un traité, on ne remonte pas le courant de l'opinion publique. » Cette analyse est signée, il est vrai, d’Henri Rochefort, un homme d'abord radical et proche des communards, passé du « socialisme » au nationalisme militant, mais toujours farouchement opposé à l'empereur... français, Napoléon III en l’occurrence. Bref, dans le climat qui est celui de la France, où s'affrontent par journaux interposés – liberté de la presse oblige – toutes sortes de courants, l'amitié franco-russe apparaît au peuple français comme un gage de force, de stabilité et de prestige face à l'arrogance impériale de Guillaume II.

Au bonheur des camelots

Toute une petite industrie du souvenir « à conserver » se développe alors et les camelots les « crient » sur les boulevards, surtout lors de la visite de Nicolas II et de la tsarine Alexandra, arrivés à Paris le 7 octobre 1896. Il s'agit de foulards de soie imprimés aux couleurs de la France et de la Russie, sur fond rouge, tissés par les soyeux de Lyon, qui offrent également à l’impératrice une douzaine de robes et, pour faire bonne mesure, un poème brodé en fils de soie sur une bannière. Ou encore, les foulards portent une reproduction de l'arrivée de l'escadre à Cronstadt, où figurent pas moins de trois cuirassés. Curieusement, le blindage de ces derniers semble sorti de l'imagination d'un Jules Verne plutôt qu'il ne reflète la réalité de ces nouvelles sortes de bâtiments, ce qui donne aux foulards un air imaginatif et prolétaire plutôt que militaire. Notons néanmoins, au passage, que l'amirauté russe entreprendra la construction de plusieurs classes de dreadnoughts et de cuirassés, en particulier celle du célèbre Potemkine, à partir de l'arrivée de l'escadre française à Cronstadt, dont un au moins, le Tsarevitch, sera réalisé par une firme française, la Compagnie des Forges et Chantiers de la Méditerranée à la Seine.
Il s'agit encore d'images d'Épinal montrant, dans les couleurs un peu criardes qui sont propres à cette industrie, les différents uniformes des forces armées russes, notamment de la marine, ou encore des scènes de l'arrivée des marins français à Cronstadt, puis des marins russes à Toulon. Il s'agit également d'abat-jours en papier imprimés par une firme Lorraine située à Pont-à-Mousson – la géographie a son importance ici, nous y reviendrons –, où sont représentés des marins russes et des marins français portés en triomphe sur les épaules d'un public enthousiaste, où l'on voit également le portrait d'Alexandre III, le tsar régnant, lors de la réception de l'escadre russe en 1893, ainsi que le bal donné à bord du vaisseau amiral Le Marengo… L'abat-jour est vendu à plat et doit être fendu en plusieurs endroits avant d'être monté pour faire rayonner la lumière de cette belle amitié !

De petites figurines de métal, de régule, parfois de bronze, souvent de terre cuite, représentant des marins russes seuls ou bras dessus bras dessous avec des marins français, sont également proposées à la vente, comme le sont les petits soldats de plomb dont la mode a véritablement commencé à la toute fin du XVIIIe siècle et dont, au XIXe, la firme Gerbeau & fils est le grand spécialiste français. La Société des Femmes de France, de son côté, fait fabriquer des bracelets « chaîne d'ancre » à l’intention des femmes, mères et sœurs des matelots russes ; les chaînons sont en or mat guilloché et or rouge, ils portent une médaille commémorative ornée de branches d'olivier et de fleurs de myosotis au milieu desquelles sont gravés « Cronstadt-1891 » en caractères latins et « Toulon-1893 » en cyrillique. Les fabricants de céramiques, notamment ceux de Sarreguemines, en Lorraine, proposent des assiettes décorées des portraits de Nicolas II et d'Alexandra, tantôt ensemble, tantôt seuls. Sur fond crème, le décor est de couleur terre cuite et représente également des scènes de liesse lors des visites respectives des deux flottes. Enfin, ce peuvent être des jeux ou des jouets, pour enfants et adultes, tels les « Jeux de l'oie franco-russe » ; certains sont publiés en couleur sur carton, façon image d’Épinal, et se contentent de mettre en scène divers soldats ou personnalités russes et françaises ; un autre, intitulé « L'Alliance franco-russe », publié en noir et blanc par Le Petit Journal et devant être découpé par les lecteurs, se présente avec un mini-rébus sous chaque case, à connotation patriotique voire religieuse. Ainsi peut-on lire sous une case montrant un soldat français : « Je me ferai trouer deux fois la peau, j’ai deux drapeaux », soit les drapeaux français et russe.

Les cases figurant une Lorraine et une Alsacienne portant leurs coiffes régionales, trouvent naturellement leur place dans ces jeux. En effet, la Lorraine, ou ce qu'il en reste après son annexion par l'Allemagne, est au premier rang des inconditionnels de l'amitié franco-russe. Les communes qui ne sont pas entrées dans le giron allemand produisent un Livre d'or de la Lorraine destiné à être remis à Nicolas II. Les textes qui y figurent sont reproduits en leur entier par Bournand dans l’ouvrage cité plus haut. Pour l’occasion, les Lorrains – comme leurs interlocuteurs russes, au demeurant – déversent sans retenue dithyrambes et vers de mirliton. Le texte s’ouvre sur une déclaration collective : « Les dix-sept cent treize communes, les cinq cent vingt sociétés et la presse de Lorraine ont signé sur ce Livre d'or, donnant à la noble, à la vaillante Russie, l'affirmation unanime de leur confiante, loyale et fraternelle affection. Vive la Russie! vive la France ! » Des cadeaux importants sont offerts : un bronze de Victor Prouvé intitulé La Soif et un service à punch pour chaque navire de l'escadre russe. Le livre est agrémenté de soixante-dix-sept dessins d'artistes français, dont beaucoup sont bien oubliés aujourd'hui, et l'on y joint quelques estampes anciennes, y compris la première feuille d'images d'Épinal représentant des fantassins russes, datée de 1829. Pour le tsar, les Lorrains envoient une table marquetée signée d’Émile Gallé, le toujours et justement célèbre artiste nancéien.

Mais c'est sans doute dans les écrits et les chansons de cette véritable furore prorusse qu'éclate avec le plus de force, sinon de talent littéraire, l'espoir nourri par les Français d'un soutien pour une revanche contre l'Allemagne. Car c'est bien de cela qu’il s'agit, même si la fraternité entre les soldats des deux nations est représentative de la formule qui fait alors son chemin : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Quelques exemples de ces poésies de circonstance donneront une idée du climat politique, mais aussi du climat littéraire et artistique alors dominant. Non seulement les « mazurkas », appelées « Tsarina » sont publiées dans les journaux et dansées dans les cafés-concerts, mais on concocte une Marseillaise franco-russe dont les camelots vendent partout les paroles imprimées :

« Allons enfants de la patrie

Voici les Russes arrivés

Devant nous d'une sœur chérie

Les drapeaux brillants sont levés (bis)

Entendez-vous foulant nos terres

Ces fiers et valeureux marins

Ils viennent pour serrer nos mains

Et bien haut se dire nos frères... »

On continue sur le même mode, en ayant toujours soin – c'est un leitmotiv de toute la production de souvenirs franco-russes – de souligner l'ancienneté des liens avec la France et le fait que « si nous nous sommes parfois combattus, nous n'avons jamais été ennemis », pour reprendre les propos du maréchal Candoret lui-même. Un autre auteur, et non des moindres, Paul Déroulède, que l'on pourrait qualifier de chef de file du revanchisme, invente une formule chantée qui, comme le dit encore Bournand, réussit en quatre lignes d'un couplet à mettre réellement en perspective l'Alliance franco-russe : « (il) a trouvé la note chauvine (sic) la plus discrète et la plus habile dans son Nitchevo :

« Laissons le passé, ma chère

puisque nous nous aimons bien

Nitchevo ça n'y fait guère

Nitchevo ça n'y fait rien. »

On pourrait citer d'autres poèmes de circonstance écrits par des personnalités telles que Maurice de Talleyrand-Périgord, Duc de Dino, ou encore le poète José-Maria de Heredia, dans des termes qui paraissent proprement risibles aujourd'hui et qui, pourtant, furent reproduits un peu partout à l'époque. Il reste les échanges écrits entre les enfants français des écoles et leurs petits camarades russes, exercices obligés sans doute mais dont certains sont émouvants ou, à tout le moins, bien tournés. Un exemple de cette fabrique du souvenir écrit est fourni par Natalie Novikoff, petite fille de Simféropol, qui envoie, le 16 octobre 1893, un véritable acrostiche formant le mot « France » :

« Fraternité unit nos peuples heureux,

Russie “la Vaste” et France “la Belle”,

Aux générations, vous servez de modèle,

Nous sentons déjà les approches du rêve de paix,

C'est vers vous que les regards des nations sont tournés,

En bénissant votre noble et sainte union (4). »

Les objets souvenirs de cette époque sont produits en de telles quantités que l'on peut s'en procurer aujourd'hui encore sur différents sites de vente en ligne.

***

1. Voir à ce sujet notre ouvrage Le Commerce franco-russe, concurrence et contrefaçons de Colbert à 1900, Les Belles Lettres, Paris, 2006, pp. 267-297.

2. Voir à ce sujet notre ouvrage, John Pierpont Morgan, un Capitaliste américain, Les Belles Lettres, Paris, 2016, pp. 231-241.

3. Paris, 1897, p. 114.

4. Les citations proviennent toutes du livre de François Bournand cité plus haut.