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E) Miscellannées franco-russes

Anna Kraatz
10 Novembre 2020

L'Institut Pasteur et la Russie

Peu de gens mesurent aujourd'hui l'importance de la contribution financière de la Russie tsariste à la construction de l'Institut Pasteur, et bien moins encore se rappellent que l'un des collaborateurs les plus appréciés de notre savant national fut un médecin russe, le docteur Élie Metchnikoff, professeur de biologie à l'université d'Odessa, puis à l'université de Saint-Pétersbourg, qui rejoignit l'Institut dès l'année 1887, après avoir rencontré Louis Pasteur auquel il fit part de ses propres travaux sur la rage. En 1904, Élie Metchnikoff devenait directeur adjoint de l'Institut et, en 1908, alors qu'il avait acquis la nationalité française, il partageait avec l'Allemand Paul Ehrlich le prix Nobel de physiologie ou médecine pour ses travaux sur l'immunisation, notamment sur la découverte de la phagocytose. L'urne contenant ses cendres repose, selon ses propres vœux, dans la bibliothèque de l'Institut Pasteur. Nous y reviendrons, mais situons d'abord les débuts de cette relation si fructueuse pour les deux nations.

Les travaux de Louis Pasteur sur l'inoculation contre la rage, parmi d'autres, lui avaient déjà acquis une célébrité mondiale lorsque la maison impériale de Russie fit appel à ses services au début de l'année 1886, par l'intermédiaire du prince Alexandre d'Oldenbourg, proche parent et conseiller influent de l'empereur Alexandre III. Pasteur venait à peine de commencer ses essais de vaccination sur des sujets humains plutôt que sur les seuls animaux quand le tsar envoya à Paris, dans l'espoir de les voir guéris par le traitement antirabique du savant, vingt hommes et une femme, tous originaires de la ville de Smolensk et contaminés par la rage. On ne sait rien d'eux si ce n'est qu'il existe, dans les archives de l'Institut, une vieille photo du groupe montrant des hommes, pour la plupart en costume de ville, c'est-à-dire sans doute des bourgeois, ou peut-être des membres de l'administration de Smolensk, ville de garnison importante, où s'était déroulée par ailleurs une importante bataille des forces napoléoniennes contre les cosaques et les forces russes lors de la campagne de Russie. On y voit cependant deux « moujiks » habillés à la russe de vêtements de peau fermés sur le côté, chaussés de hautes bottes souples et coiffés d'un bonnet de fourrure. La seule femme visible sur la photo porte un long manteau sur une robe ample, ses cheveux entièrement cachés sous un foulard noir très serré, ce qui lui donne une allure de paysanne. Il se pourrait que l'autre personnage assis soit aussi une femme car il est imberbe, alors que tous les hommes sont barbus, sauf deux qui semblent trop jeunes pour cela. Il porte un manteau échancré au col, qui lui tombe jusqu'aux pieds, tandis que l'un des « messieurs », montrant une impeccable manchette de chemise ainsi qu'une écharpe blanche d'une grande élégance, lui met familièrement la main sur l'épaule, ce qui pourrait indiquer qu'il s'agit de son mari. On ne sait rien d'autre de ces patients, sinon qu'ils rentrèrent tous en Russie, apparemment guéris.

À la suite de ce succès, l'empereur russe fit un don de trois cent mille francs pour la fondation du nouvel Institut Pasteur alors en cours de construction rue du Docteur-Roux, à Paris, dans le 15e arrondissement, endroit où les bâtiments en question sont encore en service aujourd'hui. Pour juger de l'importance de cette contribution, il suffira de noter qu'elle dépassait de beaucoup la totalité des sommes recueillies par l'État français au cours d'une souscription nationale lancée dans tous les départements, y compris dans les départements d'outre-mer. Il n'est donc pas exagéré de porter au crédit de la Russie de l'époque la construction d'une grande partie des installations de l'Institut Pasteur. Si presque tous les autres grands pays européens apportèrent également une contribution, aucune ne dépassa guère quelques milliers de francs. Quant au sultan ottoman, il préleva l'équivalent de neuf mille huit cent quatorze francs sur sa cassette personnelle, auxquels vinrent s'ajouter environ mille francs provenant de personnalités turques, preuve additionnelle de la réputation de Pasteur à l'étranger, et preuve, au passage, de la modernité du sultan et de certains membres de son entourage.

Mais la rage chez les êtres humains n'était pas le seul problème auquel se heurtaient le corps médical russe en général et, jusqu'en 1861, date de l'abolition du servage, les grands propriétaires terriens en particulier. En effet, outre la santé des milliers de serfs leur appartenant et dont le travail constituait l'essentiel de leurs revenus, l'état sanitaire des importants cheptels bovin et ovin ainsi que des élevages de chevaux appartenant à ces propriétaires était pour eux un sujet de préoccupation constante dans la mesure où ces animaux étaient périodiquement victimes d'épizooties, notamment de la peste bovine, et fréquemment conta- minés par des prédateurs eux-mêmes porteurs de la rage, parfois sur une très grande échelle.

Où il est question de princes, de savants et de lapins en sleeping

Parmi ces grands propriétaires se trouvait le prince Alexandre d'Oldenbourg, neveu du tsar Alexandre III et époux de la princesse Eugénie de Leuchtenberg, arrière-petite-fille de Joséphine de Beauharnais. Marié à une princesse allemande mais d'origine française, le prince Alexandre avait œuvré auprès du tsar pour un rapprochement politique entre la France et la Russie, et il fut toute sa vie un francophile confirmé. Bien que le comte Sergueï Witte, ministre des Finances de Nicolas II, le qualifie dans ses Mémoires de « personnage excentrique, comme tous les Oldenbourg », Alexandre – ainsi que sa femme – se voulait résolument moderne et avait opté, dans la gestion de ses immenses domaines, pour une approche scientifique, philanthropique et hygiéniste, coïncidant parfaitement avec le climat de l'époque. Le prince Alexandre était, par ailleurs, général commandant de la garde impériale et général en chef du corps d'armée en garnison à Saint-Pétersbourg. Après la guérison des vingt et un patients russes et leur retour en Russie, le prince demanda à Pasteur de lui envoyer un de ses élèves pour pratiquer des inoculations contre la rage, sur des animaux, cette fois. Le 6 juillet 1886, Pasteur lui écrivait que messieurs Adrien Loir et Léon Perdrix, « tous deux instruits et d'un aimable caractère », étaient prêts à partir pour la Russie. Adrien Loir, originaire du Havre et qui devait devenir directeur de l'Institut Pasteur de Tunis dix ans plus tard, était plus spécialement chargé de l'inoculation des animaux, particulièrement des lapins, ainsi que de l'extraction des moelles prélevées sur des bêtes contaminées, nécessaires à la fabrication du vaccin (1). Quant à Léon Perdrix, qui devait terminer sa carrière comme doyen de la faculté des sciences de Marseille, sa mission était de prendre le plus de renseignements possible sur les maladies contagieuses des animaux, notamment sur la peste bovine qui était alors pour la Russie « un grand Réau ». Pasteur ajoutait dans sa lettre : « Ce serait un de mes vœux les plus chers d'être s'il est possible utile à la Russie, en combattant cette grande épizootie permanente dans beaucoup de gouvernements de votre immense pays. » Pasteur précisait égale- ment que seuls les frais de séjour « du jeune Loir seraient à [leur] charge. Ceux de Perdrix seraient couverts par [son] laboratoire ». Perdrix et Loir se mirent en route le 14 juillet 1886, emportant avec eux deux lapins trépanés et inoculés contre la rage, et traversant avec leurs cages un Paris où la foule en liesse acclamait la parade militaire célébrant la fête nationale.

Après le long voyage en train de Paris à Saint-Pétersbourg, avec les deux lapins partageant le sleeping car spécialement alloué aux deux envoyés de Pasteur, et après changement de train à la frontière pour cause de différence d'écartement des voies russes, tout ce petit monde fut accueilli à son arrivée à Saint-Pétersbourg par deux officiers de la garde impériale en grand uniforme, dépêchés par le prince d'Oldenbourg. Un laboratoire d'inoculation avait été installé dans la caserne des gardes à cheval où officiait le docteur Helman, chirurgien-vétérinaire qui devait découvrir et isoler, avec le docteur Kalning, la malléine, substance responsable de la maladie de la morve chez les animaux, en particulier les chevaux (Otto Kalning contracta la maladie et en mourut après s'être inoculé lui-même le mal en 1891).

Sur place, à Saint-Pétersbourg, Adrien Loir inocula aux quelques personnes atteintes de la rage les vaccins obtenus par extraction de la moelle des lapins. En remerciement, le tsar lui fit remettre par le prince Alexandre la croix de Saint- Stanislas pour Louis Pasteur, au cours d'une cérémonie d'action de grâce.

Peu après, Pasteur demandait à Léon Perdrix de se rendre aux environs de Moscou pour y observer les effets de la peste bovine et, plus tard, assister de ses conseils l'installation d'un laboratoire antirabique au sein de l'hôpital Alexandre de la ville. Il semble d'ailleurs qu'il y eut quelques divergences entre le médecin français et certains de ses collègues russes sur les méthodes à employer pour la trépanation des lapins et l'inoculation des malades. Perdrix et Pasteur ayant toute la confiance du prince, celui-ci demanda, avec l'accord de Pasteur, que Perdrix se rende dans son domaine de Ramogne (ou Ramon), situé près de la ville de Voronej, dans le Sud du pays, pour y installer, là aussi, un laboratoire d'inoculation contre la rage. Ce domaine, l'un des plus importants par sa superficie de tous ceux appartenant à la grande aristocratie russe, en était également l'un des plus modernes – du moins le prince et son épouse le voulaient-ils comme tel – par son organisation agricole, l'instruction fournie aux villageois et les projets de développement industriel ou artisanal initiés par les deux époux, telle une raffinerie de sucre de betterave et de bonbons dont les bâtiments existent encore, pour offrir des emplois aux anciens serfs du domaine, restés sur place pour la plupart. Le prince avait fait bâtir sur ce domaine la résidence qu'il y occupait lors de ses séjours, elle aussi conçue comme une maison moderne pourvue de toutes les commodités. Le prince s'était adressé à un architecte anglais, Christopher Neysler, qui construisit pour le couple une grande bâtisse en brique dans un style que l'on pourrait qualifier d'anglo-russe. Le prince et sa femme s'étant réfugiés en France après la révolution de 1917, la maison était abandonnée mais laissée à peu près intacte. Cependant, durant la Seconde Guerre mondiale, les forces allemandes arrivées jusque-là s'apprêtaient à la détruire lorsque les habitants leur firent savoir qu'elle avait appartenu à une princesse allemande ; il fut alors décidé de ne pas la bombarder, ce qui est d'autant plus paradoxal que cette princesse « allemande » descendait, nous l'avons dit, de la famille de Joséphine de Beauharnais. Le bâtiment existe encore aujourd'hui et il semble qu'une entre- prise allemande l'ait acquis et veuille le réhabiliter pour le transformer en hôtel de luxe. Quoi qu'il en soit, ce fut dans cette maison et dans cette région que Léon Perdrix, accompagné et assisté du médecin personnel du prince d'Oldenbourg, le docteur Khijine, mit sur pied un laboratoire antirabique et entreprit de grandes tournées, parfois dans des conditions très difficiles, pour recueillir des renseignements et conduire des expériences sur la peste bovine dans les régions avoisinantes.

Le nouvel Institut Pasteur – que les Parisiens désignaient sous le nom de « Palais de la rage » – fut officiellement inauguré le 13 novembre 1888 par le président Poincaré, au cours d'une grande cérémonie dont les journaux du monde entier se firent l'écho, y compris en Russie. À cette occasion, le prince d'Oldenbourg envoyait un télégramme à Louis Pasteur de la part de la station antirabique de Saint-Pétersbourg, « avec ses plus chaleureuses félicitations ». La collaboration entre l'Institut Pasteur et les spécialistes russes des recherches immunitaires, que les médecins Loir et Perdrix avaient contribué à former, tâche qu'Élie Metchnikoff devait poursuivre, allait rapidement donner lieu à de nombreux développements dans ces domaines en Russie même. À Paris, le docteur Alexandre Beredska, un autre savant russe, lui aussi venu d'Odessa, rejoignait l'Institut Pasteur et en devenait chef de laboratoire en 1905, puis, en 1919, chef de service. La vingtaine de personnes guéries de la rage par la méthode Pasteur en 1886 inaugura donc une période d'échanges scientifiques et humains particulièrement fructueux entre les deux pays, et qui se poursuivent aujourd'hui encore.

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1. L'auteur remercie chaleureusement M. Demellier, du service des Archives de l'Institut Pasteur, de lui avoir permis de consulter certains documents, notamment un « Extrait du Bulletin de la Société géologique de Normandie » publié en 1933 et dans lequel le docteur Adrien Loir publiait les souvenirs de sa mission en Russie en 1886.