Ru Ru

B) Politique intérieure & société

Natalia Lapina Natalia Lapina
1 Novembre 2019

Réalité ou tour de l’imagination : la France vue par la Russie

Le tableau de Salvador Dali La persistance de la mémoire présente trois montres, deux molles et une dure, symbolisant le caractère éphémère et la non-linéarité du temps. À l’instar du temps chez l’artiste, les images de politique étrangère sont changeantes et plastiques. Elles surgissent sous l’influence de mythes et stéréotypes anciens, vivent dans le présent et déterminent l’avenir.

La perception de l’environnement, des autres pays et peuples, dépend de nombreux facteurs. Nous avons eu l’occasion d’écrire sur la façon dont les représentations de la France avaient changé au cours de l’histoire de la Russie et dont les Russes de la rue la voyaient(1). Le présent article analyse les images politiques de la France, la perception de celle-ci par les élites et la société de Russie. Il est fondé sur des interviews accordées à l’auteur par des experts russes.

L’ambivalence à l’égard de la France

Dans les années 1960, la France de Charles de Gaulle devient un partenaire stratégique de l’URSS, sorte de « pont » entre l’ouest et l’est de l’Europe, et, à la fin du XXe siècle, les relations entre les deux pays sont qualifiées de « partenariat privilégié ». Il n’en reste aujourd’hui que le souvenir, et les relations entre la France et la Russie ont été soumises à leur plus dure épreuve depuis la fin de la « guerre froide ».

Le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie et les opérations militaires dans le Sud-est de l’Ukraine ont entraîné l’adoption de sanctions par l’Union européenne et les États-Unis, sanctions que la France a soutenues. La crise internationale déclenchée par les événements d’Ukraine a renforcé, dans la société russe, le sentiment que la Russie était une « forteresse assiégée ». En mars 2015, l’absolue majorité des Russes (79 %) était convaincue que tous les problèmes auxquels était confronté le pays étaient dus à l’Occident (2). Traditionnellement perçue avec une profonde sympathie par les citoyens de la Fédération, la France était rattachée, pour la première fois, à la liste des « États hostiles » (3).

Au sein de l’élite politique russe, le rapport à la France est ambigu. Les déclarations officielles, les rencontres au niveau des États envisagent toujours les relations entre la Fédération de Russie et l’Europe sur un mode positif : « Nous avons intérêt à ce qu’existe une Union européenne forte […], à ce que soit réalisé le vaste potentiel du partenariat de la Russie et de l’UE », écrit Vladimir Poutine dans un article intitulé : « La Russie et le monde qui change » (4). Les experts soulignent que même aux moments les plus délicats, il n’y a pas eu de rupture dans les relations franco-russes et que les deux parties « ont réussi à préserver des espaces de discussion » (5).

Simultanément, certains voient la France comme un pays qui ne joue pas un grand rôle en matière de politique internationale. Un expert relève que deux approches caractérisent l’élite russe. La première est qu’« il faut agir finement en direction de l’Europe, trouver des points de contact avec les pays européens » ; la seconde, qu’« il n’y a aucune raison de s’occuper de l’Europe, le partenaire principal, à la hauteur de la Russie, étant les États-Unis ». Dans le contexte de la crise internationale, la seconde l’emporte.

Le concept de monde multipolaire, que défend le Kremlin, distingue trois centres de pouvoir à l’échelle mondiale : la Chine, les États-Unis et la Russie. L’Europe en est exclue. Vladimir Tchijov, représentant spécial de la Russie auprès de l’Union européenne, est catégorique : l’UE « est orientée vers les États-Unis à de nombreux égards » et cela « complique nos relations avec les Européens » (6). La France, à son tour, apparaît comme un pays qui n’est pas libre de ses choix politiques, qui a perdu sa souveraineté et « se dissout dans la mondialisation ». Lors d’une intervention à un séminaire du MGIMO, le 16 novembre 2018, D. Mikhaïlov, représentant du ministère des Affaires étrangères, déclarait fermement que la France n’était pas en mesure de mener une politique étrangère et de défense indépendante, et qu’au niveau international, elle défendait une ligne antirusse, ce dont témoignaient les sanctions dirigées contre la Russie et l’expulsion de diplomates russes liée à l’affaire Skripal (7). Son exposé insistait particulièrement sur le fait qu’en 2009, la France avait rejoint le commandement intégré de l’OTAN, ce qui était perçu comme une démarche inamicale envers la Russie (8).

La communauté russe des experts et des analystes s’accorde généralement à reconnaître que les possibilités françaises d’influer sur la politique mondiale sont limitées. Cependant, les cercles académiques et universitaires sont généralement plus modérés et respectueux dans leurs appréciations (9). À l’inverse, les idéologues et les propagandistes s’efforcent de blesser la partie française en indiquant à la France sa place « réelle » dans le monde ; ils soulignent le fait qu’elle n’est plus indépendante dans ses choix politiques. Leur dureté de ton est le reflet en miroir des déclarations antirusses qui résonnent du côté français.

L’attitude de la Russie à l’égard de la France souffle, tour à tour, le chaud et le froid. La classe politique russe a deux modèles de perception de ce pays : la France est un partenaire international important pour la Russie, et la France est un acteur privé de son indépendance. Selon la conjoncture internationale, un modèle l’emporte : aux instants de rapprochement, ce sont des démonstrations d’amitié, on fait revivre des images de l’histoire montrant les combats menés en commun ; aux instants de crise, on ranime l’image d’une France faible, canalisée par les États-Unis. Il existe, toutefois, un troisième modèle, se distinguant des deux premiers par le fait qu’il repose sur un fondement idéologique. Les tenants en sont les national-patriotes qui militent pour une « voie particulière » du développement de la Russie. Ceux-là voient dans la France, qui incarne l’ensemble de l’Occident, une menace, un pays porteur de « fausses valeurs ».

Le choix des Russes pour L’Élysée

Dans la perception russe de la France, coexistent les illusions et la réalité politique. Pour la politique étrangère de la Russie, l’année 2016 aura été celle des illusions injustifiées. Dans un premier temps, les cercles russes officiels ont suivi avec enthousiasme l’élection présidentielle américaine, sans cacher leurs sympathies pour Donald Trump. On retrouve une situation analogue pour l’élection française.

Aucun événement de l’histoire de la France contemporaine n’a suscité, ces dernières années, plus d’émotion et d’intérêt dans les médias de Russie que la campagne présidentielle de 2017. La grande question qui tracassait les hommes politiques, les analystes et les commentateurs russes était, bien sûr, celle des relations entre Moscou et Paris pour les cinq années à venir. Et cela se comprend : traditionnellement, l’élite politique russe mise sur un développement des relations bilatérales avec la France. Les milieux politiques de Russie se figuraient donc que l’arrivée à l’Élysée d’un nouveau président aiderait à rompre l’isolement de leur pays sur la scène internationale et à lever les sanctions. Dans l’espace médiatique russe, on évaluait les candidats à la présidence d’après leur attitude envers la Russie. Dans la perception des médias, le tableau de la campagne était assez particulier : on avait l’impression que l’enjeu premier du scrutin était les relations entre la France et la Fédération.

Dans un premier temps, le candidat du Parti républicain, François Fillon, bénéficie de sympathies manifestes : « François Fillon incarne l’esprit de pragmatisme et un homme politique fort. Il est un vrai fils de France », écrit alors l’organe principal de politique étrangère Mejdounarodnaïa jizn [La vie internationale] (10). Les médias russes rappellent que de bonnes relations personnelles se sont nouées entre Vladimir Poutine et François Fillon ; de nombreux journaux présentent ce dernier comme un « ami de Poutine » (11). Commentateurs et analystes notent que l’homme politique français montre de la retenue sur la question du rattachement de la Crimée, que, s’il est élu, des relations amicales seront à nouveau tissées entre les deux pays et que les sanctions seront levées. On est frappé par la légèreté tant des hommes politiques que des commentateurs, qui prennent manifestement leurs désirs pour des réalités : aucun pays, en effet, n’est à même de faire ce choix unilatéralement. Le scandale qui éclate autour de François Fillon est une surprise désagréable pour l’élite russe.

Une autre favorite de la course à la présidence est Marine Le Pen. Les sympathies pour la dirigeante du Front national (12) ne sont pas une nouveauté en Russie. En 2014, Marine Le Pen avait soutenu le rattachement de la Crimée et critiqué ouvertement les sanctions antirusses. Ses principaux mérites, selon les publications russes, résidaient dans ses positions fermes à l’égard des États-Unis et de l’Union européenne, sa volonté de défendre la souveraineté nationale, son désir d’instaurer des relations amicales avec la Russie.

Dans la Fédération, la responsable du Front national retient l’attention du public ; des écrivains, des historiens nationalistes et conservateurs s’intéressent à elle. En 2015 paraît une biographie politique de Marine Le Pen, sous la plume de l’historien K. Benediktov, au titre accrocheur de : Le retour de Jeanne d’Arc. Il brosse un portrait séduisant de la femme politique. Au cours de la campagne électorale, l’auteur note que dans le cas où son héroïne l’emporterait, il deviendrait possible de « créer une nouvelle alliance franco-russe » (13). À la veille du scrutin, apparaît, en Russie, un mouvement de soutien en faveur de Marine Le Pen. Son initiatrice est la militante du mouvement national-patriotique, M. Katassonova, qui organise des performances dans les rues de Moscou, avec des portraits des « grands leaders mondiaux » : V. Poutine, D. Trump et M. Le Pen.

En mars 2017, Marine Le Pen est en visite à Moscou, où elle est reçue par Vladimir Poutine. Cette rencontre au Kremlin devait être, à en croire les médias de Russie, l’un des événements les plus éclatants de la campagne présidentielle française. Les commentaires, pourtant, divergent. Les uns perçoivent cet entretien au premier degré, comme l’expression sans fard des sympathies politiques du dirigeant de la Fédération. D’autres y regardent à deux fois et soulignent que le Kremlin ne risque guère de miser sur une candidate « hors système » telle que Marine Le Pen. Quant à Vladimir Poutine, il déclare à propos de cette visite : « Nous ne voulons en aucun cas influer sur les événements en cours, mais nous nous réservons le droit de prendre contact avec tous les représentants de toutes les forces politiques du pays » (14).

Tandis que les médias commentent régulièrement la campagne de la dirigeante du Front national, les experts pèsent lucidement ses chances de l’emporter et ne se font guère d’illusions : « Une victoire de Le Pen est possible, mais non vraisemblable » (15). Au cours des nombreux séminaires et tables rondes organisés, y compris dans le cadre de l’Observatoire franco-russe, on souligne que Marine Le Pen ne peut pas être élue, dans la mesure où un « front républicain » a toutes les chances de se dresser contre elle au second tour. Le tableau régulièrement brossé par les médias russes fait toutefois son effet : un sondage du VTsIOM, en mai 2017, témoigne que Marine Le Pen est la plus connue en Russie de tous les candidats ; 71 % des personnes interrogées en ont entendu parler et une majorité de citoyens de Russie (61 %) ont pour elle de la sympathie. Un peu plus de la moitié (52 %) connaissaient François Fillon. Pour 60 % des Russes, le nom d’Emmanuel Macron est connu, mais 8 % seulement ont de la sympathie pour lui (16).

Tout au long de la campagne, la figure d’E. Macron intéresse peu les médias de Russie. Ils n’en parlent guère et de mauvais gré. Les experts ne misent pas vraiment sur ses qualités de leader et ses chances de succès (17). En février 2017, éclate le scandale : le mouvement « En marche ! », créé par E. Macron, accuse des médias russes – la chaîne d’informations Sputnik et la chaîne de télévision RT – de répandre des rumeurs compromettantes sur la vie privée du candidat. Si les auteurs de cette campagne espéraient ainsi « affaiblir » E. Macron, ils ont obtenu l’effet inverse. Après l’histoire des médias russes, E. Macron consolide ses positions en France et apparaît comme une « victime ».

Présentant les principaux candidats, la Komsomolskaïa pravda écrit : Macron est « pour la Russie la pire des variantes, il milite pour les sanctions et représente les forces soutenues par le capital de la spéculation mondiale » (18). Les déclarations critiques, voire injurieuses, à l’égard d’E. Macron continuent à fleurir même après son élection. Le site conservateur Geopolitika commente ainsi les résultats du scrutin : « Macron est la marionnette classique des élites financières mondialistes. Les mondialistes accèdent ouvertement au pouvoir » (19). La responsable de l’Institut européen pour la démocratie et la coopération (Paris), l’historienne conservatrice N. Narotchnitskaïa, déclare que le nouveau président « n’a guère d’autorité (20) » aux yeux des Français, et le sénateur du parti du pouvoir A. Pouchkov souligne qu’E. Macron n’est pas une figure « indépendante » (21).

À l’autre extrémité du spectre médiatique, la libérale Nezavissimaïa gazeta suit attentivement l’élection, analyse le programme des candidats, commente le discours d’investiture du nouveau président, les premières nominations et la formation du gouvernement (22). Dans son commentaire de la victoire d’E. Macron, le libéral Vedomosti ne manque pas de lancer une pique aux dirigeants de Russie : « En Europe, la vague populiste s’est heurtée à la vague antipopuliste. À compter de ce jour, la Russie devra reporter ses efforts en vue de produire un schisme entre l’Occident et l’UE » (23), écrit dans les colonnes du journal A. Kolesnikov, expert du Centre Carnegie de Moscou.

Les relations avec la Russie n’étaient pas au centre de la campagne d’E. Macron. Néanmoins, V. Poutine est le premier homme d’État à être invité en visite officielle en France par le nouveau président. Les médias de Russie réagissent aussitôt à cette nouvelle réalité. Optimiste, la Nezavissimaïa gazeta note que le président français est connu pour ses talents de négociateur et qu’il « peut jouer un rôle de médiateur entre la Russie et l’Occident » (24). Il est intéressant d’observer la manière dont les mêmes médias qui, peu auparavant, parlaient de politique « non indépendante », jugent la situation. Dans son programme-bilan d’information et d’analyse, la chaîne NTV indique qu’E. Macron a intérêt à cette rencontre, car il veut « restaurer la grandeur de la France ». Parallèlement, on souligne que pour la Russie également, un reset [redémarrage] des relations avec la France est d’une extrême importance (25). On reconnaît à E. Macron son énergie, sa volonté de « prouver l’indépendance de sa politique étrangère » (26).

La visite de Vladimir Poutine a lieu à la fin du mois de mai 2017. Chacun se rappelle la rencontre des deux chefs d’État à Versailles, où ils inaugurent l’exposition consacrée aux trois centième anniversaire du voyage de Pierre le Granden France et font une conférence de presse commune dans la plus belle salle du palais. Toutefois, après Versailles, c’est le calme plat, les relations franco-russes restent gelées. On n’assiste à aucun rapprochement des deux pays sur les questions centrales de la politique internationale : la France ne reconnaît pas le rattachement de la Crimée et continue d’accuser la Fédération de Russie d’agression contre l’Ukraine. L’apparition des Russes en Centrafrique est, en outre, une surprise désagréable pour l’establishment français, qui considère traditionnellement cette zone comme relevant des intérêts de la France (27). Les analystes russes notent cependant que la présidence Macron a imposé « un style nouveau à la politique étrangère de Paris », que le président est énergique et prêt à un dialogue ouvert (28). L’ambassadeur de France en Russie estime, pour sa part, qu’un « dialogue confiant et exigeant » s’est noué entre E. Macron et V. Poutine (29). Commentant la situation, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, souligne que les deux parties attendent l’une de l’autre des compromis (30). Alors, pourquoi la situation est-elle au point mort ? Serait-ce parce qu’en politique étrangère, la France pour la Russie et la Russie pour la France ne sont pas des priorités ?

Société russe : un changement de tonalité

L’idée était, jusqu’à présent, que les images de la politique étrangère changeaient au gré de la conjoncture internationale. Mais les représentations de l’Autre sont également liées aux processus en cours dans le pays. Dans les années 2014-2017, la société russe est concentrée sur l’actualité de politique extérieure. La majorité de la population soutient le rattachement de la Crimée et les orientations de politique étrangère du pouvoir. Avec le temps, toutefois, le « consensus criméen » – soutien inconditionnel de la population aux orientations du pouvoir – se délite. « L’image impériale du monde, estime un expert, est bonne pour la propagande, mais mauvaise pour la vie. »

Le tournant se produit en 2018, date à laquelle on constate une hausse du pourcentage (34 %) des Russes estimant que l’origine des problèmes auxquels est confronté leur pays gît en lui-même. Les citoyens de Russie, estiment les sociologues, ont pris conscience que « l’action des dirigeants pour accroître l’influence internationale du pays a un coût très réel » (31). Les gens saisissent le lien existant entre la chute de leur niveau de vie, la baisse de leurs revenus et la politique de confrontation avec le monde extérieur. Une « lassitude des problèmes de politique étrangère » commence à se faire sentir, doublée du « souhait de passer aux affaires intérieures » (32). En 2018, les Russes sont préoccupés par leurs problèmes : perspectives d’appauvrissement, questions sociales non résolues.

Par ailleurs, les événements internationaux ont un impact sur les tendances de l’opinion. Au cours de l’été 2018, a lieu en Russie la Coupe du monde de football. Dans l’attente de cet événement sportif de portée planétaire, le ton des médias russes à l’égard de l’Occident s’adoucit, l’ouverture et l’hospitalité apparaissent au premier plan et gagnent la population qui accueille les visiteurs avec enthousiasme. Un sondage du Centre Levada fait état d’une tendance positive envers l’Occident : 68 % des Russes se prononcent en faveur d’un élargissement des liens et d’un rapprochement avec lui (contre 50 % en 2015). Les indicateurs concernant le rapport des Russes à la France retrouvent des valeurs normales. En novembre 2018, un sondage de la FOM montre que pour 46 % des habitants de Russie, la France est un pays ami ; la majorité des personnes interrogées évoque sa sympathie pour elle ; 56 % veulent y voyager (33).

Conclusion

La perception de la France en Russie est changeante, oscillant entre deux champs : dans l’un, la France est considérée comme une entité influente/non influente de la politique internationale ; dans l’autre, elle est vue à travers le prisme d’une politique réelle/« illusoire ». Précisons que dans notre conception, la politique réelle est celle qui se fonde sur une approche rationnelle du monde extérieur, orientée vers un maintien des contacts avec les politiques systémiques et une attitude retenue envers les partenaires. À l’inverse, la politique « illusoire » se nourrit d’émotions et se fonde sur une perception irrationnelle du monde extérieur. Les extrêmes se rejoignant, les partisans de la thèse de la « non-indépendance » de la France sur la scène internationale défendent bien souvent les principes de la politique « illusoire ».

Les différentes positions sont soutenues par divers groupes d’intérêts, mais ce sujet mérite une étude à part. Nous nous contenterons ici de souligner que l’ambivalence du rapport à la France reflète la fracture existant au sein de l’élite russe en ce qui concerne l’Occident. Une partie des intellectuels se montre favorable à une politique d’ouverture. Il en va de même pour les élites économiques, intégrées aux processus mondiaux et liées aux organisations financières et économiques internationales. À l’opposé, se trouvent les groupes de l’élite qui ont intérêt à une politique isolationniste et à la confrontation avec l’Ouest. Ils arguent d’un « complot mondial » contre la Russie et accusent l’ennemi extérieur de tous les maux du pays. La France est pour eux une sorte d’anti-modèle, qu’il convient surtout de ne pas imiter. Ces deux camps, ces deux systèmes de valeurs – modernisateur ou protectionniste, orientés vers l’ouverture ou l’isolationnisme – ne cessent de se heurter.

La Moscou officielle, note le spécialiste australien des relations internationales B. Lo, use de diverses tactiques dans ses rapports avec la France, depuis le soutien de l’opposition politique jusqu’à l’instauration de liens avec le pouvoir en place (34). Durant la campagne présidentielle française, la partie russe a voulu prendre ses désirs pour des réalités, les médias soutenant ouvertement M. Le Pen, que le chef de l’État recevait au Kremlin. S’agit-il d’un mauvais calcul politique ou d’un jeu politico-diplomatique ? Il est difficile de répondre très précisément à cette question. N’oublions pas que dans la société et l’élite russes, existe un courant national-patriotique, dont les partisans défendent ce qu’on appelle les « valeurs traditionnelles » et forment des plans visant à faire de Moscou le centre du conservatisme mondial.

Ajoutons que, dès l’ouverture d’une « fenêtre de possibles » et l’apparition d’une perspective de renouer le dialogue, la même Moscou officielle a réagi positivement à l’invitation de Paris, montrant par là son désir de normaliser les relations. Laquelle des deux tendances l’emportera dans la politique de la Russie ? La politique réelle ou « illusoire » ? On serait bien en peine de le dire actuellement.

Il est assez communément admis que les processus s’effectuant dans la conscience sociale sont marqués au coin de l’inertie et qu’il faut du temps pour changer les tendances de masse (35). Nous vivons en un temps de cadences ultra-rapides, où les revirements de la société sont fulgurants. Au plus fort de la crise ukrainienne, alors que le rapport des Russes à l’Occident était à son point le plus négatif, nous émettions l’hypothèse que « l’hostilité » ne touchait sans doute pas les couches les plus profondes de la conscience de masse et qu’en conséquence, elle ne durerait pas (36). Notre idée s’est confirmée : en 2018, le rapport des Russes à l’Occident a changé en mieux. Néanmoins, comme dans le cas des élites politiques, une question reste ouverte : dans quelle mesure ce revirement est-il stable et n’y en aura-t-il pas un autre ? Une chose est sûre : dans la situation actuelle, il ne sera pas aisé de proposer à la société de Russie un nouveau projet mobilisateur, fondé sur la doctrine de la « forteresse assiégée » et la confrontation avec l’Occident.

1.  Natalia Lapina, « La France vue par les Russes : histoire et temps présent », Regards de l’Observatoire franco-russe 2014, L’Inventaire, Paris, 2014, pp. 415-425.

2. Rossiïskoïé obchtchestvo poslié prezidentskikh vyborov – 2018 : zapros na peremeny [La société russe après l’élection présidentielle de 2018 : une demande de changements], rapport d’information et d’analyse de l’Institut de sociologie de l’Académie des sciences de Russie, 2018, p. 47.

3.  Otnochenié Rossii k Zapadou za posledni god rezko oukhoudchilos [L’attitude de la Russie à l’égard de l’Occident s’est brutalement dégradée au cours de l’année écoulée], Service d’information et d’analyse « Rousskaïa narodnaïa linia », 29 janvier 2015.

4.  Vladimir Poutine, « Rossia i meniaiouchtchiïsia mir », Moskovskié novosti, Moskva, 27 février 2018.

5.  « Ekspert : Dlia razvitia otnocheniï Rossii i Frantsii iest foundament » [Ekspert : Il y a un socle de discussion pour développer les relations entre la Russie et la France], https://ria.ru/20180406/1518081832.html, 6 avril 2018.

6.  Izvestia, 27 décembre 2018.

7.  “Novaïa konfigouratsia mejdounarodnykh otnocheniï na prostranstvié ES-Evrazia-Azia : vzgliad iz Frantsii i Rossii” [La nouvelle configuration des relations internationales dans l’espace UE-Eurasie-Asie : point de vue de France et de Russie], séminaire franco-russe, MGIMO MID RF, 16 novembre 2018.

8.  Notons qu’au moment du retour de la France dans le commandement intégré de l’Alliance atlantique, en 2009, la Russie n’avait pas spécialement réagi : les relations étaient bonnes, alors, entre la Fédération et la France de Nicolas Sarkozy. 

9.  K. Zouïeva, P. Timofeïev, « Vnechniaïa politika prezidenta Frantsii E. Makrona : Pragmatizm pod maskoï atlantizma ? » [La politique étrangère du président français E. Macron : le pragmatisme sous le masque de l’atlantisme ?], Mirovaïa ekonomika i mejdounarodnyïé otnochenia, Moskva, 2018, n° 12, pp. 83-91.

10.  A. Artamonov, « Fransoua Fillon olitsetvoriaïet doukh pragmatitchnogo i silnogo politika », https://interaffairs.ru/news/show/16532, 7 décembre 2016.

11. Novaïa gazeta, 21 novembre 2016.

12.  Devenu depuis le Rassemblement national.

13.  Vzgliad. Delovaïa gazeta, 12 novembre 2015.

14.  « Poutine prinial Le Pen v Kremlié i obechtchal nié vmechivatsia v vybory vo Frantsii » [Poutine reçoit Le Pen au Kremlin et promet de ne pas intervenir dans l’élection en France], RBK, http://www.rbc.ru/politics/24/03/2017/58d4fe889a7947d591ff587a, 24 mars2017.

15.  I. Bounine, « Pobeda Le Pen vozmojna, no neveroiatna », http://www.rosbalt.ru/world/2017/02/28/1595035.html, 28 février 2017.

16.  « Bolchinstvo rossian podderjivaiout Le Pen kak kandidata v prezidenty Frantsii » [La plupart des Russes soutiennent Le Pen comme candidate à la présidence française], https://ria.ru/society/20170502/1493455892.html. 8 mai 2017.

17.  Nezavissimaïa gazeta, 28 février 2017.

18.  Prezidentskié vybory vo Frantsii-2017 : « SChA sdelali iz Evropy prokhodonoï dvor – Le Pen eto ispravit ! » [Élection présidentielle France-2017 : « Les États-Unis ont fait de l’Europe un lieu ouvert à tous les vents. Le Pen y mettra bon ordre ! », http://www.kp.ru/daily/26670.5/3692053/, 23 avril 2017.

19.  « Vybory prezidenta Frantsii : osnovnyïé itogui » [Élection présidentielle française : bilans], https://www.geopolitica.ru/agenda/vybory-prezidenta-francii-osnovnye-itogi, 8 mai 2017.

20.  « Frantsia poslié vyborov : tchego jdout ot prezidenta iz niotkouda » [La France après l’élection : ce qu’on attend de ce président venu de nulle part], TVTs « V tsentrié sobytiï », http://www.tvc.ru/news/show/id/115734, 12 mai 2017.

21.  E. Pedanov, « A. Pouchkov nazval Em. Makrona preemnikom prejnego koursa » [A. Pouchkov qualifie E. Macron de continuateur de la ligne politique précédente], Mejdounarodnaïa jizn, https://interaffairs.ru/news/show/17423, 25 avril 2017.

22.  Nezavissimaïa gazeta : Dipkourier, supplément, 15 mai, pp. 9-10 ; Nezavissimaïa gazeta, 17 mai 2017.

23.  Vedomosti, 10 mai 2017.

24.  Nezavissimaïa gazeta, 29 mai 2017.

25.  « Makron vs Poutine : Novy prezident Frantsii ispravliaiet ochibiki Ollanda » [Macron vs Poutine : le nouveau président français corrige les erreurs de Hollande], NTV, http://www.ntv.ru/novosti/1812119, 28 mai 2017.

26.  Izvestia, 29 mai 2017.

27.  Interview d’Isabelle Facon par Arnaud Dubien, http://obsfr.ru/aktualnyi-kommentarii/aktualnyi-kommentarii-podrobno/article/intervju-izabel-fakon-na-fr-jaz-audio.html, 2 mars 2019.

28.  K. Zouïeva, P. Timofeïev, op. cit., pp. 87-88.

29.  Sylvie Bermann, ambassadeur de France en Russie, Intervention à la Bibliothèque de littérature étrangère dans le cadre des Mardis du Courrier de Russie, 30 octobre 2018, archives de l’auteur.

30.  Hubert Védrine, intervention au séminaire « Enjeux et perspectives dans les relations entre la France et la Russie », Conseil des affaires étrangères de Russie, 5 février 2018, archives de l’auteur.

31.  « Rossiïskoïé obchtchestvo poslié prezidentskikh vyborov », op. cit., pp. 47, 52.

32.  « Otnochenié rossian k Zapadou rezko ouloutchilos » [L’attitude des Russes envers l’Occident s’est brusquement améliorée], sondage du Centre Levada, https://www.levada.ru/2018/08/03/otnoshenie-rossiyan-k-zapadu-rezko-uluchshilos/, 3 août 2018.

33.  Sondage de la FOM, https://fom.ru/infografika/14139, 27 novembre 2018.

34.  B. Lo, « Ou nas novy mirovoï becporiadok » [ Nous avons un nouveau désordre mondial ], interview accordée à E. Maximov, https://www.currenttime.tv/a/29536480.html, 11 octobre 2018. 

35.  A. Borissova, « Polititcheski obraz Rossii v vospriatii ekspertnogo soobchtchestva ES i SChA » [L’image politique de la Russie dans la perception des experts de l’UE et des États-Unis], Mirovaïa ekonomika i mejdounarodnyïé otnochenia, Moskva, 2016, n° 8, p. 63.

36.  N. Lapina, « Frantsia : vzgliad iz Rossii » [La France vue de Russie], Aktoualnyïé problemy Evropy, Moskva, 2016, n° 2, p. 60.