Les États-Unis et la Russie ont annoncé le 9 octobre un deal sur le diesel. Symbolique au regard des volumes (2,2 millions de tonnes, soit 3 jours de consommation américaine), cet accord traduit la prise de distance croissante de Washington à l’égard de Kiev et s’inscrit dans une nouvelle approche de la Maison Blanche pour résoudre le conflit. Pour la Russie, il ne change rien sur le fond : ni l’équation économique — l’exemption de l’OFAC, valable jusqu’au 7 avril 2027, n’apportera qu’une bouffée d’argent frais —, ni la stratégie de « terre brûlée » en Ukraine. Désillusionné après la rencontre d’Anchorage en août 2025, le Kremlin mise plus que jamais sur le champ de bataille pour imposer une reddition à l’Ukraine en 2027.
L’accord a été annoncé après un entretien téléphonique entre Donald Trump et Vladimir Poutine. Les États-Unis recevront dans les semaines à venir 2,2 millions de tonnes de diesel russe, l’OFAC ayant délivré une licence générale de six mois, et Moscou a levé l’interdiction d’exporter son diesel. La logique de ce deal est politique et non économique : ces volumes n’auront aucune incidence sur les prix à la pompe pour des électeurs américains sur le point de voter aux élections de mi-mandat. Côté russe, la licence soulagera un budget fédéral sous pression sans relancer l’économie : malgré la hausse des prix de l’énergie, la Banque mondiale et le FMI prévoient respectivement 0,8 % et 0,9 % de croissance cette année, et 0,7 % et 0,9 % l’an prochain.
Alors que ce deal était annoncé, se tenait en Floride une rencontre entre Steve Witkoff et Jared Kushner, les négociateurs ukrainiens, la troïka européenne (E3 : France, Allemagne, Royaume-Uni, représentés par leurs conseillers à la sécurité nationale) et des représentants de l’UE et de l’OTAN. Elle portait sur une nouvelle initiative américaine de cessez-le-feu, dans une séquence diplomatique ouverte par la visite à Moscou du chef de la CIA, John Ratcliffe, fin août.
L’approche de l’administration Trump a évolué : les Américains dissocient désormais l’objectif de mettre fin à la guerre de la conclusion de contrats. Ces « deals » — levée partielle de sanctions, investissements futurs dans l’énergie et les secteurs extractifs — sont censés relancer un dialogue jusque-là stérile avec les Russes et débloquer le règlement du conflit. Washington a testé cette logique en Biélorussie : des sanctions sur des entreprises d’engrais ont été levées en échange de la libération de prisonniers politiques par Minsk en 2025 et 2026.
La levée partielle de sanctions sur le diesel peut donc être vue comme le premier pas de cette approche, et comme une ouverture — certains diront une concession — vers Moscou. Selon le Washington Post, Steve Witkoff et Jared Kushner ont remis aux Ukrainiens et aux Européens une initiative en quatre volets, qui confirme la dimension affairiste et réaliste de l’administration américaine : des garanties de sécurité « de type article 5 » pour Kiev mais sans adhésion à l’OTAN, ce que l’on savait déjà ; une reconstruction de l’Ukraine impliquant la Banque mondiale et BlackRock ; une « intégration économique » entre Russie, Ukraine et UE comportant un volet énergétique, alors que des rumeurs d’investissements américains dans Nord Stream circulent depuis le retour de Trump ; enfin, un cessez-le-feu sur la ligne de contact, ce à quoi Volodymyr Zelensky est déjà résigné, lui qui a écrit que « la ligne de front est désormais la ligne de départ de toute diplomatie » dans sa lettre ouverte adressée au président russe début juin. Le Financial Times a en outre rapporté la proposition américaine de rapatrier aux États-Unis une partie des actifs de la Banque centrale russe gelés chez Euroclear.
Seconde caractéristique de cette approche : une plus forte inclination à faire pression sur l’Ukraine. On savait Donald Trump instinctivement plus favorable à Vladimir Poutine qu’à Volodymyr Zelensky, même si cette position a fluctué en 18 mois. Elle n’a pas empêché Washington de sanctionner Lukoil et Rosneft en novembre 2025, mais ces sanctions relèvent surtout d’une logique de guerre économique entre majors énergétiques, le dossier ukrainien servant de paravent. Des repreneurs du Golfe, partenaires d’affaires des négociateurs américains, pourraient d’ailleurs racheter à vil prix les actifs étrangers de Lukoil dans le cadre du règlement de la guerre.
Depuis l’annonce du deal sur le diesel, il paraît clair que la Maison Blanche entend faire pression sur Kiev plutôt que sur Moscou. Le 10 octobre, Donald Trump a appelé le président ukrainien à démissionner, le jugeant inapte à « conclure un deal » avec Vladimir Poutine, et présente cet accord comme une « punition » pour la poursuite des frappes ukrainiennes contre les raffineries russes. La manœuvre lui permet aussi de s’exonérer de l’emballement des prix de l’énergie, également causé par son intervention contre l’Iran fin février 2026. Le 12 octobre, Kiev a annoncé ne plus recevoir d’alerte précoce américaine sur les tirs de missiles balistiques russes, et constaté qu’elle ne pouvait plus utiliser Starshield (SpaceX) pour contrôler ses drones au-delà de 160 kilomètres à l’heure. Même si ce « rappel à l’ordre » n’a duré que quelques jours, Washington s’est montré prêt à presser les Ukrainiens au moment où Kiev et les Européens examinent les nouvelles propositions de cessez-le-feu.
Par ce deal, Donald Trump poursuit sur sa ligne : se distancier de Kiev et rendre profitable l’implication américaine dans la crise. Son modus operandi évolue toutefois : si les arrangements tactiques de court terme restent son approche favorite, sa démarche récente relève d’une logique de moyen terme visant à débloquer les négociations en faisant pression sur Kiev.
Cette approche peut-elle payer ? Rien n’est moins sûr : Européens et Ukrainiens, indignés, n’entendent rien céder, même si le coût du soutien à Kiev devient de plus en plus lourd et problématique pour l’UE. À ce jour, Trump a toutefois réussi sur un point : réduire considérablement le risque d’escalade directe entre les États-Unis et la Russie. Mais Washington pourrait encore être entraîné dans un conflit avec Moscou si l’escalade entre Russes et Européens débouchait sur une confrontation directe.
Sur le terrain, les Russes détruisent méthodiquement depuis des mois les infrastructures énergétiques et de chauffage, et la capitale ukrainienne subit des frappes régulières tout au long de la journée depuis la fin de l’été. Les nouveaux drones à réaction Geran-5 volent plus vite, plus loin et emportent une charge plus lourde ; à court de missiles pour leurs Patriot, les Ukrainiens ne peuvent les intercepter efficacement. La Russie a repris l’initiative dans la guerre aérienne, mise sur l’hiver pour éreinter l’Ukraine et sur les alternances qui se profilent en Europe, où la moitié des électeurs votera dans les prochains mois. Elle estime ainsi, à tort ou à raison, qu’elle sera en meilleure position de négociation au printemps 2027.
Source photo : Sillerkiil / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0.