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Ukraine : le silence des BRICS, une victoire par défaut pour Moscou

Igor Delanoë Igor Delanoë
15 septembre 2026
Vladimir Poutine s’est rendu pour une visite de trois jours en Inde à l’occasion du 18ème sommet des BRICS qui se tenait à New Delhi les 12 et 13 septembre. Ce rendez-vous s’inscrivait dans le prolongement d’une séquence diplomatique orientale pour le président russe, débutée avec le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui s’est déroulé à Bichkek (30 août — 1er septembre), poursuivie avec le Forum économique oriental de Vladivostok, où Vladimir Poutine a pris part à la séance plénière le 3 septembre, en présence du président indonésien, puis marquée par la visite d'État en Russie du président du Vietnam, Tô Lâm, du 7 au 9 septembre. Les chefs d’État et de gouvernement des pays membres des BRICS se sont réunis alors que les tensions dans le Golfe s’accentuaient ces derniers jours, sur fond de reprise d’échanges de frappes entre l’Iran et les États-Unis, et tandis qu’en mer Rouge, les Houthis enregistraient des succès en prenant le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb. Enfin, sur le dossier ukrainien, Washington tente de relancer le trialogue avec Moscou et Kiev, tandis qu’en mer Noire les affrontements paralysent le trafic maritime, dont celui des exportations de céréales ; un sujet sensible pour les BRICS qui ont proposé ces dernières années la création d’une « bourse céréalière ».

Dans ce contexte particulièrement tendu, quels étaient les objectifs et les attentes de Moscou à l’égard de ce sommet ? Ils étaient principalement de deux ordres : la consolidation d’un forum qui incarne la multipolarité de l’ordre international que le Kremlin qualifie volontiers de désoccidentalisé, d’une part, et l’enjeu de la dédollarisation des échanges commerciaux et des instruments de la finance internationale, de l’autre. Dans son discours prononcé lors de la séance plénière, le président russe a insisté sur trois thèmes qui lui sont chers : la résilience de la Russie face aux sanctions (« 30 000 sanctions ont été imposées à la Russie, soit deux fois plus que celles imposées à l'ensemble des autres pays du monde réunis », a-t-il affirmé), la rupture avec l’Occident en raison des sanctions, considérées par les BRICS comme le fait du prince — que celui-ci soit à Washington ou à Bruxelles —, mais aussi en raison de l’autonomisation progressive des BRICS par rapport au dollar, et enfin, parce que l’Occident, selon le président russe, tenterait par tous les moyens (y compris et surtout, la menace et la coercition) de récupérer son leadership perdu sur les affaires mondiales. Le troisième thème abordé par Vladimir Poutine était celui du « déclin occidental », qu’il a tenté de démontrer en relativisant le poids des économies du G7 dans l’économie mondiale par rapport à celui des économies des BRICS, en soulignant la contribution supérieure des BRICS dans la croissance économique mondiale, en comparaison de celle des pays du G7, et, enfin, en mettant en exergue le décrochage de la production industrielle dans la zone euro, en recul de 8 % selon Vladimir Poutine. Ces comparaisons diluent cependant la relativité du poids économique de la Russie au sein même des BRICS, notamment vis-à-vis de l’Inde et de la Chine.

Le bilan de ce sommet est plutôt en demi-teinte pour Moscou. Le communiqué final condamne explicitement les sanctions, qualifiées de « mesures coercitives unilatérales contraires au droit international », ainsi que l’imposition de tarifs douaniers arbitraires, ce dernier point concernant moins la Russie que la Chine et l’Inde, à propos du commerce avec les États-Unis. Il s’agit bien là d’un des rares sujets de consensus entre les BRICS, et il n’est donc pas surprenant de retrouver cette condamnation formulée en des termes explicites qui ont dû satisfaire le Kremlin. Toutefois, la vraie victoire diplomatique pour Moscou se situe bien dans l’absence totale, au sein du communiqué final, de référence à l’Ukraine et à la guerre en cours. Pas un mot, ni même une considération générale, sur le conflit, contrairement à la situation au Proche et Moyen-Orient, qui est évoquée dans près de 6 articles sur les 140 que compte le document. 

Autrement dit, après la phrase de Narendra Modi lors du sommet de l’OCS il y a 15 jours, qui appelait Vladimir Poutine à « mettre fin aux guerres éternelles », le président russe s’est certainement satisfait du silence assourdissant des BRICS sur l’Ukraine. Si celui-ci exprime un compromis entre les délégations dans la rédaction du communiqué final, il constitue aussi un acquis pour le Kremlin et reflète surtout la domination du récit russe dans la lecture faite par les BRICS sur la guerre en Ukraine et ses origines. En marge du sommet, Narendra Modi et Xi Jinping ont, en outre, une nouvelle fois proposé leurs bons offices à Vladimir Poutine pour contribuer à une issue négociée en Ukraine, offre que le président russe a saluée, selon le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov.

Ce sommet n’a cependant marqué aucune avancée concrète sur des enjeux tels que la monnaie des BRICS, ni sur l’architecture de finance internationale dédollarisée. Le communiqué, que l’on sent prudent sur ces sujets, évoque tout juste « l’exploration de solutions pragmatiques ». Or, il s’agit bien là d’un enjeu qui dominait dans l’agenda russe en 2024, lorsque la Russie assurait la présidence tournante des BRICS, mais qui a été relégué au second plan par la présidence brésilienne en 2025 et, sans surprise, par l’Inde cette année. Gageons que la Chine, qui présidera les BRICS en 2027, rehaussera certainement cette question dans l’agenda. Enfin, même si ce n’était pas véritablement inattendu, les éléments de langage phares de la Russie n’ont pas percolé dans les échanges et les documents du sommet. On y parle de « Sud global » et non de « Majorité mondiale » ; « l’Occident collectif » y est absent, de même que la terminologie sur le « néo-colonialisme occidental » dont la diplomatie russe est coutumière lors des rendez-vous avec les pays du Sud. Enfin, le dégel dans les relations entre l’Inde et la Chine, suscité principalement par la politique et les décisions de l’administration Trump en matière de tarifs douaniers, redistribue les équilibres internes aux BRICS, et est de nature à moyen terme à y diluer l’influence russe.

Après l’OCS et les BRICS, le prochain rendez-vous asiatique du président russe pourrait bien être le sommet de l’ASEAN qui se tiendra début novembre aux Philippines. Il y retrouverait Donald Trump et Xi Jinping, qui se rencontrent aux États-Unis dans quelques jours.

Source photo : www.kremlin.ru.
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