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E) Miscellanées

Anne Coldefy-Faucard Anne Coldefy-Faucard
1 Novembre 2019

Bohémiens et Tsiganes – un trait d’union poétique

En 1824, paraît en Russie le long poème d’Alexandre Pouchkine, Les Tsiganes, dans lequel il met en scène Aleko, jeune Russe amoureux – bientôt malheureux – de la belle Tsigane Zemfira. Le poète est alors âgé de 25 ans. Auparavant, il a passé trois ans en relégation, notamment à Kichinev, en Bessarabie (actuelle Moldavie).  


Presque trente ans plus tard, en 1852, Prosper Mérimée publie dans la Revue des Deux Mondes sa traduction en prose du poème, intitulée Les Bohémiens. Entre-temps, il a appris le russe à marche forcée, « une bien terrible langue », et, en 1845, écrit sa Carmen. Il apparaît ainsi que Bohémiens et Tsiganes constituent un trait d’union poétique inattendu entre la France et la Russie.

Si la Zemfira de Pouchkine est la première véritable occurrence de Tsigane littéraire, il n’en va pas de même pour les Bohémiens, Gitans ou, comme on disait, « Égyptiens », dans la littérature française et, plus largement, dans les littératures européennes : la Gitanilla des Nouvelles exemplaires de Cervantès est déjà passée par là ; Goethe, Diderot, Voltaire, George Sand, Baudelaire et tant d’autres ne seront pas en reste. En Russie, mentionnons, sur les traces de Pouchkine, Ostrovski, Leskov, Polonski, Tolstoï, Blok, Tsvetaïeva…

La présence des Bohémiens en France est ancienne, et l’accueil qui leur est fait par les autorités et la population fluctue au gré du temps. Dans son article La Bohémienne dans les dictionnaires français XVIIIe-XIXe siècle : discours, histoire et pratiques socio-culturelles, Emmanuel Filhol parle des XVe-XVIe siècles et de la première moitié du XVIIe comme d’un « âge d’or » des Bohémiens. Les grandes découvertes, les voyages aux Indes orientales et occidentales ont mis l’exotisme à la mode, et les « Égyptiens » bénéficient de protections importantes de la part des autorités tant laïques que religieuses. En d’autres termes, les Bohémiens ne sont pas encore diabolisés.

On assiste à un revirement au milieu du XVIIe siècle, les valeurs morales, l’ordre et la célébration du travail l’emportant peu à peu. Or, les Bohémiens ont une réputation bien ancrée de paresseux, plus enclins à voler des biens qu’à en gagner à la sueur de leur front. Les Bohémiennes, quant à elles, ne sont pas considérées comme des femmes convenables. On leur garde néanmoins quelque sympathie en raison de leur talent de danseuses.

Le XVIIIe siècle suit la même pente, et l’on trouve dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, à propos des Bohémiens : « Leur talent est de chanter, danser et voler »...
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