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E) Miscellanées

Sergueï Tsvetkov
1 Novembre 2019

Le voyage en Russie d’Alexandre Dumas

15 juin 1858 – 2 mars 1859

Paris – Cologne – Berlin – Stettin – Saint-Pétersbourg – Finlande – Valaam –
Saint-Pétersbourg – Moscou – Nijni-Novgorod – Kazan – Saratov – Tsaritsyne – Astrakhan – Kizliar – Derbent – Bakou – Tiflis – Poti – Marseille.



Par un matin brumeux de février 1814, l’ombre de la Russie se glisse dans les rues de Villers-Cotterêts, lorsque, sous les fenêtres de la maison où vit la famille Dumas, passe au galop un détachement de barbus, portant bonnets poilus, larges pantalons à bandes latérales et dardant de longues piques. Le futur écrivain a 12 ans. À travers les volets qui jointent mal, il voit son voisin, un fabricant de bas, attardé à sa porte, se faire tuer d’un coup de pistolet sur le seuil de sa maison.

La nuit suivante est marquée pour Dumas par un cauchemar. Sa peur enfantine des cosaques ne disparaîtra que quarante-quatre ans plus tard, lorsqu’il en rencontrera dans les steppes d’Astrakhan.

Impressions d’un grand voyageur

Dumas est un grand voyageur et l’on trouve, dans presque tous ses romans, des impressions et descriptions de pays, de villes, d’itinéraires, puisées à sa propre expérience. « Voyager, écrit-il dans Impressions de voyage en Suisse, c’est vivre dans toute la plénitude du mot ; […] c’est respirer à pleine poitrine, jouir de tout, s’emparer de la création comme d’une chose qui est sienne, c’est chercher dans la terre des mines d’or que nul n’a fouillées, dans l’air des merveilles que personne n’a vues… »

Son credo d’écrivain proclame : « Il y a une chose que je ne sais pas faire : c’est un livre ou un drame sur des localités que je n’ai pas vues. » Il lui arrive pourtant d’effectuer des voyages imaginaires dans des pays où il n’a pu se rendre lui-même. Telles sont, par exemple, ses Impressions de voyage en Océanie ou ses Impressions de voyage au Brésil, où il n’a jamais mis le pied.

Le premier voyage de Dumas en Russie est également imaginaire.

L’année 1840 voit, en effet, la parution de son roman Le Maître d’armes, en partie inspiré de la vie du décembriste (1) Ivan Annenkov. L’extraordinaire précision qui caractérise la description de Saint-Pétersbourg est due aux Mémoires d’Augustin Grisier et d’autres voyageurs européens ayant séjourné en Russie.

Toutefois, loin de rapprocher la Russie de l’écrivain, ce roman repousse encore leur rencontre. L’empereur Nicolas Ier juge le livre dangereux et, jusqu’à la mort du tsar, Dumas reste persona non grata dans le pays.

Des changements n’adviennent qu’après l’accession au trône d’Alexandre II, qui engage des réformes libérales. Les décembristes sont amnistiés, la censure se fait moins intransigeante.

Dumas dote son personnage favori, le comte de Monte-Cristo, de sa passion pour les voyages. En 1858, l’écrivain rencontre son héros en la personne du comte Grigori Kouchelev-Bezborodko, détenteur d’une immense fortune, mécène, homme de lettres, touriste impénitent, collectionneur de célébrités et possible prototype du prince Mychkine, héros de L’Idiot de Fiodor Dostoïevski. Il propose à Dumas de partir avec lui pour Saint-Pétersbourg, prenant sur lui les frais et les démarches en vue de l’obtention d’un visa.

Le 15 juin 1858, Dumas quitte Paris. Une semaine plus tard, il descend la passerelle du bateau et se retrouve sur le quai des Anglais, près du pont Nicolas, dans la capitale impériale. La ville le séduit au premier coup d’œil : « … je ne sais s’il existe dans le monde entier un panorama pareil à celui qui se déroula devant mes yeux ».

L’écrivain séjourne quelque temps dans le domaine de Kouchelev-Bezborodko, puis il se familiarise avec la ville. Il a à sa disposition un drojki (2) et son cocher, ainsi que quelques mots russes : « naprava – à droite, naleva – à gauche, pachol – va, stoi – arrêtez, damoi – à la maison (3)».

L’enchantement du Septentrion


La poésie des nuits blanches le ravit : « Rien ne vous donnera […] l’idée d’une nuit de juin à Saint-Pétersbourg, ni la plume, ni le pinceau. C’est quelque chose de magique [...]. Figurez-vous une atmosphère gris-perle, irisée d’opale, qui n’est ni celle de l’aube ni celle du crépuscule, une lumière pâle sans être maladive, éclairant les objets de tous les côtés à la fois. Nulle part une ombre portée. Des ténèbres transparentes, qui ne sont pas la nuit, qui sont seulement l’absence du jour ; des ténèbres à travers lesquelles on distingue tous les objets à une lieue à la ronde ; une éclipse de soleil sans le trouble et le malaise qu’une éclipse jette dans toute la nature ; un calme qui vous rafraîchit l’âme, une quiétude qui vous dilate le cœur, un silence pendant lequel on écoute toujours si l’on n’entendra pas tout à coup le chant des anges ou la voix de Dieu ! »

L’arrivée de cette célébrité littéraire fait sensation dans la ville. « Tout Pétersbourg, durant le mois de juin, ne s’occupa que de M. Dumas., écrit alors, dans le Contemporain, Ivan Panaïev. Sur lui couraient toutes sortes de bruits et d’anecdotes dans toutes les couches de la société pétersbourgeoise ; son nom était de toutes les conversations, sa présence était recherchée pour toutes les festivités, toutes les réunions publiques, on prenait pour Dumas Dieu savait quels messieurs. Il suffisait de crier pour plaisanter : “ Tenez, là-bas, c’est Dumas ! ”, et la foule, aussitôt, s’émouvait, s’élançait dans la direction indiquée. Bref, M. Dumas fut le lion de l’heure. » En septembre, Alexandre Herzen se désole : « Nous lisons, avec honte et regret, que notre aristocratie est aux pieds de Dumas, qu’elle accourt pour contempler le grand homme aux cheveux crépus à travers les grilles du jardin, qu’elle demande à aller à la promenade dans le parc de Kouchelev-Bezborodko. »

En 1858, la ligne de chemin de fer Nicolas (Saint-Pétersbourg-Moscou, 645 km) existe déjà. Le voyage dure vingt-six heures. Le 4 août, à 10 heures du matin, Dumas arrive à la gare Nicolas de Moscou. Il passe plus d’un mois dans cette ville, chez l’actrice française Jenny Falcon, devenue l’épouse du comte Dmitri Narychkine ; on lui réserve « un charmant pavillon, relié à la villa principale par une haie de lilas et par un jardin plein de fleurs ».

Le jour même de son arrivée, Dumas entreprend une visite du Kremlin : « … le Kremlin vu, ce soir-là, sous cette douce lumière, baigné dans cette atmosphère vaporeuse, me parut, avec ses aiguilles s’élançant vers les étoiles comme des flèches de minaret, un palais de fée dont la plume ne saurait donner une idée.

Je rentrai, émerveillé, ravi, subjugué – heureux ».

L’écrivain est toutefois ambivalent envers l’ancienne capitale russe, qu’il qualifie tantôt de ville orientale grandiose, tantôt de gros village, « car Moscou, avec ses parcs, ses baraques, ses lacs, ses jardins de maraîchers, ses corbeaux mangeant avec les poules, ses oiseaux de proie planant au-dessus des maisons, est bien plutôt un immense village qu’une grande ville ».

Dumas n’eût pas été Dumas s’il s’était contenté des deux capitales pour se familiariser avec la Russie. Il est attiré par la Volga, les steppes méridionales, le Caucase…

Le 18 septembre, il gagne Kaliazine où il prend le bateau pour Nijni-Novgorod. Il brûle d’impatience de voir la célèbre foire de Nijni, fantastique création de l’ingénieur Augustin Bétancourt : « … je poussai, à la vue du spectacle que j’avais sous les yeux, un cri d’étonnement ». La foire est une véritable ville de cinq cent mille mètres carrés, comprenant un bâtiment principal flanqué de bâtiments administratifs, quarante-huit halles de négoce et un débarcadère. Un pont d’un demi-kilomètre enjambe l’Oka – le plus long de Russie, à l’époque.

Une surprise attend Dumas. Le gouverneur local est alors Alexandre Mouraviov [Mouravief], membre de l’Union décembriste de bienfaisance, qui a connu la relégation en Sibérie. Dans la maison du gouverneur, l’écrivain a le bonheur de rencontrer le comte Ivan Annenkov et son épouse, la comtesse Praskovia Egorovna (Pauline Gueble), prototypes des héros de son Maître d’armes. Ils ont une longue et passionnante conversation. Pauline montre à Dumas une relique familiale : un bracelet muni d’une croix, forgé par Alexandre Bestoujev-Marlinski dans un des fers qu’avait portés Annenkov. Le bracelet est scellé au bras de Pauline, symbole de l’éternité de leur union.

À maintes occasions au cours de son périple, l’écrivain mesure la popularité de son Maître d’armes. À la foire de Nijni-Novgorod, il découvre un marchand de mouchoirs sur lesquels sont représentées des scènes du roman, notamment « celle où la télégue qui conduit Pauline est attaquée par les loups&nbsp ».

À propos de la censure qui frappe son Maître d’armes, Dumas rapporte cette anecdote dans ses Impressions de voyage :

« La princesse Troubetzkoï, amie de l’impératrice, femme de Nicolas Ier, me racontait, un jour, qu’au fond de ses appartements, la tzarine l’avait fait venir pour lire avec elle mon roman.

Au beau milieu de la lecture, la porte s’ouvrit et l’empereur parut.

Madame Troubetzkoï, qui remplissait la fonction de lectrice, cacha vivement le livre sous les coussins du divan.

L’empereur s’approcha, et, restant debout devant son auguste moitié, qui tremblait encore plus que d’habitude :

“Vous lisiez, Madame, lui-dit-il.

– Oui, Sire.

– Voulez-vous que je vous dise quel livre vous lisiez ?”

L’impératrice se tut.

“Vous lisiez le roman de M. Dumas, Le Maître d’armes.

– Comment savez-vous cela, Sire ?

– Pardieu ! ce n’est pas difficile à deviner, c’est le dernier que j’ai défendu”. »

L’écrivain passe trois jours à Nijni-Novgorod, avant de partir pour Kazan, puis Saratov, Tsaritsyne, Astrakhan, et enfin, le Caucase. Là, il visite Kizliar, Derbent, voit, à Bakou, le pétrole enflammé se déverser dans la mer ; à Tiflis (4), il assiste à un opéra italien, s’intéresse, dans les montagnes, aux monastères et aux églises, prend part à une cérémonie d’adorateurs du feu, à un rite funéraire mingrélien, fête « mouharram », le premier mois du calendrier musulman, avec des chiites.

Partout l’attend un accueil des plus chaleureux. Au Daghestan, il est même couronné « empereur de la littérature ». La guerre n’est pas terminée dans le Caucase, et Dumas s’efforce de se montrer juste envers les deux camps. Témoin d’une fusillade entre Russes et Tchétchènes, il rend hommage tout à la fois au brio des cavaliers de l’escorte cosaque et à la bravoure des montagnards ennemis.

Tout ce périple lui semble un conte oriental qui ne finirait jamais. Il voyage ici comme un prince. L’hospitalité russe le stupéfie autant que les mines d’or de l’Oural. L’écrivain est enthousiasmé par cette générosité, mais il avertit : que le voyageur ne s’avise pas de laisser son regard s’attarder sur quelque objet appartenant à un Russe ! Quelle qu’en soit la valeur, celui-ci ne manquera pas de le lui offrir !

Son goût de l’exotisme cède le pas à des tentatives sincères de comprendre – sinon par l’esprit, du moins par le cœur – cet immense et mystérieux pays qu’est la Russie. Ce n’est pas une tâche simple, car « rien ne s’y fait comme ailleurs ».

Ses notes de voyage n’en comportent pas moins de fines observations qui n’ont, aujourd’hui, rien perdu de leur actualité. En voici un exemple des plus convaincants :

« Je m’arrête donc sur le pont, et je regarde la citadelle.

En ce moment, ce qu’elle offre de plus remarquable, c’est l’échafaudage qui habille à jour le clocher de Pierre-et-Paul, que l’on restaure.

Il y a déjà un an que cet échafaudage est dressé ; il restera dressé encore un an, deux ans, trois ans peut-être.

C’est ce qu’on appelle en Russie un frais.

Un frais, c’est un abus.

Il n’y a pas de mots, en russe, pour traduire notre expression populaire arrêter les frais. En Russie, les frais ne s’arrêtent jamais ; ils se renouvellent ou se continuent. »

Ou bien citons cette remarque, qui semble tirée d’un journal paru seulement hier : « En Russie comme ailleurs, mais en Russie plus que partout ailleurs, les établissements philanthropiques ont surtout pour but de faire vivre un certain nombre d’employés.

Ceux pour lesquels ils sont fondés ne viennent qu’après, ou parfois ne viennent pas du tout ».

Dumas relève un casse-tête arithmétique russe qui n’a pas été résolu à ce jour : le cuisinier de l’empereur touche cent roubles par mois, sur lesquels il doit rémunérer ses aides, au nombre de deux : le premier est payé cent cinquante roubles, le second cent vingt !

Ajoutons un tableau familier : sur la route d’Epatievo, l’équipage dans lequel voyage Dumas s’enlise sans espoir dans les sables. Ceux qui ont construit la route ont simplement « oublié de dérouler un pont de sapins ».

Si, au XXe siècle, l’URSS est « le pays des Soviets [Conseils] », l’Empire de Russie est, pour Dumas, « le pays des conseillers » – actuels, secrets, de collège, de cour, titulaires… ». Il en ressort que « la Russie est le pays où il y a le plus de conseillers, et qui demande le moins de conseils ».

L’écrivain français est parfois saisi de la mélancolie russe suscitée par les immensités sans fin ni âme qui vive : c’est ce désert humain qu’il juge le plus pénible.

Parmi les observations cocasses du voyageur, notons sa tentative de saisir les subtilités des grossièretés de la langue russe : « Il est vrai que le répertoire des injures est non moins varié que celui des tendresses, et aucune langue ne se prête aussi complaisamment que la langue russe à mettre l’homme à cinquante degrés au-dessous du chien.

Et remarquez que, sous ce rapport, l’éducation n’y fait absolument rien. L’homme le mieux élevé, le gentilhomme le plus poli, lâche le soukinsine et le yob-vachou-matt comme on dit chez nous votre très-humble serviteur. »

D’Astrakhan à Kizliar, Dumas bénéficie de la protection d’une escorte cosaque, aimablement mise à sa disposition par l’hetman des cosaques d’Astrakhan, le général N. Beklemichev. Se retrouvant seul à seuls, dans la steppe méridionale, avec les personnages de ses cauchemars d’enfant, l’écrivain comprend que les cosaques ne sont pas si terribles et qu’à les fréquenter, ils se révèlent fort sympathiques.

Du début à la fin de son séjour en Russie, Dumas ne s’aperçoit pas qu’il est constamment sous l’œil, aussi vigilant que discret, de la police. Le chef de la Troisième Section de la Chancellerie personnelle de Sa Majesté impériale, le prince V. Dolgorouki, reçoit des rapports détaillés des responsables locaux, gouverneurs de villes et chefs de la police. On soupçonne l’écrivain français de chercher à sonder habilement les esprits sur l’amélioration du sort des paysans et le rôle qui pourrait être celui des sectes de vieux-croyants en cas de troubles dans le pays.

Les journaux « bienpensants » incendient littéralement le visiteur français, affirmant que l’affabilité russe traditionnelle ressemble à s’y méprendre à de la servilité envers les étrangers. On ose même railler ouvertement Dumas et ses œuvres. La palme revient, en l’occurrence, à la revue Illustratsia, qui, dans un long article de ses numéros 26-30 (1858), présente l’écrivain français comme un folliculaire doublé d’un plagiaire. Pire, selon un auteur qui souhaite garder l’anonymat, Dumas « a tué la littérature et déformé l’histoire en créant des œuvres irritantes, sans élégance et dénuées de sens. Il a perverti le goût du public, qui est désormais incapable de remarquer les beautés de la langue et auquel manque la vérité… C’est peut-être un jugement par trop sévère, mais nos descendants seront encore plus intransigeants que nous ».

Dumas a la chance de ne pas comprendre le russe. Dans le cas contraire, ses impressions de voyage eussent vraisemblablement été moins enthousiastes.

Les générations suivantes adoucissent toutefois le verdict de l’Illustratsia. Ses Impressions de voyage en Russie paraissent pour la première fois en russe en 1993 et bénéficieront de millions de lecteurs.

La rencontre de Dumas avec la Russie et le Caucase s’achève dans la ville de Poti. Le 1er février 1859, l’écrivain embarque sur le Grand-Duc Constantin, qui met le cap sur Marseille. Notre voyageur y arrive un mois plus tard, portant le costume national géorgien, un sabre courbe oriental au côté. Son prochain voyage hors de France s’effectuera en mai 1860. Il se rendra alors à Palerme, à la rencontre des troupes victorieuses de Garibaldi (5).

Il ne reviendra jamais en Russie.

1.  Acteur de la révolte de décembre 1825, durement réprimée par le nouveau tsar Nicolas Ier.

2. Équipage léger et rapide.

3. Nous conservons dans les citations la graphie, les transcriptions et la ponctuation choisies par Dumas.

4. Actuelle Tbilissi, capitale de la Géorgie.

5. Voir Alexandre Dumas, Mémoires de Garibaldi et Les Garibaldiens, L’Inventaire, Paris, 1994.