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Comment la guerre en Iran rapproche la Russie et les Émirats arabes unis

Igor Delanoë Igor Delanoë
20 avril 2026
Parmi les dividendes souvent évoqués que retire la Russie de la campagne américano-israélienne contre l’Iran, l’envolée du prix du brut et les rentrées inattendues pour le budget fédéral russe, malmené en ce début d’année 2026, sont très souvent citées. L’Urals était ainsi coté à presque 115 dollars le baril en début de semaine, et selon l'Agence internationale de l’Énergie, Moscou a tiré de ces ventes de pétrole brut et de produits pétroliers 19 milliards de dollars en mars, contre 9,7 milliards de dollars en février. Une bonne nouvelle pour les finances de Moscou donc, alors que le déficit budgétaire s’approche déjà, en ce début de deuxième trimestre, de 2 %. Toutefois, cette guerre a également favorisé une accélération du rapprochement entre la Russie et les Émirats arabes unis, deux pays dont la relation bilatérale était pourtant déjà, avant le 28 février, très dynamique.

Le 27 mars dernier, on apprenait la création par les logisticiens émirien DP World et russe FESCO (détenu par Rosatom) d’une entreprise commune qui sera contrôlée à 51 % par la partie russe. Tournée vers l’exploitation de la Route maritime du Nord, cette société pourrait drainer jusqu’à 200 millions de dollars d’investissements émiriens. La Route maritime du Nord, dont le potentiel reste sous-exploité aujourd’hui, représente certainement à long terme un axe qui conjugue logistique internationale et approvisionnements énergétiques. DP World annonçait quelques jours plus tard, début avril, son retrait du marché ukrainien via la vente de sa participation de 51 % dans le terminal à conteneurs TIS du port de Iouzhnyi à un groupe d'actionnaires ukrainiens. Presque concomitamment à l’annonce de la décision de DP World de quitter l’Ukraine, le gouvernement russe approuvait les projets d'accord sur le commerce des services et les investissements entre la Russie et les Émirats arabes unis, d’une part, ainsi que l'accord de partenariat économique entre l'Union économique eurasiatique (UEE) et les Émirats arabes unis, d’autre part. Alors que Donald Trump brandit la menace de barrières douanières à tout va, cet accord entre l'UEE et les Émirats arabes unis prévoit des conditions commerciales préférentielles entre les États membres de l’UEE et Abou Dhabi pour les échanges portant sur plus de 85 % de la nomenclature douanière. L’autre document vise à libéraliser réciproquement les conditions d'accès au marché des services entre la Russie et les Émirats arabes unis pour les opérateurs économiques des deux pays. Il permettra surtout aux entreprises à capitaux 100 % russes de créer leurs propres sociétés sur le territoire émirien, où elles pourront fournir des services juridiques et informatiques, mener des activités de recherche et développement ainsi que de conseil, procéder à des essais techniques ou encore se livrer à la réparation de navires et d’avions. Les Russes se voient par ailleurs autorisés à détenir jusqu’à 70 % de participation dans le capital de sociétés émiriennes dans les secteurs des services d'ingénierie et le médical, ainsi que dans le domaine de la location de navires sans équipage pour le transport maritime.

Si l’intérêt pour la partie russe paraît évident, pour les Émiriens, l’enjeu est non seulement de fixer les milieux d’affaires russes sur son territoire, mais aussi d’attirer des nouveaux venus de Russie afin de participer à la relance économique post-guerre, alors que l’image de havre de prospérité de la pétromonarchie a été atteinte par plusieurs semaines de bombardements iraniens. Ces annonces illustrent aussi le fait que les Émiriens savent certainement à quoi s’en tenir quant à la réalité et la nature du soutien russe à l’Iran, et qu’Abou Dhabi non seulement n’en tient pas rigueur à Moscou, mais considère ce soutien comme mineur.

Depuis 2022, les Émirats arabes unis sont devenus un véritable « îlot russe » dans le Golfe, notamment grâce à la relocalisation et à l’ouverture massive de sociétés russes, et à l’irruption tout aussi massive d’expatriés russes. En mars 2026, on estime ainsi que près de 14 000 sociétés à capitaux russes sont implantées aux Émirats arabes unis où vivent près de 150 000 ressortissants russes — soit 1 % de la population émirienne — auxquels s’ajoutent les nombreux touristes russes ; l’an dernier, un peu moins de 2 millions et demi de visiteurs en provenance de Russie se sont rendus aux Émirats. Le développement du vecteur des affaires bénéficie du soutien des autorités. Fin 2025, le premier forum d’affaires russo-émirien s’est tenu à Dubaï, rassemblant près de 500 chefs d’entreprises des deux pays. Plusieurs accords ont été signés dans le cadre de ce forum, dont un mémorandum d’entente entre le conseil d’affaires russo-émirien et la zone franche de Ras al-Khaimah (RAKEZ) en vue de favoriser le développement des échanges commerciaux bilatéraux et des flux de réexportation grâce à une coopération logistique. RAKEZ y est notamment envisagée comme un point d’entrée pour les entreprises russes sur le marché des Émirats arabes unis, mais aussi comme un tremplin vers les pays tiers. L’année 2025 marque d’ailleurs un record dans les échanges commerciaux bilatéraux qui ont atteint 12 milliards de dollars, faisant rentrer les Émirats dans le peloton des dix premiers partenaires économiques de la Russie.

Dans le contexte de sanctions européennes et américaines contre la Russie, et notamment de menaces de sanctions secondaires, les Émirats arabes unis font donc preuve de décomplexion dans leur relation avec Moscou. Cette audace et ce pragmatisme s’expliquent certes par les nombreux investissements consentis par les Émirats dans les pays européens et aux États-Unis. Mais ils trouvent aussi peut-être une autre explication dans le rôle de médiateur joué par les Émiriens dans le conflit russo-ukrainien, ce qui leur fournit une forme de « paratonnerre » diplomatique. Abou Dhabi a accueilli de nombreux tours de discussions entre Russes et Ukrainiens, dont le dernier s’est tenu début février, en présence de négociateurs américains. Les Émiriens œuvrent aussi discrètement pour des échanges de prisonniers entre les belligérants, le dernier étant intervenu il y a quelques jours (175 contre 175), après celui de mars (500 contre 500).

Pris pour cible par les représailles iraniennes, les Émiriens se retrouvent en outre « confinés » dans le Golfe par le double blocus du détroit d’Ormuz mis en œuvre par les Iraniens et les Américains, et par la menace latente de la reprise des hostilités qui entrave la réactivation du hub aérien de Dubaï. Même si la guerre s’arrête, rien ne sera plus pour autant comme avant le 28 février. Les Émiriens, qui n’envisagent plus leur relation avec la Russie uniquement à travers les prismes syrien et iranien, partagent certaines préoccupations sécuritaires avec les Russes, dont celles liées à l’interruption des flux. La rupture des approvisionnements provoquée par la guerre en Iran a entraîné une hausse des prix de 5 à 10 % dans plusieurs catégories de produits en Russie — les pièces détachées automobiles, l'électronique, les composants semi-conducteurs, l'électroménager, les carburants et lubrifiants. Cela s'explique notamment par le fait que les Émirats arabes unis constituaient une plaque tournante essentielle pour la réexportation vers la Russie, via la fameuse zone RAKEZ. Autre sujet de préoccupation : les matières premières utilisées pour la fabrication d'engrais — comme l'ammoniac et le soufre — ont également renchéri. L’urée a vu son prix augmenter de 50 %, ce qui pourrait avoir une incidence sur le coût des produits agricoles, surtout si le blocus venait à durer, et donc sur la sécurité alimentaire.

Le début de l’année 2026 se caractérise ainsi par une densification des relations russo-émiriennes, facilitée par la campagne américano-israélienne contre la République islamique et l’imprévisibilité américaine. Elle confirme que dans le Golfe, les Émirats demeurent le partenaire privilégié de la Russie.

Source photo : kremlin.ru.
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