La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF :
https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-pourquoi-les-elections-legislatives-de-septembre-seront-peut-etre-plus-interessantes-que-prevu-11730056
Ce dev (r) ait être un non-événement ou presque. Du 18 au 20 septembre prochain se tiendront les élections à la Douma d’Etat. A ce jour, le sujet n’intéresse pas plus la presse internationale que le citoyen moyen appelé à se rendre aux urnes. Il faut dire que le parlement russe n’a guère de prérogatives. Il est tout au plus une chambre d’enregistrement de décisions qui se prennent au Kremlin ou ailleurs dans les coulisses, en cercle restreint et en parfaite opacité.
Cela n’a au demeurant pas toujours été le cas : sous Boris Eltsine, le Soviet suprême (avant sa sanglante dissolution en octobre 1993) puis le Douma d’Etat (jusqu’aux législatives de décembre 2003, année qui marque la véritable prise du pouvoir par Vladimir Poutine en Russie et le début du
" grand remplacement " des élites) avaient joué leur rôle démocratique.
Pour rappel, la Douma d’Etat – dont le nom fait écho à celle instituée par le tsar Nicolas II après les événements de 1905 dans l’empire russe – est, selon les termes de la constitution de 1993, la chambre basse du parlement (la chambre haute, qui réunit les représentants des régions, s’appelant Conseil de la Fédération). Y siègent 450 députés. Ceux de la IXe législature seront élus selon un mode de scrutin mixte : la moitié en circonscriptions lors d’un scrutin uninominal à un tour, l’autre moitié à la proportionnelle de liste, seules celles dépassant le seuil des 5% au niveau national obtenant des élus.
Cinq partis ont formé des groupes parlementaires dans la chambre sortante : Russie unie, le parti du pouvoir, qui compte 324 mandats, le Parti communiste (57), Russie juste-Pour la vérité (27), le LDPR – formation fondée par Vladimir Jirinovski – (21) et Gens nouveaux (13), le dernier arrivé et le plus libéral du spectre autorisé. Les clivages entre élus ne correspondent pas toujours aux étiquettes politiques. Dans les faits, les députés sont souvent les représentants de groupes d’intérêts sectoriels voire de grandes entreprises ou de ministères. Peu d’entre eux vivent de leurs indemnités, une réalité sociologique qui complique plus encore les comparaisons avec d’autres parlements.
Nul ne critique Poutine, les rares manifestations de mécontentement – des communistes, le plus souvent – visant les ministres, dans la meilleure tradition des
" mauvais boyards " auprès du " bon tsar ".
Pourquoi le scrutin de septembre (qui concernera également quelques assemblées locales et présidents de régions) mérite-t-il notre attention ? Avant tout en raison du contexte général en Russie. Le facteur principal est bien sûr celui de la guerre d’Ukraine, qui se poursuit plus de quatre ans après son déclenchement. Nul au Kremlin ne l’aurait imaginé en 2022.
Les premières turbulences observées ces dernières semaines dans le pays, la lassitude et l’inquiétude de la population – y compris au sein de catégories loyales envers Vladimir Poutine – créent en outre un climat nouveau, plus flottant, et donnent l’impression d’un scénario moins maîtrisé que précédemment. On pourrait objecter que, pour paraphraser Staline,
"ce qui compte ce n’est pas le vote, c’est comment on compte les votes ". Les dérives, tant au niveau des chiffres de la participation que des résultats eux-mêmes, ont été solidement documentées ces dernières années.
Et le fait que l’administration présidentielle fasse connaître ses desiderata (elle aurait demandé cette fois-ci de ne pas faire de
" gonflette " pour ne pas ruiner la légitimité du scrutin) renforce les soupçons. Mais la Russie n’est pas la Corée du Nord ni le Turkménistan ; les fraudes – si elles sont souvent acceptées avec résignation par l’électeur – ont des limites. Le pouvoir le sait.
Les enjeux des prochaines législatives sont nombreux. A court terme, la composition de la nouvelle Douma d’Etat permettra de mesurer si les anciens combattants d’Ukraine, que le président russe a qualifié de
" vraie élite ", acquièrent une véritable visibilité politique. On ne s'attend pas à une
" chambre kakie ", mais il se dit à Moscou que 70 ex-militaires au moins pourraient obtenir des mandats. Il est également possible que le Kremlin procède, dans la foulée des élections, à un remaniement ministériel.
Il n’y est pas tenu, mais il a un bon prétexte pour le faire. De nombreuses rumeurs circulent sur le remplacement du Premier ministre Mikhaïl Michoustine (en poste depuis janvier 2020 et qui n’a pourtant, de l’avis général, pas démérité face au COVID d’abord puis aux conséquences économiques de
" l’opération militaire spéciale "). Les structures de force (services secrets, Parquet et Comité d’enquête, etc.), qui constituent la véritable colonne vertébrale du régime et qui sont dirigés par des septuagénaires accompagnant le président russe parfois depuis des décennies, pourraient voir émerger des têtes nouvelles.
Plus fondamentalement, c’est l’évolution des rapports de force intra-élitaires qui sera observée de près. Car chaque écurie commence à vouloir placer ses pions dans la perspective de la succession au Kremlin. Un sujet qui n’est pas d’actualité (le mandat du chef de l’Etat expire en 2030 et il pourra théoriquement, à 78 ans, solliciter un nouveau mandat) mais qui est dans toutes les têtes à Moscou.
Source photo : http://duma.gov.ru/