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Libye : le nouveau pivot russe

Igor Delanoë Igor Delanoë
19 mai 2026
Le commandant en chef adjoint de l'Armée nationale libyenne, Saddam Haftar, s’est rendu à Moscou les 13 et 14 mai. Habitué de la capitale russe qu’il a déjà visitée à maintes reprises, Saddam Haftar a rencontré lors de son déplacement moscovite le ministre russe de la Défense Andreï Belooussov et, fait nouveau, le numéro deux de l’administration présidentielle, Sergueï Kirienko. Ce nouveau contact entre responsables russes et de l’est libyen intervient dans un double contexte : celui de l’amenuisement — mais pas de la disparition — de l’empreinte militaire russe en Syrie, et des déconvenues du Corps africain au Mali fin avril. Alors que de récentes informations de la presse américaine laissent entendre que Washington œuvre à l’expulsion de la Russie du théâtre libyen, la Libye apparaît désormais comme le pivot de l’influence russe en Méditerranée et en Afrique.

En dépit des contacts noués à haut niveau par le Kremlin avec les nouvelles autorités syriennes, la marine russe a perdu la liberté d’action totale dont elle jouissait à Tartous jusque fin 2024. Si la corvette Stoïkiy de la flotte de la Baltique y a été observée à quai en mars et en avril, rares sont désormais les bâtiments de guerre russes à faire escale dans le port syrien. La faute à la suspension par Damas de l’accord bilatéral afférent et à la fermeture des Détroits par la Turquie depuis le 28 février 2022, consécutivement à l’éclatement de la guerre en Ukraine. Au sujet de la base aérienne de Hmeimim, les discussions vont bon train entre Russes et Syriens, et on semble s’acheminer vers la solution du hub aérien mis à la disposition de Moscou. Hmeimim pourrait aussi être transformé en polygone d’entraînement pour l’armée syrienne, qui y serait formée par des instructeurs russes. Enfin, la panoplie de systèmes anti-aériens, anti-surface et de guerre électronique que les Russes avaient déployée en Syrie après 2015, faisant de ce réduit côtier en Méditerranée orientale un véritable fortin russe, a été retirée, laissant la présence russe sur place, toute modeste qu’elle soit, vulnérable.

La Libye, apparue comme une solution de repli par défaut pour les Russes dans les jours qui ont suivi l’effondrement du régime de Bachar el-Assad, est devenue de fait le pivot de leur présence et de l’influence sur le flanc méridional de l’OTAN et en Afrique. Si la marine russe se montre peu dans les ports libyens, leur préférant les escales algériennes, les avions russes en revanche fréquentent régulièrement le tarmac de la base de Maaten al-Sarra, remis en état début 2025. D’autres bases côtières sont utilisées par le Corps africain du ministère russe de la Défense et par l’aviation russe, qui y réalise des étapes techniques, entre la Russie et le Sahel, ou l’Afrique centrale. La coopération de défense et militaro-technique nouée avec Moscou semble donner pleine satisfaction aux autorités de l’est libyen, comme le soulignait le 14 mai le secrétaire général du commandement de l'Armée nationale libyenne (ANL), Kheiri al-Tamimi, qui affirmait même qu’il souhaitait son élargissement. L’ANL a continué de recevoir du matériel militaire russe en 2026, malgré les besoins de l’armée russe en Ukraine et en dépit de l’embargo onusien sur les livraisons d’armes en Libye. Des chars T-72B3M et des véhicules de combat d'infanterie BMP-3M, équipés d'un nouveau système de protection contre les drones, ont été ainsi récemment repérés au sein des forces d’Haftar. Afin de formaliser sa présence diplomatique dans l’est libyen, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré le 21 avril que le consulat de Russie à Benghazi réouvrirait prochainement. Cette annonce a été faite lors de la visite à Moscou le même jour d’un autre haut responsable libyen, Taher Al-Baour, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale du gouvernement d'union nationale. Tripoli et Moscou en ont profité pour annoncer la réactivation de la commission mixte intergouvernementale, preuve que la Russie parvient toujours à maintenir les deux fers au feu en Libye. Les Russes ont aussi facilité l’établissement de contacts entre les Haftar et la Biélorussie, où des pilotes libyens sont formés depuis plusieurs mois. Des BTR-70MB1 biélorusses ont ainsi été récemment observés au sein de l’ANL, ce qui témoigne de la montée en puissance de la coopération entre Minsk et l’est libyen.

Moscou semble ne plus croire au scénario de la réconciliation à moyen terme entre l’est et l’ouest du pays, en dépit des efforts américains pour réconcilier les camps rivaux, comme l’exercice militaire Flintlock 2026 organisé par l’AFRICOM en avril l’a démontré. La bipartition du pays semble profiter aux deux parties qui ne souhaitent pas réellement abandonner leur autonomie. En outre, vu de Moscou, le scénario de la réunification présente potentiellement un risque pour la pérennité de la présence russe dans le pays. Si les contacts avec les deux parties demeurent nécessaires, la relation la plus dynamique reste bien celle nouée avec le clan Haftar. Rappelons que Tripoli reste très proche d’Ankara et que la présence de forces spéciales ukrainiennes sur les côtes de la Tripolitaine est très probable. En outre, l’agenda économique russo-libyen stagne, les entreprises énergétiques russes étant difficilement en mesure de rivaliser avec les majors occidentales dans le secteur pétrolier libyen. Ce sont donc les vecteurs sécuritaire et militaire qui dominent et ceux-ci sous-tendent la relation entre les Russes et les Haftar. Ainsi, le contact entre Sergueï Kirienko et Saddam Haftar à Moscou il y a quelques jours témoigne de ce dynamisme et indique un élargissement des profils d’acteurs russes impliqués en Libye à l’administration présidentielle. Traditionnellement en charge des questions politiques intérieures et de l’« étranger proche », Sergueï Kirienko a été aperçu occasionnellement en Afrique ; il était en Tanzanie en novembre dernier. Connu pour son recours aux technologies politiques pour la gestion de l’agenda politique domestique, Sergueï Kirienko pourrait jouer un rôle dans la relation russo-libyenne alors que la transition entre Khalifa Haftar et ses fils semble se préciser. Figure influente de la Cyrénaïque, Saddam Haftar pourrait bien être appelé à occuper des fonctions supérieures dans un avenir proche, au sein d’une région qui s’inscrit pour le Kremlin dans un continuum sécuritaire, de la Méditerranée à Bangui, en passant par le Sahel.

Source photo : compte Facebook de Saddam Haftar. Meta est reconnu comme organisation extrémiste par les autorités russes.
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