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B) Économie

Aurélie Bros
1 Novembre 2017

2017 : année verte en Russie ?

Par décision présidentielle, 2017 a été déclarée « Année de l’écologie en Russie » (1). L’enjeu est triple : attirer l’attention de la population russe sur les questions écologiques et environnementales, encourager la protection de la biodiversité et assurer la sécurité environnementale. Ce choix est loin d’être anodin dans un pays où l’instabilité économique est perçue comme la première menace, loin devant les enjeux liés aux changements climatiques mondiaux (2). Le positionnement russe peut donc s’expliquer de deux façons. Premièrement, la situation écologique dans le pays est critique et ne cesse de s’aggraver. De plus, le réchauffement climatique est particulièrement prononcé en Russie (2,5 fois plus rapide en moyenne que dans le reste du monde), tandis que la fonte du permafrost libère des virus et des bactéries qui exposent dorénavant les autorités à de nouveaux défis sanitaires (3). Deuxièmement, le gouvernement tente de prendre les mesures nécessaires pour ne pas passer à côté de la « révolution verte » qui s’amorce dans le secteur énergétique et qui porte essentiellement sur la maîtrise d’une technologie peu développée dans le pays et souvent importée de l’étranger.

En 2015, les énergies renouvelables confondues (biocarburants, géothermie, biogaz, énergies éolienne, solaire et hydraulique) ne représentaient qu’environ 3 % du mix énergétique et 17 % du mix électrique (4). Pour ce dernier, le pourcentage de l’énergie hydraulique était de 16 %. Bien que la part des énergies renouvelables ait sensiblement augmenté depuis 2002, elles restent largement sous-exploitées, compte tenu du potentiel qu’offre le pays (énergie hydraulique exceptée). Dans le cadre de la politique énergétique russe à l’horizon 2020, la part de l'électricité produite à partir d'énergies renouvelables (à l'exclusion des centrales hydro-électriques) devrait être de 4,5 %. Cependant, les experts s’accordent sur le fait que l’objectif ne pourra être atteint à la date fixée (5). Actuellement, l'énergie renouvelable provient essentiellement des parcs éoliens du Caucase et des environs de Saint-Pétersbourg, d’entreprises géothermiques localisées en Extrême-Orient et de petites centrales hydroélectriques situées dans diverses régions (Carélie, Caucase et région de Moscou), ainsi que de l'énergie solaire produite principalement dans le Caucase et l'Extrême-Orient.

Une nécessité rentable ?

La demande en énergie renouvelable existe pourtant. Pas loin des deux tiers du territoire de la Fédération ne regroupent que 20 % de la population russe. Celle-ci n’accède pas ou que très difficilement à l’énergie (6). Dans ces régions, la production d’électricité se fait parfois à partir de groupes électrogènes, souvent polluants et vétustes, qui nécessitent l’importation de carburants partiellement subventionnés par l’État (7). Se tourner vers des énergies renouvelables pourrait assurer un accès avec un bon rapport coût/efficacité. Dans la partie la plus peuplée de la Fédération, environ seize millions de familles ont des datchas dont la plupart n’ont pas d’alimentation électrique centralisée. Qui plus est, les infrastructures dans le secteur de la production d’électricité et de chaleur sont vieillissantes et nécessitent un rapide remplacement ou une modernisation. Un plus grand usage des énergies renouvelables pourrait, de fait, participer à une réduction des dépenses d’exploitation (OPEX) et des dépenses d’investissement (CAPEX) de certaines entreprises énergétiques.

Les freins au développement des énergies renouvelables sont variés. Premièrement, le lobby pétro-gazier russe a longtemps été le premier obstacle au développement de ce secteur. Depuis quelques années, la situation évolue sensiblement, puisque ce groupe considère que les énergies fossiles non consommées en Russie pourraient être exportées. Cela implique, entre autres, la constitution d’une flotte de véhicules fonctionnant au biogaz. Deuxièmement, la Russie rencontre à l’heure actuelle un problème auquel nombre d’États européens (Allemagne, Danemark, Espagne…) ont été confrontés dans les années 1980/1990. Le réseau électrique « traditionnel », alimenté en énergies fossiles, se compose de quelques centrales de production de taille conséquente (système que l’on qualifie de centralisé), alors que le développement des énergies renouvelables nécessite de nombreuses petites sources d’énergies, tantôt décentralisées, tantôt interconnectées. Cela signifie que l’infrastructure nécessaire est en inadéquation avec le réseau actuel. Dès lors, la Russie doit repenser la gestion de son réseau pour gagner en efficacité et efficience via le développement de smart grids (réseaux électriques intelligents). Troisièmement, les conditions réglementaires et tarifaires ne sont pas adaptées aux caractéristiques des énergies renouvelables et n’assurent pas la sécurité indispensable aux investissements. Quatrièmement, le développement des énergies renouvelables exige l’extension des connaissances et des bonnes pratiques, au moyen, notamment, de campagnes d'information, de programmes régionaux, d’octroi de subventions et de garanties tarifaires... Enfin, l’une des conditions sine qua non est la prise de conscience par les autorités et la population du bienfondé des énergies renouvelables pour la croissance économique, l'emploi (tout particulièrement dans les zones rurales) et la modernisation de l’économie russe, qui demeure fortement dépendante de la production et de la vente d’énergies fossiles. La technologie et l'équipement relatifs aux énergies renouvelables sont souvent importés d’Occident, du Japon et de la Chine. L’enjeu actuel est donc de développer des coopérations avec les pays tiers (8) et peut-être, à terme, de devenir un exportateur d'énergie renouvelable. D’après l'Agence internationale de l'énergie renouvelable, l’exportation de la biomasse pourrait devenir le point fort de la Fédération.

À la fin de 2015, le ministre de l'Énergie, Alexandre Novak, déclarait que l'investissement dans les énergies renouvelables en Russie totaliserait 53 milliards de dollars d'ici à 2035 (9). La décision présidentielle de faire de 2017 l’Année de l’écologie marque certainement le début d’une prise de conscience des problèmes dans ce domaine et, avant tout, des opportunités offertes par un secteur trop longtemps sous-estimé.

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1. Le président Poutine signe un décret sur l’année de l’écologie en Russie en 2017, 5 janvier 2016, http://www.kremlin.ru/events/president/news/51142

2. J. Carle, Climate Change Seen as Top Global Threat, Pew Research Center, July 14, 2015.

3. En août 2016, la péninsule de Yamal était touchée par une épidémie d’anthrax.

4. Calculs effectués à partir des données de l’Agence internationale de l’énergie et de Greenpeace.

5. International Energy Agency, Russia 2014, Paris, 2014, p. 309.

6. Ces territoires sont souvent situés au nord, où les saisons de chauffage sont plus longues.

7. I. Ryapin, “Information transparency as a basis for attracting investments in the RES”, Energy of XXI Centrury, 2015.

8. La Roadmap EU-Russia Cooperation until 2050 de 2013 avait cet objectif. Voir dans ce volume Aurélie Bros, pp. 200-24.

9. « Pravitelstvo oussilivaïet podderjkou zelionoï energuetiki » [Le gouvernement renforce son soutien à l’énergie verte], Vedomosti, 19 novembre 2015.