On peut, en toute légitimité, se moquer éperdument des commémorations et autres anniversaires, d’autant qu’on ne sait plus très bien, en France comme dans nombre de pays d’Europe, ce qu’il est bon — ou non — de célébrer, la polémique sur Napoléon en ayant fourni un parfait exemple. En Russie, à l’inverse, on commémore à tous les étages, ce qui prend parfois des allures un peu forcées et par trop compassées.
Au 1er janvier de l’année en cours, Le Figaro publiait un quiz intitulé : « Qu’allons-nous commémorer en 2021 ? ». Suivait une liste de noms et d’événements, qui montrait une année riche sur ce plan. Il y en avait pour tous les goûts : citons, pêle-mêle, outre l’empereur évoqué plus haut, l’élection de François Mitterrand, Pearl Harbour, Serge Gainsbourg, Proust, Yves Montand, Stravinsky, la Commune de Paris, Fernandel, Jim Morrison et d’autres.
Dans ce quiz, la Russie n’était représentée que par Iouri Gagarine, qui arrivait en queue de peloton. On précisait d’ailleurs aussitôt que l’année du premier vol dans l’espace était également marquée par la construction du mur de Berlin.
Il y avait tout de même, dans cet inventaire à la Prévert, un grand absent, Fiodor Dostoïevski, né en 1821, il y a donc deux cents ans.
Comment expliquer que, dans cette liste de commémorations, Dostoïevski n’ait pas été mentionné, alors que son œuvre a eu, à divers titres, une résonance littéralement mondiale, de Kurosawa, avec son film inspiré de L’Idiot, à Hemingway, en passant par Nietzsche, Freud, Kafka, Evgueni Zamiatine, Gide, Camus, George Orwell, Musil, Joyce, pour ne citer que quelques exemples ?
Bien qu’homme du XIXe siècle, Dostoïevski a été, peut-on dire, l’écrivain majuscule du XXe, dont il a, très en avance, formulé les grandes questions. En vrac : la liberté et le bonheur, le bien et le mal, Dieu, l’éthique, le socialisme, les révolutions, l’utopie, la Russie, l’Occident et la Russie, le terrorisme, les idéologies, la condition humaine…
Faut-il en déduire qu’en notre XXIe siècle, ces questions n’ont plus cours et que Dostoïevski, après avoir eu son heure de gloire, est définitivement obsolète ?
Deux et deux font cinq
Dostoïevski, il est vrai, l’homme comme l’écrivain, ne nous facilite pas la tâche, réfractaire qu’il est à toutes les classifications et tous les clichés.
Il est de bon ton de le présenter comme un fichu réactionnaire, en se fondant sur ses attaques contre le socialisme et, plus généralement, contre l’utopie du « palais de cristal » :
« Vous croyez à un palais de cristal à jamais indestructible, autrement dit à un palais auquel on n’aura pas le droit de tirer la langue en cachette ni de faire la figue en douce. Et si moi, par exemple, j’ai peur de cet édifice, précisément parce qu’il est en cristal, à jamais indestructible, et que l’on n’aura pas le droit de lui tirer la langue en cachette ?
Voyez-vous, si en place de ce palais il y a un poulailler et si la pluie vient à tomber, je n’exclus pas de m’y glisser afin de n’être pas mouillé, mais ne prendrai pas pour autant le poulailler pour un palais, sous prétexte qu’il m’aura préservé de la pluie (1). »
Pourtant, aussitôt après cette diatribe adressée autant à lui-même qu’à un auditoire imaginaire : « Vous riez, vous dites même que, dans ce cas, poulailler vaut belle demeure. En effet, réponds-je, à la condition de ne vivre que pour n’être point mouillé », le héros du sous-sol se fait provocant, il lance un défi aux utopistes de son temps :
« Allez-y ! Séduisez-moi par autre chose, donnez-moi un autre idéal ! D’ici là, je ne prendrai certes pas un poulailler pour un palais ! (2) »
Comment continuer d’affirmer, après cela, que l’écrivain est un réactionnaire, souhaitant que rien jamais ne bouge ?
Fiodor Dostoïevski n’est en aucun cas opposé au changement. Toute son œuvre affirme le contraire, au grand dam des conservateurs de son temps et de nombreux spécialistes russes d’aujourd’hui, qui veulent en faire un modèle d’orthodoxie sur le plan tant religieux que politique. Après des années soviétiques durant lesquelles, sans être toujours franchement ou complètement interdites, les œuvres de Dostoïevski étaient curieusement introuvables en librairie (il y avait pénurie de Karamazov ou de Possédés (3), comme il y avait pénurie de viande), on assiste aujourd’hui, en Russie, à une tentative de récupération idéologique, qui ne laisse pas la parole à des chercheurs plus « scientifiques », autrement dit moins « engagés », au sens du terme angagirovanny, emprunté au français et aussi négatif en russe qu’il peut être positif dans sa langue d’origine.
Le changement, simplement, n’équivaut pas pour Dostoïevski à un « progrès » – que celui-ci soit scientifique, technique, social ou les trois à la fois —, lequel aura pour résultat ultime que, « bientôt, seul aura cours le deux et deux font quatre […], c’est-à-dire une formule (4) » :
« J’en conviens, consent le héros du sous-sol : deux et deux font quatre est une excellente chose ; mais s’il faut tout louer, deux et deux font cinq est parfois un fourbi des plus délectables (5). »
L’indispensable tour d’Europe
Les utopies du XIXe siècle sont d’autant moins susceptibles de séduire Dostoïevski qu’elles viennent majoritairement d’Occident.
L’écrivain entreprend son premier tour d’Europe en juin 1862 : Berlin (où il ne passe qu’une journée), Dresde, Wiesbaden, Francfort, Heidelberg, Baden-Baden (où il joue à la roulette), Mayence, Cologne. Puis il quitte l’Allemagne pour Paris. De là, il fait un saut à Londres, ensuite viennent Lucerne, Genève, Turin, Gênes, Florence, Milan, Venise. Le tout en deux mois et demi. Précisons qu’il revient une seconde fois dans certaines villes.
En juillet 1862, il écrit de Paris :
« … Paris est la ville la plus ennuyeuse qui soit et, s’il ne s’y trouvait tant de choses par trop remarquables, vrai, on pourrait y périr d’ennui. Les Français, ma parole, sont un peuple à vous donner la nausée. […] Le Français est tranquille, honnête, poli mais faux, et l’argent est pour lui… tout. Pas le moindre idéal. Pas de convictions. Mais si ce n’était que cela : ne lui demandez pas même de réfléchir. […] Vous rirez peut-être de mes jugements, alors que je ne suis à Paris que depuis dix jours. Je vous l’accorde ; mais 1) ce que j’ai vu durant ces dix jours confirme pour l’instant ma pensée, et 2) il est des faits que l’on peut observer et comprendre en une demi-heure et qui dessinent des pans entiers de l’état d’une société, du simple fait qu’ils sont possibles et qu’ils existent (6). »
Ce tour d’Europe, quasi obligatoire pour les aristocrates et les écrivains russes (généralement les mêmes) depuis la fin du XVIIIe siècle, est souvent synonyme de déception, y compris pour ceux d’entre eux qui, bien que non occidentophiles, ne sont pas vraiment slavophiles, comme Dostoïevski, qui, là encore, reste inclassable. Tolstoï, au demeurant, ne sera pas plus tendre pour l’Occident.
En 1863, Dostoïevski publie Notes d’hiver sur des impressions d’été, court texte dans lequel il tire les conclusions de ce qu’il a vu au cours de son voyage et brosse à grands traits un portrait incisif, parfois violent, de l’Europe. Comme toujours chez Dostoïevski, la violence du propos, qui, à première vue, peut paraître outrancière, est en réalité chez lui la marque d’une souffrance et, pour le lecteur, une occasion unique de se poser des questions. En cela, Dostoïevski est irremplaçable au XXIe siècle, comme il l’a été au XIXe et au XXe.
Ce « portrait » de l’Europe est essentiellement axé sur la France, même si l’écrivain consacre, dans ses Notes d’hiver, un chapitre entier à l’Angleterre, à laquelle il ne fait guère de cadeaux. Mais la France occupe ici une place centrale, parce qu’elle est, ou se veut, ou les deux à la fois, le phare de la civilisation européenne, voire de la civilisation tout court :
« Jamais on n’arrivera à ôter au Français, je veux dire au Parisien (car il va de soi qu’en réalité tous les Français sont des Parisiens), sa certitude d’être le numéro Un de tout le globe terrestre (7). »
Tout y passe : les bourgeois, enfants de la révolution, leur petitesse, leur vulgarité ; la presse : « Où trouverez-vous une presse usant plus de la flatterie qu’en France ? (8) » ; l’égoïsme et la prétention. Par la suite, l’écrivain complètera son tableau dans sa Préface aux articles sur la littérature russe :
« Un Français est toujours persuadé qu’il n’y a jamais lieu de remercier personne de quoi que ce soit, même si on lui a réellement rendu service. Non qu’il ait mauvais cœur, bien au contraire. Mais il est certain que ce ne sont pas les autres qui lui ont fait plaisir ; que c’est lui dont la présence a été une bénédiction pour tous ceux qu’il a rencontrés. Même le plus sot et le plus libertin d’entre eux part de chez nous convaincu qu’il nous a causé un bonheur inoubliable par sa venue et aura, pour si peu que cela soit, contribué à l’avancement de la Russie (9). »
Dostoïevski, écrit Jacques Catteau – chercheur inégalé en France depuis plusieurs décennies pour son œuvre sur Dostoïevski —, « dit son désenchantement de l’Occident bourgeois, hypocrite, cynique et, tout en fustigeant le capitalisme effréné des grandes “Babels” européennes, Paris et Londres, il tire à boulets rouges sur le socialisme dont elles font le lit » (10).
« Nous ne plaisantons pas, nous n’exagérons rien »
Parler de désenchantement laisserait supposer qu’il y a eu « enchantement ». Dans le cas de Dostoïevski, l’enchantement, s’il existe, est littéraire.
On oublie souvent que la toute première publication de l’écrivain est une traduction d’Eugénie Grandet (11). Balzac compte au nombre des auteurs français que Dostoïevski admire à peu près sans réserve. L’activité de traducteur de l’auteur de Crime et Châtiment ne s’arrête pas là. Il traduit le roman d’Eugène Sue Mathilde, Mémoires d’une jeune femme (1848), et celui de George Sand, La Dernière Aldini (1837-1838). Pour sa traduction du premier, il ne trouve pas d’éditeur et, pour la seconde, il découvre, presque à la fin de son travail, que le roman a été traduit et publié en Russie quelques années plus tôt.
Ces écrivains français ne sont pas les seuls à avoir, à un moment ou à un autre, une influence sur Dostoïevski. Hugo, par exemple, comptera énormément pour lui, avec Notre-Dame de Paris (1831) et peut-être plus encore, à tout le moins autant, avec son Dernier Jour d’un condamné (1829).
Pour en revenir à la traduction d’Eugénie Grandet, elle a de quoi faire bondir un traducteur, tant elle est approximative et tant son auteur prend de libertés avec le texte original. Ces caractéristiques lui ont valu d’être longtemps négligée dans l’œuvre de l’écrivain. Des chercheurs russes y reviennent en détail depuis quelques années, et l’on s’aperçoit que si cette Eugénie Grandet première du nom en Russie n’est pas franchement balzacienne, elle est, en revanche, déjà dostoïevskienne. Dostoïevski, en effet, y affute sa plume, il y teste des procédés, un rythme, un phrasé que l’on retrouvera, mûris, dans ses plus grands romans.
Si Dostoïevski, bien que toujours critique, reconnaît ce qu’il doit aux littératures européennes, notamment à la littérature française, il se montre en revanche d’une impitoyable ironie à l’égard de ces Français « cultivés » qui se moquent comme d’une guigne de tout ce qui n’est pas français : le Français « ne sait pas grand-chose de l’ensemble du globe terrestre, hormis de Paris. Et d’ailleurs, il ne tient pas du tout à en connaître plus (12). »
Dans sa Préface aux articles sur la littérature russe, l’écrivain fait ainsi le portrait-robot du Français venu passer un mois en Russie, « avec l’intention de nous scruter jusqu’aux moelles », de tout « percer à jour grâce à son regard d’aigle, de découvrir le fin du fin dans les derniers replis de notre conscience et de porter sur nous un jugement définitif. À Paris, déjà, il savait ce qu’il écrirait sur la Russie ; il a même vendu un volume où il parlait d’avance de son voyage ». Un portrait méchant et drôle, qui, il faut le reconnaître, n’a pas tout à fait perdu de son actualité :
« Il [le Français] commence par jeter sur le papier ses premières impressions sur Saint-Pétersbourg, qu’il traduit assez heureusement, puis compare nos mœurs politiques aux institutions anglaises, après toutefois avoir enseigné aux “boyards” à faire tourner des tables et à souffler des bulles de savon, ce qui, entre parenthèses, nous change un peu de l’ennui solennel de nos réunions. Alors il se décide à étudier la Russie à fond et part pour Moscou. Là, il contemple le Kremlin, devient rêveur en songeant à Napoléon, apprécie fort notre thé, loue la beauté et l’apparence de santé de notre peuple, tout en s’affligeant de la corruption prématurée et en déplorant l’insuccès de la culture européenne, trop vite introduite, et la disparition des vraies coutumes nationales. […]. Là-dessus il donnera un conte russe, un conte vrai, bien entendu, fait avec des morceaux de vie russe pris sur nature et intitulé : Pétrouchka. Ce récit aura deux mérites : premièrement il dépeindra parfaitement des mœurs qui peuvent à la rigueur s’observer en Russie ; secondement il donnera tout aussi bien une idée de mœurs et coutumes des îles Sandwich.
En passant, notre voyageur daignera jeter un coup d’œil sur la littérature russe : il nous parlera de Pouchkine et remarquera complaisamment que c’était un poète non sans talent, tout à fait national et qui… imitait avec succès André Chénier et Mme Deshoulières.
Après cela il dira adieu à Moscou, s’enfoncera plus loin dans le pays, s’extasiera devant les troïkas et reparaîtra au Caucase où, prêtant son concours aux troupes russes, il tirera sur les Circassiens, puis fera la connaissance de Chamil (13), avec lequel il relira les Trois Mousquetaires (14). »
Et Dostoïevski de conclure : « Nous ne plaisantons pas ; nous n’exagérons rien. […] Lisez les livres les plus sérieux écrits sur nous par des étrangers, et vous jugerez si nous sommes dans le vrai ou non (15). »
Vu d’Europe, vu de Russie
Aussi peu vraisemblable que cela paraisse, Dostoïevski est encore plus dur avec ses concitoyens, ceux, du moins, formant une élite qui se veut plus européenne que les Européens, plus française que les Français, plus parisienne que les Parisiens.
« Je vous prie, Messieurs, de prêter l’oreille, quelque jour, aux plaintes d’un homme instruit du XIXe siècle, souffrant d’une rage de dents, cela au deuxième ou troisième jour de son mal, lorsqu’il cesse de gémir ainsi qu’il le faisait au premier jour, c’est-à-dire lorsqu’il ne gémit plus simplement parce qu’il a mal aux dents ; lorsqu’il ne gémit pas tel un grossier moujik, mais en homme évolué, touché par la civilisation européenne, en homme “qui s’est coupé de ses racines et du peuple dont il est issu”, comme on aime à dire aujourd’hui (16). »
Les premiers gémissements plaçaient l’homme au niveau d’un animal blessé, isolé, renfermé sur son mal. Mais notre personnage n’est pas un « moujik », autant dire un animal, il est un homme raffiné à l’européenne, autrement dit un être « conscient ». Et dans cette conscience d’une souffrance dont on ne peut accuser personne, mâtinée, précise Dostoïevski, d’une bonne dose d’ignominie, le héros du sous-sol décèle une jouissance vicieuse, d’où les gémissements — si l’on peut dire — du second type :
« Je sais, je vous dérange, je vous use le cœur, j’empêche tout le monde dormir ! Eh bien, ne dormez point, sentez, vous aussi, à chaque instant que j’ai mal aux dents (17) ! »
L’élite russe européanisée, on le sait, parle le français mieux que le russe et connaît moins son pays qu’elle ne connaît les capitales européennes, tout en prétendant servir le premier et vouloir faire le bonheur du peuple. L’écrivain y voit une hypocrisie sans nom, de même qu’il entend dans les discours ou les cris d’alarme d’une partie de cette élite, une pseudo-souffrance pour la Russie et, partant, une pseudo-compassion.
Avec la violence qui le caractérise, le même héros du sous-sol s’en prend aux « romantiques » européens et à leurs clones russes :
« Nous autres, Russes, pour parler généralement, n’avons jamais eu de ces romantiques éthérés à l’allemande, et encore moins de ces romantiques à la française sur lesquels rien n’agit : la terre peut bien s’effondrer sous leurs pas, la France périr toute entière sur les barricades, ils resteront identiques à eux-mêmes, ne changeront pas, fût-ce par décence, continueront de chanter, la tête dans les étoiles, pour ainsi dire jusqu’au tombeau, parce que ce sont des imbéciles. Nous autres, sur la terre russe, n’avons, comme chacun sait, pas d’imbéciles (18). »
Il n’y aurait donc pas de ces rêveurs éthérés en Russie, parce que les pseudo-romantiques russes, bien qu’ayant la tête dans les étoiles, garderaient les pieds sur terre et viseraient toujours leur intérêt, le plus matériel qui soit : « … ne jamais perdre de vue le but utile, pratique (charmants logements aux frais de la princesse, aimables pensions, étoiles et autres breloques), le garder à l’esprit, ce but, à travers tous les enthousiasmes et les mignons volumes de jolie poésie lyrique, tout en préservant indéfectiblement en soi-même, jusqu’à la tombe, “le beau et le sublime” (19) ».
À l’éternelle question de l’européanité de la Russie, Dostoïevski répond par la négative : les Russes ne sont pas des Européens, ils veulent juste se faire passer pour tels. Et s’ils ne sont jamais vraiment compris des Européens, la faute leur en revient : à force de jouer les Européens, d’imiter ces derniers jusqu’à la caricature, les Russes se sont perdus, ils ont oublié ce qui faisait leur spécificité :
« De ce que nous n’arrivions pas à devenir complètement français, nous avons éprouvé un dépit énorme ; et ne voulant pas renoncer à nos efforts pour nous occidentaliser, nous avons pris l’apparence d’une nation incohérente (20). »
Cette conclusion de Dostoïevski est plus grave et plus actuelle qu’il n’y paraît, ce que le débat sur l’identité, récurrent en Russie depuis l’effondrement du système soviétique, et la recherche assez poussive d’une « idée nationale » ne font que confirmer.
Durant une grande partie de sa vie, l’auteur du Sous-sol dispute pied à pied avec Ivan Tourgueniev, sans doute le plus européen des écrivains russes du temps. Dostoïevski ne lui pardonnera jamais d’avoir déclaré qu’il se sentait « plus allemand que russe ». Il ne lui pardonnera pas plus de passer l’essentiel de son temps en France (Tourgueniev mourra à Bougival en 1883), où il entretient des liens d’amitié avec des écrivains français pour lesquels Dostoïevski a au minimum du respect, tels que Flaubert ou George Sand (Tourgueniev a quasiment son rond de serviette dans le domaine de celle-ci, à Nohant, dans l’Indre).
Tourgueniev jette encore de l’huile sur le feu en déclarant, dixit Dostoïevski dans une lettre : « Si la Russie disparaissait de la surface du globe, il n’y aurait aucune perte ni aucun remous dans l’humanité » (21). « Aucune perte », la chose est discutable ; « aucun remous » – là, on peut malgré tout craindre que Tourgueniev n’ait eu, à presque deux siècles de distance, en partie raison, si l’on prend en compte le dédain avec lequel l’Occident considère aujourd’hui ce pays.
À cette affirmation de Tourgueniev, Dostoïevski réplique en conseillant à l’auteur de Pères et Fils de faire l’acquisition d’un télescope pour mieux voir, depuis l’Europe, ce qui se passe en Russie.
Télescope ou non, nombreux ont été, au XIXe siècle et au début du XXe, les écrivains russes séjournant ou vivant à l’étranger et traitant de la Russie, à croire que la distance leur permettait de voir plus distinctement leur pays. L’exemple emblématique en est Nikolaï Gogol, qui écrit, depuis Rome, l’essentiel de ses Âmes mortes. Après la période soviétique, durant laquelle les séjours à l’étranger étaient interdits au plus grand nombre ainsi qu’à la majeure partie de l’intelligentsia, cette pratique s’est renouvelée et nombre d’écrivains russes contemporains effectuent de longs séjours hors de Russie, voire s’y installent, avec leur « télescope ».
Il semble que l’on puisse, aujourd’hui, inverser la suggestion faite par Dostoïevski à Tourgueniev et conseiller aux Français séjournant ou résidant en Russie, de s’acheter un télescope pour mieux observer ce qui se passe en France. Le conseil vaut pour la plupart des Européens.
C’est un peu ce que propose René Girard, lorsqu’il écrit :
« Le terrain occidental se fait chaque jour plus semblable à celui d’où Dostoïevski tira ses grandes œuvres. Pour rendre au Sous-sol tout son mordant, et cette cruauté qu’on reprochait jadis au romancier russe, il suffit, le plus souvent, d’effectuer quelques légères transpositions. Déplacez (seulement) l’homme du souterrain des bords de la Neva vers les bords de la Seine… » (22).
De son côté, l’écrivain Vladimir Sorokine, qui ne cesse de polémiquer avec la littérature russe du XIXe siècle et qui est l’auteur d’une pièce intitulée Dostoïevski Trip, dans laquelle les personnages, drogués à la littérature, se shootent à L’Idiot de Dostoïevski, déclare dans une interview :
« Non coupé, en dose pure, Dostoïevski est mortel pour la société d’aujourd’hui. Non, il n’est pas obsolète et il n’a pas perdu en signification pour la culture mondiale. C’est la société elle-même qui s’est dégradée, qui est devenue à ce point indigente en esprit et visées qu’en nous frottant aux idéaux de Dostoïevski, NOUS transformons ces idéaux en quelque chose d’impropre à la consommation (23). »
D’où l’urgence du télescope.
***
1. Fiodor Dostoïevski, Les Carnets du sous-sol, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, à paraître 2021, éditions des Syrtes, Genève ; le titre de l’œuvre est traduit dans d’autres éditions par : « L’Homme du souterrain ».
2. Idem.
3. Roman de Dostoïevski, intitulé aussi, selon les traductions, Les Démons.
4. Les Carnets du sous-sol, op. cit.
5. Idem.
6. Fiodor Dostoïevski, Correspondance, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Introduction, chronologie, notes et commentaires de Jacques Catteau, Bartillat, tome 1, Paris, 1998, p. 660.
7. Notre traduction pour toutes les citations des Notes d’hiver sur des impressions d’été.
8. Notes d’hiver sur des impressions d’été, op. cit.
9. Fiodor Dostoïevski, « Préface aux articles sur la littérature russe », in Journal d’un écrivain, 1873, 1876 et 1877, traduction de J.-W. Bienstock et John-Antoine Nau, Eugène Fasquelle éditeur, Paris, 1904, p. 5.
10. Jacques Catteau, « Chronologie », in Fiodor Dostoïevski, Correspondance, tome 1, op. cit.
11. Parue en 1844 dans la revue Repertouar i Panteon [« Répertoire et Panthéon »], sans mention du nom du traducteur, pratique courante, à l’époque, en Russie comme en France.
12. Notes d’hiver sur des impressions d’été, op. cit.
13. Chef de guerre dans le conflit qui opposa différents peuples du Caucase du Nord à l'armée russe entre 1830 et 1860.
14. Fiodor Dostoïevski, Préface aux articles sur la littérature russe, op. cit., pp. 5-6.
15. Idem, p. 6.
16. Fiodor Dostoïevski, Les Carnets du sous-sol, op. cit.
17. Idem.
18. Idem.
19. Idem.
20. Fiodor Dostoïevski, Préface aux articles sur la littérature russe, op. cit., p. 8.
21. Fiodor Dostoïevski, Correspondance, op. cit.
22. Cité d’après Alexis Feertchak, « Dostoïevski lu par René Girard ou l’achèvement du roman moderne », Supplément littéraire du Courrier de Russie, Moscou, mars 2018.
23. Interview disponible sur http://haifa.israelinfo.ru/persons/10 (notre traduction).