Ivan Bounine (1870-1953) aura passé exactement un tiers de sa vie en France. À compter du mois de juin 1920, son adresse parisienne demeurera inchangée : 1, rue Jacques Offenbach. L’écrivain dispose, en outre, d’une résidence secondaire, à Grasse.
Émigré à l’âge de cinquante ans, Bounine occupe aussitôt, dans le « Paris russe », une place éminente. Dès 1921, son nom apparaît dans les colonnes de la presse française, d’abord comme un écho de la subculture que représentent les Russes ayant fui la révolution. Il doit encore se tailler une réputation d’écrivain, car son nom ne dit à peu près rien au lecteur français. La décision des éditions Bossard, en 1921, de publier une série d’œuvres d’auteurs russes en traduction, constitue un événement majeur pour les réfugiés russes. Le 29 décembre 1921, dans le journal L’Homme libre, un petit article annonçant la publication du Monsieur de San-Francisco qualifie la collection Bossard de « découverte de toute une pléiade d’écrivains russes de premier ordre ».
Le début des malentendus
La parution en France, coup sur coup, de deux livres de Bounine, alors que celui-ci n’a émigré que depuis un peu plus d’un an, relève de l’exploit et témoigne d’un intérêt évident de la part des Français (1). Les traductions sont dues à Maurice Parijanine, pseudonyme de Maurice Donzel (1885-1937). Bounine se voit contraint d’apprendre l’art de la promotion et de l’autopromotion, et, avec une habileté extrême, il installe l’architecture de son œuvre dans une lettre à son éditeur français. Les critiques patentés de la presse française y puiseront pendant une vingtaine d’années, « découvrant » à chaque fois avec enthousiasme un « nouveau nom » de la littérature russe.
L’écrivain fait le pari que son Village placera son nom, dans la perception européenne, à l’égal des grands auteurs classiques de la littérature russe. Toutefois, la réception de cette « épopée sombre » se heurte non pas à des goûts artistiques différents, mais à une autre mentalité nationale. Toute l’histoire de la Russie, avec ses Tataro-mongols, ses tsars, son servage, son oppression, sa révolution et sa perpétuelle absence de liberté, plonge les Français, à la lecture de ces pages, dans un abîme de réflexions. Écrit huit ans avant la révolution, le Village est presque perçu comme un texte documentaire, un commentaire des récents événements qui ont bouleversé la Russie. Dans une préface, le traducteur s’efforce de persuader le lecteur que ce texte n’a rien perdu, en une quinzaine d’années, de sa valeur ni de sa brûlante acuité. Toutefois, Bounine lui-même — à l’instar de Gogol bien avant lui — est de plus en plus horrifié, au fil du temps, par ce qu’il a écrit et veut à toute force démontrer — à Gide, par exemple, à Grasse pendant la guerre, période durant laquelle l’écrivain russe ne veut considérer que l’héroïsme du peuple russe — que le Village est une œuvre de jeunesse et ne « donne de la réalité qu’une représentation très faible et inexacte ». Gide, pourtant, dévore le livre à peine sorti des presses et note dans son journal : « Son Village est admirable (2) ».
Deux ans ne se sont pas écoulés depuis son arrivée en France que Bounine est défini comme « le meilleur écrivain russe contemporain (L’Intransigeant, 18 août 1922). Relatant dans son journal un déjeuner, chez les Merejkovski, avec Claude Farrère et son épouse, l’écrivain russe relève avec satisfaction : « Les Farrère n’ont pas tari d’éloges à mon endroit. Lui, en particulier : il a bondi sur ses pieds pour me céder son fauteuil, m’a fait m’asseoir, “cher maître”… » (3). L’un des plus grands critiques français, Edmond Jaloux, déplore que « les dorures de l’hospitalité française tant vantée aient quelque peu perdu de leur éclat » et invite à traduire le plus possible en français les écrivains russes émigrés, affirmant que l’œuvre « captivante » de Bounine enrichit la culture française, apportant à la littérature contemporaine un mélange de beauté et de tragique (L’Éclair, 27 décembre 1922).
Seule une semaine, à la charnière des années 1922 et 1923, sépare l’article d’Edmond Jaloux dans L’Éclair et la date indiquée par Romain Rolland, lauréat du prix Nobel 1915, à la fin de la lettre qu’il adresse à l’Académie suédoise, proposant la nomination de trois écrivains russes à la fois : Maxime Gorki, Ivan Bounine et Konstantin Balmont. Romain Rolland suggère de réunir ces noms « en une même candidature », afin d’indiquer clairement que le comité Nobel, s’élevant au-dessus des querelles de partis, ne veut considérer que les mérites artistiques. Pour lui, Bounine est l’égal des meilleurs écrivains des littératures d’Europe occidentale, son art du mot est déclaré « parfait » lors de sa nomination au prix (4).
En 1923, un nouveau recueil de récits et d’essais paraît en traduction sous le titre : Le Calice de la vie (5). De livre en livre, Bounine s’affirme auprès du lecteur français comme un très grand écrivain contemporain, mais il faut attendre la publication de « l’envoûtant » (Le Figaro, 31 août 1925) Amour de Mitia, pour que les voix des critiques se fondent en un chœur enthousiaste. Neuf ans plus tard, le livre est réédité — on escompte que le prix Nobel aura accru l’intérêt pour l’écrivain —, mais l’enthousiasme des critiques s’est refroidi et ils notent que l’action est fatale au récit, que la psychologie, bien que juste, est trop simple, et que l’ensemble de ces caractéristiques révèle une mentalité asiate, transformant ce « Mystère de l’amour » en œuvre spécifiquement russe (Impressions, n° 8, 1934, p. 17).
Le prix qui change tout ?
Cependant, les écrivains en exil s’activent pour le prix Nobel, les émigrés parviennent à mobiliser la slavistique mondiale et, à compter de 1930, une véritable campagne internationale se déroule en faveur de Bounine. L’Académie suédoise annonce sa décision le 9 novembre 1933 : le prix Nobel lui est décerné pour « la rigueur avec laquelle il poursuit dans sa prose la ligne classique de la littérature russe » (6). Toute l’émigration russe est comme enivrée par le triomphe de Bounine. En France, jamais on n’a autant parlé d’un de ses écrivains.
Dès le 10 novembre, l’agence de presse Havas et, à sa suite, tous les journaux français publient le nom du nouveau prix Nobel. Les journalistes sont abasourdis par le choix de Stockholm. Pendant plusieurs années, l’écrivain s’est entièrement consacré à un roman très inspiré de sa biographie : La Vie d’Arseniev, dont il a publié des fragments dans les journaux de l’émigration. Cependant, seul est paru en français un petit recueil de nouvelles, portant le titre symbolique de : La Nuit (7), et l’écrivain a eu le temps d’être oublié de la presse. Aussi la réaction des journalistes français est-elle un mélange de déception et de stupeur. Ils ne considéraient pas Bounine comme un candidat potentiel, et la République du 11 novembre 1933 ne se gêne pour dire que le prix est échu à « un outsider ». La presse n’en revient pas : qu’est-ce qui a bien pu motiver ce choix du jury, alors qu’on ne sait pratiquement rien de cet écrivain ? Faut-il y voir un geste en faveur des émigrés ? Ou est-ce la reconnaissance d’un de ces écrivains régionaux, réalistes et attachés au sol natal que la Suède aime tant ? Toutes ces questions sont posées dans L’Horizon du 18 novembre 1933.
Un commentateur intitule même son article : « La Loterie » ; il ne croit pas aux mérites littéraires de cet écrivain russe inconnu. Les métamorphoses des mœurs littéraires, la fièvre, les intrigues, les suppositions, les médisances, les cartes rebattues, explique-t-il, permettent au hasard de jouer un rôle par trop extraordinaire dans cette répartition des récompenses. Le journaliste se réfère à un interlocuteur russe qui juge le choix des Suédois inacceptable : « Il est impossible que celui-ci ait été motivé par les seules considérations littéraires. Une distinction d’une telle importance, au rayonnement mondial, exige d’autres mérites de l’écrivain. Et s’ils voulaient, cette année, couronner un Russe, ils avaient Maxime Gorki dont le choix s’imposait (Annales politiques et littéraires, 8 décembre 1933).
Les périodiques nationaux et régionaux s’étonnent, ils sont même un peu déçus que le prix ait été attribué, « contre toute attente », à un réaliste inspiré, émigré après 1917 et mettant en lumière dans ses œuvres la vie de la province russe « avant Lénine » (Le Nontronnais, 26 novembre 1933). Le même journal ajoute que si le prix Nobel a pour vocation de couronner un chef-d’œuvre susceptible de ne pas frapper seulement un petit cercle d’amateurs de littérature descriptive, vaguement psychologique et russe, on est en droit de se demander où est l’œuvre qui représente en profondeur l’esprit de notre temps. Bounine fait figure de survivance du passé, comme si le jury Nobel avait couronné avec lui un représentant typique de l’esprit et de la culture du XIXe siècle.
La presse offre un tableau convaincant de l’état d’esprit du Français moyen qui, au début des années 1930, a une vision très contradictoire des « Russes », dans laquelle se confondent le « blanc » et le « rouge », la « révolution bolchevique » et l’« hospitalité française », l’assassinat du président Paul Doumer par Paul Gorgulov en 1932 et les succès remportés par l’URSS sur la scène internationale. En revanche, les Français sont peu au fait de la littérature russe contemporaine. Notre Temps ironise non sans talent sur la possible réaction de ceux pour lesquels le mot « russe » fait office d’épouvantail. Nous entendons déjà, écrit-il, les cris d’orfraie des antisoviétiques : « quelle honte ! Un prix qui a vocation à veiller sur les plus belles réalisations de la civilisation, décerné à un bolchevik ? Où allons-nous ?! » Il importe donc de rassurer au plus vite le public français : Bounine n’est pas seulement un réfugié, il ne vit pas n’importe où, mais à Paris. « Eh bien, se diront nos concitoyens, notre hospitalité se voit récompensée. Et ils seront contents » (11 novembre 1933). « Ils seront aussi satisfaits d’apprendre que la France compte un millionnaire de plus », raille le journal.
Mais la palette politique l’emporte sur la littérature. « Rouge, blanc, rose… » — ainsi une note sur Bounine est-elle intitulée dans l’Almanach 1933, le 20 décembre, évoquant ses opinions politiques et la vodka coulant à flots lors des célébrations du prix. « En apprenant à qui le Nobel de littérature était décerné, le monde s’est posé la question du sous-texte politique caché dans le choix du jury suédois (La France de l’Est, Mulhouse). Les journaux en rajoutent sur l’incontestable primauté de Gorki. Des périodiques à tendance communiste en arrivent à interpréter le verdict du Comité Nobel comme une volonté de soutenir « l’émigration blanche ». C’est ainsi que le journal Monde, très à gauche et inspiré par Henri Barbusse, multiplie les spéculations sur ce thème : peut-on considérer comme une coïncidence le fait qu’au moment où l’Amérique reconnaît l’existence des Soviets, le prix Nobel soit attribué à un écrivain de l’émigration, un fervent du tsarisme (25 novembre 1933) ? Il en est d’encore moins nuancés : si Ivan Bounine, prix Nobel de littérature, compte parmi les « blancs », pourquoi n’est-il pas, à l’instar des autres Russes, danseur à Montmartre ou chauffeur de taxi (Le Canard enchaîné, 15 novembre 1933) ?
Le plus souvent néanmoins, la presse et le public inclinent à voir dans les lauriers de Bounine un couronnement tardif de la grande littérature russe, ainsi que l’écrit André Pierre dans L’Européen. Il suffit, dit-il en substance, de regarder la liste des lauréats depuis la première année du prix jusqu’à nos jours pour constater une injustice envers la littérature russe. Cette injustice présidait déjà au choix de 1901, date de la première attribution du prix. Il y avait alors l’écrivain le plus célèbre du monde, qui aurait dû être ce premier lauréat, et son éclat aurait rejailli sur les débuts de la généreuse institution Nobel. Cet écrivain était Léon Tolstoï. Et qui fut préféré à l’auteur de Guerre et Paix et d’Anna Karenine ? Sully Prudhomme.
Le jugement de ce slaviste français ne saurait être contesté : pendant trente-deux ans, ajoute-t-il, on a systématiquement ignoré la Russie. On a laissé mourir, sans le couronner, le stupéfiant Tchekhov, et cette inattention est tout aussi impardonnable. On ne peut donc qu’éprouver une profonde satisfaction, on ne peut pas ne pas saluer l’apparition de Bounine dans la glorieuse liste. La couronne de lauriers lui vient à point nommé (17 novembre 1933)…
André Pierre sait de quoi il parle : il a rédigé de nombreux comptes-rendus sur les traductions françaises de Bounine, qui reviennent en mémoire aux jours du Nobel : du Figaro à l’Humanité, on clame en chœur qu’en France le nom de Bounine n’est pas « inconnu », avant d’énumérer tous ses livres parus en français. Saluant le couronnement du premier écrivain russe, F. Amigues assure que Bounine est désormais connu partout, que tous ont pu mesurer la puissance de son talent, la justesse de ses observations. La moindre page de Bounine, ajoute-t-il, ruisselle de cette humanité slave si mystérieuse pour les Occidentaux (L’Ordre, 10 novembre 1933).
Les lecteurs ont soif d’anecdotes sur l’écrivain russe qui habite dans l’un des « coins les plus charmants et les plus tranquilles de Paris, véritablement élu des dieux » (Paris-Midi, 13 novembre 1933). Dans certaines publications, le nouveau prix Nobel apparaît comme un respectable intellectuel, enthousiasmé par la Provence et Frédéric Mistral, se promenant dans Grasse en compagnie de son épouse (Le Petit Journal, 10 novembre 1933) ; cette dernière, Vera Nikolaïevna, est présentée comme « l’une des femmes les plus délicieuses de l’ancienne Russie ». La première conséquence de la « soudaine richesse » du couple est, pour elle, la possibilité d’aller se faire friser chez le coiffeur, le Nobel de littérature se montant, semble-t-il, à au moins sept cent mille francs de l’époque, ce qui n’est « certes pas négligeable pour un homme de lettres en exil » (Paris-Soir, 11 novembre 1933). Le ton change selon les périodiques (« Bon Dieu, c’est lui ! C’est Ivan Bounine !), de même que sa compagne de promenade : « Nous l’avons rencontré durant sa sortie quotidienne sur la route de Nice en compagnie de sa fille adoptive, mademoiselle Kouznetsova » (Le Jour, 11 novembre 1933). « Sous les cieux merveilleux de cette enivrante région », il a « connu toutes les joies d’une existence paisible en compagnie de sa fille adoptive, des plus charmantes » (Paris-Midi, 13 novembre 1933). Se gardant de mêler sa vie privée à ses propos sur l’émigration, Bounine répond à la principale question de J. Desthieux : regrette-t-il la Russie ? Non, ne continue-t-il pas à la servir dans la langue qui en est l’âme ? Non, parce qu’il est installé au pays de ses rêves (Notre Temps, 16 novembre 1933).
L’un des reporters, Jean Berty, de Paris-Midi, se retrouve, lui aussi, dans le journal : « Bounine demande à un journaliste qui le félicite pour le prix s’il a lu ne fût-ce qu’un de ses livres. Et lorsque ce dernier lui répond par la négative, le tout nouveau lauréat semble choqué ». Ainsi rappellera-t-on, plus tard, dans la presse, l’histoire de l’infortuné reporter qui n’a pas permis au lauréat de se griser tout à fait de sa gloire subite (La Liberté, 17 novembre 1933). Quand Bounine n’occupera plus le devant de la scène, il demandera, amer, dans son français « hésitant », « en choisissant péniblement ses mots », à un journaliste : « De quoi me félicitez-vous ? Avez-vous lu mes livres ? Certes, ces compliments me feraient plaisir si l’on connaissait mes livres… Mais mon œuvre n’existe que pour moi… » (Paris-Midi, 13 novembre 1933).
Pose et panache ! Bounine s’enivre de ce rôle d’orgueil et de gloire de la littérature russe en exil. Il loue la plus belle suite de l’hôtel Majestic, avenue Kléber à Paris, où le personnel rebaptise le prix Nobel à sa manière, en Brie-nobel. Les journaux français offrent au public la possibilité de contempler la transformation d’un homme de lettres émigré inconnu, vivant dans des conditions plus que modestes, en écrivain à succès, lauréat d’un prix prestigieux. Dans le Monde illustré du 18 novembre 1933, l’annonce du prix coïncide avec l’élection de François Mauriac à l’Académie française. Sur la même page sont publiées deux photographies présentant un violent contraste : Mauriac, dans son habit d’académicien, coiffé de son bicorne ; Bounine, l’air aviné, vêtu d’un petit manteau au col boutonné, sans écharpe ni foulard, portant un chapeau fripé. Bientôt, toutefois, à cette photo reprise par de nombreux journaux, succède celle d’un monsieur au regard hautain, vêtu d’un costume de qualité et d’une chemise amidonnée d’un blanc éblouissant.
Dans Paris-Midi, Louis Léon-Martin évoque l’impression produite sur lui par le public russe au théâtre des Champs-Élysées où, le 26 novembre, les émigrés fêtent Bounine : innombrables femmes délicieuses, charme slave à tous les étages, représentants connus au complet de la part masculine de l’émigration. Léon-Martin admet qu’il n’a pas du tout lu Bounine, ce qui ne l’empêche pas de déclarer que ce dernier a mérité son prix — un prix qui « lui va comme un gant ». L’apparition du lauréat sur la scène pour lire des extraits de ses œuvres convient parfaitement à l’allure majestueuse que se donne l’écrivain : « Ivan Bounine a lu magnifiquement. Outre le prix Nobel, il mérite le premier prix de lecture de littérature » (Paris-Midi, 27 novembre 1933).
Toujours la politique et l’idéologie
La littérature française est représentée à Stockholm par Jérôme Tharaud, dont le discours est repris par les journaux sous le titre : « Hommage à Bounine ». Évoquant l’œuvre du lauréat, il la relie directement à Pouchkine et y voit un rappel aux Français, quelque peu « intoxiqués » par les deux grands moralistes russes que sont Tolstoï et Dostoïevski, que l’art existe en tant que tel, qu’il ne doit pas obligatoirement être moral ou immoral (ce qui revient au même), qu’il doit procurer du plaisir par le biais de l’intrigue ou des souvenirs, du jeu des images, de la résonance des mots, de la création d’un univers qui n’a besoin d’autre justification que le bonheur de le créer ; un monde dans lequel le bien et le mal n’ont pas plus d’importance que le reste de la vie, dans lequel le beau et le laid entrent en conflit, tandis que l’artiste et le poète ne s’expriment pas directement ; dans lequel, enfin, l’écrivain est un dieu qui ne peut compter que sur lui-même — ce qui est, au fond, sa visée suprême et transforme en miracle toute sa vie, ainsi que la nôtre quand nous lisons Le Monsieur de San-Francisco, Le Village, Le Calice de la vie ou L’Amour de Mitia.
Loin de partager cet avis, le journal procommuniste Monde se montre extrêmement violent et range Bounine dans le camp des « contre-révolutionnaires les plus obscurantistes ». Le critique anonyme considère que l’écrivain était, jusqu’en octobre 1917, un pur « classique », un écrivain sans idées et sans cœur, qui ne daignait pas exprimer ses sympathies et antipathies. Aujourd’hui, ajoute-t-il, malgré son remarquable don d’observation, Bounine n’est ni intéressant ni neuf, car « il regarde en arrière. Il ne voit rien, hormis la vieille Russie des popes et des officiers ». Puis, comme s’il biffait tout ce que la presse française a pu écrire sur Bounine avant le prix Nobel et au moment de sa remise, il conclut : « À présent, il n’a plus devant lui que le désert biblique » (Monde, 25 novembre 1933).
Dans son discours au banquet de Stockholm (intégralement repris par la presse française, tant à Paris qu’en province), le lauréat de 1933 sait trouver les mots pour exprimer son attachement profond à sa « seconde patrie » (8). « Ivan Bounine, sur lequel l’Académie suédoise a attiré l’attention du large public, reste encore inconnu dans notre pays. Nous savons seulement que cet écrivain russe est notre hôte depuis plus de douze ans. Cette circonstance nous a permis de bénéficier en France — mais, pour la plupart, nous ne le remarquons pas — des traductions de ses meilleurs livres, écrit René Canac. À vrai dire, ceux qui connaissent Ivan Bounine ne sont nullement étonnés de cette attitude des lecteurs à son endroit. N’y a-t-il pas au cœur même de son talent ce qui le voue à la solitude ? » Et le correspondant de se demander si, dans toutes les créations de l’écrivain, marquées au coin d’une susceptibilité légèrement arrogante, n’affleure pas l’image d’un maître plongé dans la recherche d’un art pur insaisissable (Le Moniteur du Puy-de-Dôme, Clermont-Ferrand, 13 décembre 1933).
Derniers flashs des appareils photos, fixant l’image du prix Nobel russe à l’instant de son triomphe en France : « Grand, mince, Bounine fait plus jeune que ses soixante-trois ans ; il a un visage maigre, des yeux gris et froids, le pli de sa bouche est dur. Toute son apparence traduit un homme qui a pour vocation de réaliser son idéal ».
Près de vingt ans plus tard, après la guerre, on fête à Paris, en 1950, les quatre-vingts ans de Bounine. L’écrivain est alors gravement malade, et la fête n’est pas très gaie. Le comité organisé par des écrivains français pour cette célébration se compose de Roger Martin du Gard, François Mauriac, André Maurois, et est présidé par André Gide.
Le Figaro du 23 octobre 1950 publie une lettre de Gide à Bounine, lettre très personnelle, sans rien de formel, lettre non d’un prix Nobel à un autre prix Nobel, non d’un citoyen de France à quelqu’un qui a trouvé refuge dans ce pays, mais d’un homme éprouvant une « sympathie profonde » pour un autre homme, d’un écrivain à un autre écrivain dont il admire l’œuvre. « Comme je m’entendais bien avec vous ! s’exclame Gide avec un effarement joyeux. Au cours de la conversation, nous découvrions que nous n’étions d’accord sur rien, absolument sur rien ; c’était charmant. Nos goûts littéraires, nos admirations, nos jugements différaient du tout au tout, aussi bien pour approuver que pour honnir. Mais ce qui m’importait, c’est que je n’entendais dans vos propos rien que d’authentique et de convaincu, rien d’obtenu par la contrainte ou par imitation, de contrefait. […] Vous aviez su vous affermir et vous affirmer sur vos positions d’une manière magistrale. Et c’est cela seul qui importe ; car, en art, il n’est pas une seule façon d’être grand. Lorsque j’écoute un récit de vous, j’oublie tout le reste. […] Cher Ivan Bounine, la France peut être fière d’avoir recueilli votre exil. »
On ne saurait imaginer accord final plus approprié à la réception de Bounine en France.
En 1995, une plaque commémorative était inaugurée au 1, rue Jacques Offenbach, en hommage à Ivan Bounine.
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1. Le Monsieur de San-Francisco, traduit par Maurice avec l’autorisation de l’auteur, Paris, 1921 ; Le Village, roman, traduit par Maurice avec l’autorisation de l’auteur, Paris, 1922. Quand Bounine deviendra lauréat du prix Nobel de littérature, Le Village sera réimprimé (1934).
2. Cité d'après « Zaroubejnyïé pissateli o Bouninié, IV. Bounine v sporié s André Jidom » [« Les écrivains étrangers sur Bounine », IV. Bounine et la dispute avec André Gide], Literatournoïé nasledstvo, tome 84, 2 volumes, Naouka, Moskva, 1972, vol. 2, p. 384. Signalons que dans ce volume, l’opinion de Gide n’est pas mentionnée. Dans ses Mémoires sur Bounine, A. Bakhrakh la reprend intégralement, précisant qu’en lisant le Village, Gide avait, selon son propre aveu, vécu plusieurs jours « parmi les Scythes ». Cf. A. Bakhrakh, Bounine v khalatié. Po pamiati, po zapisiam, [« Bounine en robe de chambre. Souvenirs, carnets »], Vagrius, Moskva, 2005, p. 47.
3. Oustami Bouninykh [« De la bouche des Bounine »], tome 2, p. 86, note du 9 mai 1922.
4. Pour plus d’information sur l’histoire de la nomination de Bounine au prix Nobel et de son couronnement, voir :
T. Martchenko, Rousskaïa literatoura v zerkalié Nobelevskoï premii [« La littérature russe dans le miroir du prix Nobel »], Moskva, 2017.
5. Le Calice de la vie. Contes et nouvelles, traduit par Maurice avec l’autorisation de l’auteur, Paris, 1923.
6. T. Martchenko, op. cit., p. 350.
7. Ivan Bounine, La Nuit, traduit par Boris de Schloezer, Emil-Paul, Paris, 1929.
8. Ivan Bounine, Sobranié sotchineniï v 9-ti tomakh [« Œuvres en 9 volumes »], Moskva, 1967, tome 9, p. 331.