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E) Miscellanées

Vitaly Sytchev
24 décembre 2021

Un Français ministre de la Marine impériale de Russie : Le Marquis de Traversay

Avec le concours de L.G. Kolotilo.

Le marquis de Traversay, ministre de la Marine impériale, a suscité, en Russie, les rumeurs et les légendes les plus folles, parfois des plus contradictoires.

Son nom est lié, d’une part, à une ère de grandes découvertes géographiques et de voyages autour du monde. D’autre part, selon de nombreux auteurs, la marine impériale de Russie est alors en déclin. Les bâtiments de la flotte de la Baltique se lancent rarement dans de longues expéditions, se contentant d’exercices de routine dans la partie orientale du golfe de Finlande, laquelle est ironiquement baptisée « la mare du Marquis » (allusion au titre de Traversay). Précisons que nombre de problèmes de la flotte sont directement liés à un manque de moyens.

Le marquis impose que les navires croisent dans la Baltique et le golfe de Finlande pour la protection des frontières et des objets les plus précieux durant la guerre contre Napoléon, qui menace d’attaquer Saint-Pétersbourg. Toutefois, les contemporains ont quelque peine à comprendre pourquoi la Marine impériale est placée sous le commandement d’un émigré français, sujet russe depuis moins d’un an…

Le présent article n’est qu’une brève évocation du marquis de Traversay. Il ne vise qu’à lever un coin du voile sur les mythes et légendes entourant un homme qui passe la première moitié de sa vie dans l’atmosphère inhabituelle, riche en événements, de la France, et la seconde en Russie où il finira ses jours, avant de reposer éternellement dans la terre russe.

La jeunesse du marquis

L’historienne Madeleine du Chatenet a consacré de nombreuses années à étudier la vie du marquis de Traversay et fini par rendre publics, dans les années 1990, des documents d’archives concernant sa carrière avant la Révolution française. Elle a ainsi permis de reconstituer tout un pan de l’histoire et de l’action du cosmopolite avant l’heure que fut Jean-Baptiste Prevost de Sansac, marquis de Traversay, appelé simplement en Russie Ivan Ivanovitch. Elle rappelle ce qu’il a accompli en France, aux États-Unis, en Russie et dans les actuelles Finlande, Estonie et Ukraine (1). Les souvenirs des contemporains en font un homme d’une grande intelligence, doté d’une bonne connaissance du monde et des hommes, et une âme charitable.

Jean-Baptiste de Traversay naît le 24 juillet 1754 dans les Antilles françaises, bien loin de la France et de la Russie. Son père, Jean-François Prevost, lieutenant dans la Marine royale française, rencontre sa future épouse, Claire du Quesne de Longbren, quand son navire vient jeter l’ancre dans un port de la Martinique. Jusqu’à l’âge de cinq ans, le petit Jean-Baptiste ne quitte pas les limites de la vaste plantation Quesne, dont sa mère a hérité. Il est ensuite envoyé dans un pensionnat de Bénédictins réputé, à Sorèze, dans le Languedoc. Il y acquiert une bonne connaissance du latin, cependant qu’un précepteur particulier corrige son accent caractéristique des colonies. Après l’installation de sa famille à Rochefort, où son père est nommé en 1766, Jean-Baptiste, garde marine, apprend dans cette ville tout ce que doit savoir un futur marin, dont l’astronomie, les fortifications et l’hydrographie. Les élèves du collège savent qu’ils ont vocation à protéger les voies maritimes et les navires de commerce qui rapportent des colonies du sucre, du thé, de l’indigo, du coton, et s’en retournent chargés de blé et d’objets manufacturés. Dès ses premières traversées, le jeune marin connaît toutes les difficultés et les dangers du service ; il est notamment sauvé d’extrême justesse lors d’un naufrage.

De retour à Rochefort, Jean-Baptiste apprend la mort du frère cadet de son père, le lieutenant de vaisseau Abraham-Henri, dans le naufrage de son bateau le David, aux abords de l’île d’Yeu.

Une belle carrière française

Les deux années suivantes, le jeune marin se rend à Saint-Domingue, à Lisbonne ; dans l’escadre de Louis d’Orvilliers, il prend part à des manœuvres dans l’Atlantique, avec des figures aussi célèbres que Bougainville, Latouche-Tréville, le marquis de Grasse, La Motte-Picquet. En 1773, il devient enseigne de vaisseau et reprend ses courses vers les Antilles, dans la mer des Caraïbes.

En 1776, son père, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, est nommé lieutenant général de Saint-Domingue. À la fin de l’été, au cours d’un de ces monstrueux orages qui ne sont pas rares sous ces latitudes, Jean-François de Traversay est frappé par la foudre et rend l’âme, le lendemain.

À l’âge de vingt-quatre ans, Jean-Baptiste est nommé premier officier à bord de la frégate l’Iphigénie, placée sous le commandement d’Armand de Coëtnempren, comte de Kersaint, qui s’est illustré par la prise, à Ouessant, de la corvette anglaise Lively. L’Iphigénie participe à la capture d’une corvette armée de dix-huit canons, le HMS Cérès, dont Traversay prend le commandement en décembre 1778, avec le grade de sous-lieutenant de marine. En mars 1781, il est à la tête d’une nouvelle frégate armée de vingt-six canons, l’Aigrette, et escorte une flottille de cent soixante-dix-huit navires de transport vers les Antilles. Un ordre secret lui prescrit d’apporter toute l’aide possible aux insurgents américains. Le marquis collectionne vingt-deux trophées entre 1778 et 1783, pendant la Guerre d’indépendance américaine.

L’honneur lui échoit de prendre part à une bataille navale des plus déterminantes entre la France et l’Angleterre, celle de la Chesapeake, qui, selon l’historien britannique Jenkins, allait changer la face du monde. À la fin de la campagne, l’amiral de Grasse adresse à son ministre, le maréchal de Castries, une recommandation pour que Traversay soit décoré. Ce dernier n’a que vingt-sept ans.

La vaillance qu’il a montrée à la Chesapeake, dit en substance Castries, face à deux frégates ennemies, la fermeté et la pertinence avec lesquelles il a rempli toutes les missions qui lui étaient assignées, le rendent digne, en dépit de ses jeunes années, de devenir chevalier de l’Ordre de Saint-Louis.
De retour en France, Jean-Baptiste s’empresse de rejoindre, à Rochefort, sa fiancée, Marie-Madeleine de Riouffe, fille unique de l’amiral Jean-Joseph de Riouffe, chevalier de l’Ordre militaire et royal de Saint-Louis. La mère de la jeune fille, Marie-Madeleine Dyer de Monplaisir, est issue d’une lignée de commissaires de la Marine, avec des origines irlandaises.

Le marquis demande l’autorisation de se marier à son supérieur, Monsieur de Latouche-Tréville, qui transmet au ministre. Le mariage a lieu le 1er septembre 1783 en l’église Saint-Louis de Rochefort. Marie-Madeleine apporte à son époux une dot substantielle, dont une belle propriété à Saint-Germain de Marencennes, en Saintonge, ainsi qu’une maison meublée à Rochefort, rue Vermandois.

L’année suivante, Traversay hérite du patrimoine familial à la mort de son oncle, le lieutenant-colonel de cavalerie Louis-Abraham, chevalier de Traversay, frère aîné de son père, et devient le tuteur de ses enfants. Louis-Abraham laisse par testament toute sa fortune à Jean-Baptiste. Les époux passent une année entière à toucher leur héritage et à mettre en ordre leurs affaires. Une fille leur naît, qui ne survivra que deux semaines.

En mai 1785, Jean-Baptiste, en qualité de commandant du navire de transport Sen, met le cap sur Pondichéry. Il écrit, à son retour à Rochefort, le 28 mars 1786, que l’équipage et les officiers ont eu à mener une très rude campagne, qui s’est poursuivie pendant trois cent douze jours. De tout ce temps, ils n’ont connu que vingt-cinq jours d’escale.

Le marquis de Vaudreuil, commandant d’escadre et supérieur direct de Traversay, a adressé, depuis son retour d’Amérique, maintes requêtes en faveur d’une promotion de Jean-Baptiste, arguant qu’il l’a méritée tant par ses qualités hors pair que par ses exploits sur les théâtres d’opérations… Il précise qu’au tempérament actif de cet officier s’ajoute une rare profondeur de connaissances… En mai 1786, Jean-Baptiste de Traversay est promu major par un édit de Louis XVI, puis, en décembre de la même année, il devient capitaine de vaisseau.

En septembre 1787, sur les instances de son cousin Pierre Charles Prevost de Sansac, comte de Touchimbert, officier du régiment d’infanterie Turenne, Jean-Baptiste présente au roi ses titres de noblesse, et le souverain lui propose d’être le gardien de la mémoire de son ancêtre Louis de Sansac. Il devient, dès lors, Jean-Baptiste Prevost de Sansac, marquis de Traversay. Par la suite, il conservera et emportera en Russie des lettres qui permettent de suivre les préparatifs et le déroulement de la cérémonie. Sur la base de ces correspondances, il obtiendra en Russie la confirmation de ses origines, ainsi que le droit de jouir de son titre, très « exotique » pour ce pays, et comptera parmi les membres de la noblesse russe.

Durant l’automne 1788, Traversay, commandant de la frégate l’Active, escadre Pontévés Gien, entreprend son dernier voyage au long cours et, pendant plus de vingt mois, croise au large des Antilles. L’Amérique réserve un chaleureux accueil aux officiers français, leur témoignant sa gratitude pour leur aide dans sa conquête de la liberté. Toutefois, au nom de cette même liberté, les officiers sont en butte à des offenses aux Antilles, où est parvenu l’écho de la tempête révolutionnaire qui se lève en France. Les canonnières d’une brigade d’artillerie mutinée ouvrent le feu sur l’Active, alors que le navire quitte le port de Fort-Royal (2), le 15 avril 1790, transportant un groupe de mutinés que le gouverneur renvoie en France. La frégate parvient à éviter les tirs et le voyage se déroule sans plus de mésaventures.

Le 24 avril 1790, pour ses vingt-cinq ans de service dans la Marine française, Traversay demande au commandant de Rochefort une permission pour raisons de santé. Il gagne le Poitou où l’attend son épouse. À Rochefort, les événements ne tardent pas à prendre une vilaine tournure : les troubles sur les navires et dans les ports se changent en véritable rébellion.

Madeleine du Chatenet relate en détail la jeunesse du marquis dans son ouvrage qui paraît en 1995 et lui vaut le prix de l’Académie française. Son président de l’époque, Maurice Druon, en le lui remettant, ignore encore que, devenu orphelin et éduqué dans la famille de son oncle, il avait pour tante une descendante du marquis de Traversay, Katia Gangardt.

Une proposition inattendue

À la fin du mois d’octobre 1790, en compagnie de sa femme enceinte et de leur petite fille, Claire, née en 1885, Traversay prend la direction de Paris, où il rencontre le prince Charles de Nassau-Siegen, brave parmi les braves, qui a participé au tour du monde de Bougainville et gagné de nombreuses batailles navales. Il commande alors la flotte de galères de la Baltique et propose à Jean-Baptiste de passer au service de la Russie.

Ayant obtenu l’autorisation du roi de partir en Suisse, la famille de Traversay quitte à jamais Paris par un soir de décembre 1790. En chemin, à proximité de Moudon, Marie-Madeleine donne naissance, le 10 mars 1791, à un fils baptisé Jean-François en l’honneur de son grand-père. Dans la famille, on aura coutume de l’appeler Fan-Fan. Jean-Baptiste, qui a attendu la naissance de son fils, laisse sa famille à l’abri en Suisse et part pour la lointaine Russie. À son arrivée, Catherine II ordonne qu’il soit affecté à une escadre de plusieurs bâtiments et galères de la Baltique, dans la forteresse maritime de Rotchensalm (aujourd’hui Kotka). Elle le nomme ensuite commandant de la flotte de galères ; il devient alors capitaine, avec rang de général-major, puis, très vite, contre-amiral. Cependant, en France, les passions révolutionnaires se déchaînent. Traversay espère encore que la monarchie y sera restaurée. À l’automne, il demande une permission et part rejoindre sa famille en Suisse. Convaincu de l’inanité de ses espoirs, il retourne en Russie en 1794, avec les siens.

Amiral de la Marine impériale de Russie

Sous le règne de l’empereur Paul Ier, Traversay est nommé commandant du port stratégique de Rotchensalm et d’une escadre de galères sur la Baltique. Il s’attache à fortifier le port. Son escadre effectue annuellement des manœuvres, de Rotchensalm à Saint-Pétersbourg et retour. Son épouse Marie-Madeleine meurt en couches, à l’âge de trente-sept ans, laissant trois enfants : Claire, Jean-François et un nouveau-né, Alexandre. Un mois plus tard, Claire, qui a onze ans, entre à l’institut Smolny (3).

En 1797, le marquis est promu au rang de vice-amiral, puis, aux premiers jours du règne d’Alexandre Ier, en 1801, il devient amiral.

Peu auparavant, Traversay a fait la connaissance de Louise, benjamine des six enfants du couple suédois que forment Kaarle Bruun et Élisabeth Fabritius. Le marquis a quarante-six ans, elle en a dix-neuf, elle est jolie, intelligente et d’une parfaite éducation. Quatre ans après le décès de sa femme, ayant demandé, comme il se doit, l’autorisation de l’empereur, Jean-Baptiste de Traversay épouse Louise Ulrique de Bruine, le 17 mai 1800, à l’église luthérienne de Fredrikshamn.

Commandant en chef des ports de la mer Noire

Le journal du marquis nous apprend que, le 24 décembre 1801, il est convoqué à Saint-Pétersbourg où le ministre de la Marine, N. Mordvinov, lui annonce qu’il va être nommé commandant de la flotte de la mer Noire. On attend incessamment l’ordre impérial. Le 30 janvier, juste avant d’aller prendre ses nouvelles fonctions, il est reçu par l’empereur Alexandre Ier.

Nommé commandant en chef des ports de la mer Noire et gouverneur militaire de Sébastopol et Nikolaïev, le marquis a la charge, au cours des sept années suivantes, de la flotte et des ports de ce littoral, d’Izmaïl à Taman, ainsi que de ceux de la mer d’Azov qui vont se transformer à vue d’œil. Nikolaïev devient bientôt un très important arsenal. Le Contemporain écrit : « La situation de Nikolaïev a fortement changé en mieux depuis 1802, où le marquis de Traversay fut nommé commandant en chef de la flotte de la mer Noire ». Pour son action en faveur de la garnison russe et de l’escadre de l’amiral D. Seniavine dans les îles Ioniennes, Traversay est décoré, en 1804, de l’Ordre d’Alexandre-Nevski.

Quand éclate la guerre russo-turque de 1806-1812, en sa qualité de responsable militaire de la Crimée et de Taman, Jean-Baptiste renforce le littoral de la mer Noire, il dirige la construction de nouveaux navires et, pour détourner l’attention des forces navales turques lors des opérations de l’escadre de Méditerranée, il monte une expédition contre la forteresse turque d’Anapa, qui lui vaut, en 1807, l’Ordre de Saint-Vladimir de 1re classe.

Peu après l’arrivée du marquis de Traversay à Nikolaïev, un autre Français, le duc Armand de Richelieu, est nommé gouverneur militaire et civil d’Odessa. Une abondante correspondance de ces deux natifs de France, qui œuvrent à la création de ports militaires et de commerce en Nouvelle Russie, a pu être conservée. La première lettre de Richelieu est portée à Nikolaïev par le voyageur et diplomate français Jean de Reuilly, qui a accompagné Richelieu, en 1803, de Saint-Pétersbourg à Odessa. Dans son Voyage en Crimée, Reuilly brosse un portrait du marquis : « La flotte de la mer Noire […] est sous les ordres du marquis de Traversey [sic], Français, depuis vingt ans au service de la Russie, et qui passe pour un des marins les plus distingués. Il est petit, parle avec vivacité et clarté, comme un homme chez lequel les idées abondent et se classent parfaitement. Il a toutes les manières d’un homme bien né ; il est chéri de tous ceux qui servent sous ses ordres. La bienveillance avec laquelle il m’a accueilli, prouve qu’il n’a point oublié qu’il est né Français » (4).

On prétend qu’en 1807, Napoléon aurait proposé à Traversay de reprendre du service dans la Marine française, mais qu’il aurait essuyé un refus. Le nouveau pouvoir en France exige alors que tous les Français, où qu’ils soient, rentrent au pays. Beaucoup s’inclinent ; le marquis, lui, se montre récalcitrant. Dès lors, il est un émigré et ne peut plus regagner sa patrie.

Ministre de la Marine impériale de Russie

Une fois achevée la guerre contre la Suède, l’empereur nomme Traversay, en 1809, intendant du ministère de la Marine et, l’année suivante, membre du Conseil d’Empire. Quelques jours après être devenu sujet russe, le marquis reçoit, le 22 mai 1811, les insignes de l’Ordre d’Alexandre-Nevski avec diamants, et, à la fin de l’année, il devient ministre de la Marine.

Le nom du marquis de Traversay est indissolublement lié à « l’âge d’or » des découvertes géographiques et des voyages autour du monde. Des figures aussi célèbres en Russie qu’Ivan Krusenstern, Vassili Golovnine, Gavriil Sarytchev, Otto von Kotzebue, œuvrent sous sa conduite. Le ministre conçoit dans les moindres détails l’expédition de l’Antarctique, depuis l’aménagement des bateaux, l’approvisionnement et la formation des équipages, jusqu’aux instructions rédigées de sa main, ainsi qu’aux demandes, en russe, français et allemand, d’apporter tout le concours possible aux navigateurs.

En mars 1821, la seconde épouse du marquis s’éteint à son tour. Le ministre fait transporter son corps en son domaine de Romanchtchina, exécutant par là sa dernière volonté et pour que ses propres cendres, à l’avenir, reposent aux côtés des siennes, indique-t-il dans son journal. Lui-même reste à Romanchtchina qui, dès lors, devient l’état-major et la résidence du ministre de la Marine de Russie. Il y reçoit des nouvelles des expéditions russes les plus célèbres et favorise la publication des rapports rédigés par leurs commandants. Lisant, le 10 avril, à Romanchtchina, un rapport de F. Bellingshausen, il décide de ne pas en faire un secret et en adresse aussitôt la partie la plus importante à la revue Le Fils de la Patrie. Conséquence de cette publication indiquant les coordonnées précises des navires, les Russes sont considérés, dans le monde scientifique, comme les premiers à avoir entrevu le continent de glace.

Les sloops de F. Bellingshausen et de M. Lazarev, le Vostok et le Mirny, rentrent au port, à Cronstadt, le 24 juillet 1821, après un voyage autour du monde qui a duré 751 jours. Dès le 28, le ministre envoie au souverain, depuis Romanchtchina, une proposition de décorer les chefs de l’expédition.

À Romanchtchina

Alexandre Ier et sa suite passent à Romanchtchina la nuit du 12 au 13 septembre 1821. Pour avoir organisé de très nombreuses expéditions, notamment pour la part active que le ministre de la Marine a prise à la préparation de celle de Bellingshausen et Lazarev, il est décoré de l’Ordre de Saint-André-le Premier Appelé, la plus haute distinction de l’empire de Russie. Puis, à Saint-Pétersbourg, l’empereur tient la promesse faite au marquis : il reçoit les commandants de l’expédition de l’Antarctique et les décore.

Jusqu’à ses derniers jours, Traversay tient un journal conservé aux Archives nationales de la Marine, à Saint-Pétersbourg, et qui reste à étudier. Parmi les correspondants du marquis, on trouve les empereurs Paul Ier et Alexandre Ier, des chefs militaires russes célèbres de la première moitié du XIXe siècle, tels que M. Koutouzov, P. Tchitchagov, D. Seniavine, ainsi que nombre de compatriotes et de parents (5).

Il apparaît qu’Alexandre Ier s’est rendu dix fois (6) à Romanchtchina ; dès que l’empereur quittait Saint-Pétersbourg, il ne manquait jamais de rendre visite à son ministre retiré des affaires, au point de séjourner dans le domaine de celui-ci plus souvent qu’à Moscou.

En 1824, Jules, neveu du marquis, officier de marine et fils aîné d’Auguste de Traversay, frère de l’amiral, arrive à Romanchtchina. Dans une lettre à son père, il fait le portrait de son oncle, un homme qui n’est pas riche, car sa droiture et sa noblesse ne lui permettent pas de profiter de tous les avantages de sa position. Il explique par cette retenue l’accord indéfectible qui règne entre lui et les Russes. Jean-Baptiste ne fait pas d’envieux, il jouit d’un respect unanime, son nom est honoré. Ses enfants déplorent sa modestie : il n’a jamais rien demandé au souverain.

L’amiral de Traversay occupe le poste de ministre de la Marine jusqu’au 29 mars 1828, bien qu’il soit « à la retraite » depuis le mois de novembre 1821. Il passe les dix dernières années de sa vie dans cette Romanchtchina si différente de la Martinique de son enfance. Il s’y éteint en mai 1831 et y est inhumé aux côtés de son épouse.

Le souvenir

Le marquis et son œuvre sombrent dans l’oubli pour de longues années. On les mentionne après la guerre de Crimée en Russie et au XXe siècle en Union soviétique pour les dénigrer. Pas un mot non plus en France, où l’on ignore les détails de sa biographie, et d’autant plus ses états de service dans la Marine impériale de Russie.

Tout change avec la redécouverte de la tombe du marquis et de son épouse au village de Romanchtchina, district de Louga, à cent dix kilomètres de

Saint-Pétersbourg. L’histoire de l’amiral est d’abord connue de la population locale, puis plus largement en Russie et, peu à peu, la Russie et la France se mettent à en honorer la mémoire.

Le souvenir de l’apport de la Russie et de la France à l’exploration de l’océan Austral demeure sur la carte du monde après l’expédition de Bellingshausen et Lazarev, dans les années 1819-1921, organisée et préparée par le ministre de la Marine Traversay. Les navigateurs ont donné le nom de Traversay à un groupe d’îles découvertes au cours de leur voyage. Le nom du marquis unit en quelque sorte les deux pays qu’il tenait pour ses deux patries.

La première lui a donné la vie, une famille et une éducation. Il le lui a rendu en laissant le seul nom français sur la carte de la première expédition scientifique en direction de l’Antarctique. En France, une rue de Rochefort porte le nom du marquis, et Paris abrite une Association Amiral de Traversay.

Sur sa seconde patrie, Jean-Baptiste écrit en russe : « En Russie, j’ai trouvé la Fortune, une épouse, les faveurs et l’honneur, qui m’ont permis de compter à jamais parmi les défenseurs et les sujets de ce pays ». Le savoir acquis en France dans sa jeunesse a aidé le ministre à organiser les plus célèbres voyages de navigateurs russes autour du monde. Par ses œuvres, le marquis a gravé son nom dans l’histoire géopolitique et géographique de la Russie.

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1. Madeleine du Chatenet, Traversay, un Français, ministre de la Marine des Tsars, Tallandier, Paris, 1996.

2. Aujourd’hui Fort-de-France.

3. Prestigieux institut pour jeunes filles nobles, à Saint-Pétersbourg.

4. Jean de Reuilly, Voyage en Crimée et sur les bords de la mer Noire pendant l’année 1803, Paris, 1806, BNF ark:/12148/bpt6k503958c, pp. 209-210.

5. Voir Vitaly Sytchev, « Markizova louja ». Leguendy i pravda o rossiïskom morskom ministrié markizié de Traversié [La « mare du Marquis ». Vérité et légendes sur le marquis de Traversay, ministre de la Marine de Russie], Premium-Press, Sankt-Peterbourg, 2014.

6. Rossiïski gosoudarsvtenny arkhiv Voïenno-morskogo flota [Archives nationales de la Marine], F. 315, OP. I, D. 22O, L. 149ob