Ru Ru

C) Économie

Anna Kraatz
1 Novembre 2019

La saga de la reprise des relations commerciales entre Paris et Moscou vue par deux organes de presse, L’Europe nouvelle et Le Temps, en 1924

L’année 1924 se présente, dès les premiers jours, comme charnière pour l’URSS en général et en particulier pour les relations franco-soviétiques qui nous occupent ici. En effet, le décès de Lénine le 21 janvier ouvre la porte à une rapide reconnaissance de jure de l’Union soviétique par neuf pays occidentaux, notamment l’Angleterre du gouvernement travailliste de Ramsay MacDonald et l’Italie fasciste de Mussolini, auxquels viennent s’ajouter la Chine et le Mexique – l’Allemagne, la Pologne, l’Iran et la Turquie ayant, pour leur part, déjà reconnu l’URSS dès l’année précédente. En France, le gouvernement d’Édouard Herriot, à la tête du cartel des gauches, n’arrive au pouvoir qu’en juin 1924 et il faudra donc attendre la fin de cette fameuse année pour que la France saute le pas à son tour et reconnaisse l’URSS, malgré le lourd contentieux de la dette des bons du Trésor russe.

Avant que Staline ne décide de suspendre officiellement, en 1930, la Nouvelle Politique économique (NEP) de Lénine, les pays étrangers s’étaient persuadés, du moins certains d’entre eux, que les relations commerciales avec la Russie allaient pouvoir reprendre à leur rythme prérévolutionnaire, sinon d'avant-guerre, et qu’il ne fallait pas rater ce coche-là, étant donné le potentiel du marché russe au niveau des exportations comme des importations. Le consensus s’était fait parmi les industriels et commerçants des grandes nations sur l’idée que les affaires avec l’immense Union soviétique étaient un projet gagnant-gagnant, pour utiliser une expression d’aujourd’hui. La NEP avait fait ses preuves, l’URSS s’était relevée de la terrible famine du début de la décennie et l’expression « propriété privée » avait perdu sa fâcheuse connotation là-bas, du moins le croyait-on. À droite de l’échiquier politique international, d’aucuns voulaient croire que les bolcheviks sans Lénine étaient des capitalistes en puissance, tandis que d’autres, à gauche, se persuadaient que les peuples de l’Union soviétique désiraient avant tout une forme de social-démocratie qui ne disait pas encore son nom. 

Personne, donc, parmi les Européens n’avait encore pris la véritable mesure de Staline et beaucoup pensaient qu’une forme d’économie de marché était destinée à perdurer, si l’on en croit cette phrase publiée dans L’Europe nouvelle de juin 1924 : « L’impression générale […] c’est que la NEP est solide et qu’aucun retour en arrière n’est plus possible. » Cette période capitale pour l’histoire des relations occidentales avec l’Union soviétique a été étudiée en profondeur. Cependant, il nous a paru intéressant de rapporter ce qu’écrivaient deux journaux français parmi les plus influents du moment, au sujet des relations commerciales proprement dites entre les deux pays. Ces articles mettent en lumière non seulement l’opinion française sur cet aspect des choses, mais également l’âpreté de la concurrence commerciale pour le marché russe avec l’Angleterre, pourtant alliée de la France pendant la Première Guerre mondiale, et l’animosité constante envers elle de la part, en particulier, du quotidien Le Temps, organe proche du Quai d’Orsay, où un certain nombre de hauts fonctionnaires sont alors favorables à un rapprochement, au moins commercial, avec l’URSS, tandis que d’autres y sont farouchement opposés. Quant à l’hebdomadaire L’Europe nouvelle, dirigé par Louise Weiss, pacifiste convaincue et fervente Européenne avant la lettre, ses articles fréquents consacrés au commerce franco-soviétique adoptent un ton qui relève à la fois du « doux commerce » de Montesquieu (pour mémoire : « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble, se rendent réciproquement dépendantes... ») et d’un globalisme pas toujours formellement idéologisé mais partagé par beaucoup, à l’époque, au sein des populations occidentales. De plus, les autorités soviétiques, par la voix de leurs représentants officiels, sont régulièrement citées dans ces deux publications, ce qui nous fournit une image assez précise des manoeuvres du gouvernement soviétique pour négocier au mieux le retour des relations commerciales avec la France, entre autres pays. Voilà pour le contexte. 

Reconnaissance de l’URSS : la surenchère 

Ainsi, le 12 janvier 1924, L’Europe nouvelle publie un éditorial sur les relations franco-russes, dans lequel, soulignons-le au passage, le nom de l’Union soviétique n’est jamais mentionné : « Ainsi se rapproche l’heure de la rentrée de la Russie dans la politique européenne. C’est un événement d’importance : y sommes-nous préparés ? [...] Deux opinions opposées s’expriment.... Pour la première, il n’existe pas de raison pour renier la politique suivie par la France depuis cinq ans. Il n’y a rien à faire en Russie : vouloir y ranimer les entreprises mortes est une folie ; attendre de la reprise des relations de fructueuses opérations commerciales est un leurre […] le Russe a besoin de tout mais il est trop pauvre pour rien acheter […] Alors que risquons-nous d’attendre ? » Pour les tenants de cette opinion, la formule « la Russie peut se passer de la France et la France peut se passer de la Russie », revient souvent comme une formule définitive sur la situation entre les deux pays, et cela dans nombre d’autres publications. Cependant, un peu plus loin dans L’Europe nouvelle, on lit au contraire : « Il s’agit seulement de savoir si des relations économiques suivies entre la France et la Russie sont, à l’heure actuelle, souhaitables. Or, on n’en saurait douter : il est vrai que le pays des Soviets traverse une nouvelle crise, faute de fonds de roulement ; il a besoin, pour obtenir ces fonds, de développer la vente en Occident de ses céréales et de ses pétroles ; de notre côté, la chute du franc nous oblige à une politique d’économies dans nos achats à l’étranger : notre avantage est de nous approvisionner en Russie plutôt qu’en Amérique. » La France a de grands besoins en naphte, comme on appelle encore le pétrole, et ses démêlés avec la compagnie qui deviendra la Royal Dutch Shell, pour l’exploitation de gisements russes entreprise avant la révolution sous l’égide du Syndicat franco-belge, méritent un article à eux seuls. Il est néanmoins important de les mentionner ici, car le pétrole est au coeur des relations commerciales entre la France et la Russie, et L’Europe nouvelle en particulier s’en fait longuement l’écho dans sa section économique du 23 février 1924. L’accord passé par Louis Pinau, Directeur des Essences et Pétroles au ministère du Commerce et de l’Industrie, avec la compagnie soviétique Neftsyndikat, se transformera rapidement en un accord exclusif avec la compagnie belge Petrofina, en réalité affiliée au Syndicat franco-belge pour la Défense des intérêts français et belges dans l’industrie du naphte en Russie, pour l’approvisionnement exclusif du pétrole en France et dans les colonies françaises ; la compagnie en question sera absorbée par le groupe Total dans les années 1950.

Quant à l’Amérique du président républicain nouvellement élu, Calvin Coolidge, dont les Français opposés à la reconnaissance espèrent fermement un indéfectible soutien, elle n’a aucune intention de reconnaître les Soviets ; en revanche, elle n’a strictement rien contre l’idée de faire des affaires avec eux : les États-Unis se placent dès 1925 au troisième rang des fournisseurs de l’URSS, juste derrière l’Angleterre et l’Allemagne, tandis que la France se trouve avant-dernière, devant l’Argentine ; en tant que clients de la Russie soviétique, les Français ont toujours, en 1925, une balance déficitaire, alors que les Allemands et les Anglais sont déjà à peu près à parité et que les Américains jouissent d’un excédent important.

Les représentants russes jouent d’ailleurs avec habileté de cette position commerciale peu enviable de la France. Dès le 4 janvier 1924, Le Temps publie une tribune de Tchitcherine, Commissaire du Peuple aux Affaires étrangères, dans laquelle il déclare : « J’estime absolument impossible que le peuple français continue, pendant longtemps encore, à renoncer, sans aucune raison, à la satisfaction de ses intérêts économiques et politiques les plus évidents lorsque, de notre côté, nous faisons tout le temps montre du plus grand empressement à aller au-devant de ces intérêt (sic), à mettre un terme à l’éloignement actuel entre nous et la France et entrer enfin avec elle en relations pacifiques et normales... » Comme si cela ne suffisait pas, le 13 février suivant, Le Temps publie une tribune de Leonid Krassine, alors Commissaire au Commerce et plus tard premier ambassadeur de l’URSS en France, dans laquelle il se montre à la fois ironique et menaçant : en dépit de l’hostilité du gouvernement français, dit-il en substance, l’agence parisienne de l’ARCOS (All Russian Co-operative Society) a entamé ses opérations à Paris [avant la reconnaissance, donc], sous la direction de M. Skobelev, pour montrer aux cercles commerciaux français que « les opérations commerciales avec les Républiques soviétiques étaient réalisables […] et que, d’ailleurs, « … certaines maisons françaises, se rendant bien compte de ce fait, proposent à la Russie, même à crédit, des lots considérables d’automobiles, de tracteurs et autres machines ». (Notons au passage que les Américains sont très présents sur le marché russe des engins à moteurs, et particulièrement des machines agricoles, depuis la fin du XIXe siècle.) Krassine poursuit en indiquant que le bureau parisien de l’ARCOS va maintenant être fermé et qu’il faudra dorénavant s’adresser soit au représentant de Londres, M. Rakowski, soit à celui de Berlin, M. Stomoniakof […] Pour les hommes d’affaires français cette procédure sera beaucoup moins commode qu’un travail direct avec une agence commerciale à Paris... », situation dont Krassine rend le gouvernement français seul responsable.

Quelques mois plus tard, le 23 août 1924, Tchitcherine prend le contre-pied de ses précédents propos : « La politique consistant à ébranler le régime soviétique à l’intérieur et à apprivoiser les bolchevistes par le commerce a échoué et le traité avec les Soviétiques est le résultat de cinq années du duel de l’URSS avec les pays capitalistes. » On est loin du « doux commerce », et il semble que la direction soviétique de l’époque ne soit jamais contente puisqu’il lui faut à la fois faire des affaires et les dénigrer. Plus encore, ces commentaires ne sont pas de nature à encourager les Français, bons derniers dans ce domaine, mais dont l’URSS semble être très désireuse d’obtenir la reconnaissance officielle. Si l’on s’en tient aux seuls chiffres, le commerce français paraîtrait pourtant devoir être de peu d’importance financière pour les Soviétiques par rapport aux volumes anglais et surtout allemands. On peut donc se demander si l’insistance des Soviets en ce domaine ne recouvre pas un certain attachement culturel à la France, plutôt qu’à la position de la France comme grande nation européenne, malgré son relatif affaiblissement d’après-guerre ; du moins les Français le conçoivent-ils comme tel, car les articles soulignent tous l’excellent français parlé et écrit de ces divers hauts fonctionnaires soviétiques.

La reconnaissance des Anglais par le gouvernement « ouvrier » de MacDonald est particulièrement irritante pour les Français qui se demandent ouvertement, par la voix du Temps du 2 février 1924 si la rumeur d’un accord secret avec les Soviétiques au sujet de leur dette vis-à-vis de l’Angleterre n’est pas fondée ; à tort ou à raison, la « perfide Albion » n’est jamais très loin des esprits français. La France est amère de n’avoir pas été consultée par l’Angleterre, bien qu’officiellement l’on souhaite à Paris que « ... l’Angleterre obtienne beaucoup de satisfactions et les Soviets aussi... », comme le rapportent les articles du Temps, non seulement au titre de l’officielle amitié franco-anglaise mais également parce que, souligne avec magnanimité le même article, « ... ce serait un bienfait pour toutes les nations, si l’Angleterre aidait la Russie à reconstituer sa prospérité... » Malgré cela, le ton persifleur est toujours de mise envers l’Angleterre, et l’article suivant indique que « ... le gouvernement britannique consent à tenir compte du monopole qui existe en Russie pour le commerce extérieur. C’est une concession de doctrine, car l’Angleterre ouvrière et libérale n’aime pas ce genre d’entraves commerciales. Mais en matière de commerce, le bénéfice est plus intéressant que la doctrine. En somme, si les traités d’aujourd’hui sont exécutés, l’Angleterre aura fait une bonne affaire. La Russie soviétique, du reste, peut également y trouver son compte ».

Quelques mois plus tard, alors que l’on s’achemine vers la reconnaissance, la commission de Monzie, du nom de son rapporteur, mise sur pied pour explorer les possibilités commerciales avec la Russie, rend son rapport. Anatole de Monzie est un hobereau girondin portant noeud papillon, monocle vissé à l’oeil et béret enfoncé sur la calvitie, éclectisme vestimentaire alors fort à la mode ; il affiche des sympathies socialistes dans un esprit aristocratico-paysan caractéristique de nombre de membres de sa classe à l’époque, et il fera d’ailleurs partie, à plusieurs reprises, du gouvernement Herriot. Son rapport, plutôt favorable à la reprise des relations commerciales, suscite cependant l’indignation des Soviétiques. En effet, il préconise l’institution d’une régie internationale qui aurait l’exclusivité des rapports commerciaux avec les autorités de l’URSS et se chargerait de répartir les éventuels charges ou bénéfices auprès des sociétés françaises. Or, les Soviétiques ne veulent traiter que sur la base d’un monopole d’État sur le commerce. Kamenev lui-même, personnage pour le moment encore haut placé puisque membre du Comité central du Parti, le souligne avec force dans une déclaration reproduite par Le Temps du 15 octobre 1924 : « ... M. Kameneff (sic) a ajouté que le monopole était intangible. Ceux qui voudront nouer des relations économiques devront se plier. Le gouvernement soviétique est prêt à faire appel au capital étranger, mais il faut que celui-ci soit pénétré de l’idée que l’Union soviétique n’est pas un territoire d’exploitation coloniale. » Une semaine plus tard, le 19 octobre, nouvel article, repris des Izvestia, dans lequel un officiel, signant bizarrement du pseudonyme latin « Peritus », utilisé par l’Église catholique pour désigner des experts en théologie lors des conciles (sic), s’exclame au sujet de l’idée d’une régie internationale : « “Hands-off ”, répondrons-nous. » (Notons au passage l’utilisation de cette exclamation typiquement américaine chez un officiel soviétique.) « Nous n’admettons pas qu’une muraille soit élevée entre nous et le marché extérieur. Ce serait le premier pas vers la mise en tutelle de notre vie économique. Il faut dénoncer dès le début de pareilles prétentions, car elles sont inadmissibles, et absurdes. Qui veut mettre l’Union des Républiques socialistes soviétiques en tutelle est son ennemi. » Qu’on se le tienne pour dit.

Le 28 octobre 1924, la France reconnaît officiellement l’URSS et annonce par la voix du Temps du 22 décembre 1924 « … que tous les ports soviétiques sont ouverts aux navires qui naviguent sous pavillon français et, pareillement, les ports français sont ouverts aux navires soviétiques ».

Le 7 novembre 1924, soit quelques jours à peine après la reconnaissance officielle, Le Temps publie un article au ton amer, indiquant qu’une commission soviétique « ... a conféré à Berlin avec les usines Siemens qui lui auraient soumis plusieurs projets [...] (pour la construction d’une ligne de métro de vingt-cinq kilomètres à Moscou) les pourparlers n’auraient pas encore abouti en raison de certaines difficultés d’ordre financier. La commission soviétique se rend à Paris et à Londres pour y étudier les systèmes de métropolitain... ». Il est inutile de parler ici de la rivalité commerciale pour le marché et les importations russes entre l’Allemagne et la France ; aussitôt après le traité de Brest-Litovsk du 3 mars 1918, l’Allemagne a repris son commerce avec les Soviets, sur une échelle certes moindre qu’avant la guerre, mais qui reste de loin la plus importante d’Europe.

En attendant, en guise de premiers pas amicaux, les Soviétiques nomment une personnalité géorgienne, Budu Mdivani, à la tête de la commission chargée du commerce avec la France. Mdivani, comme tous les représentants soviétiques évoqués ci-dessus, à l’exception de Krassine et de Tchitcherine, sera exécuté au cours des grandes « Purges » des années 1930.

Cahin-caha, la France rétablira donc sa présence commerciale en Russie (ou plutôt en Union soviétique) au cours des années suivantes, mais elle aura perdu du temps face à ses rivaux pragmatiques au plus haut degré que sont les capitalistes américains, les travaillistes anglais néanmoins partisans du libre-échange, et même les fascistes italiens.