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E) Miscellanées

Alexandre Jevakhoff
1 Octobre 2019

Un Russe blanc à Paris

Il se retrouve à Paris le 5 septembre 1925. La date figure sur le formulaire déposé au service des étrangers de la préfecture de police.

Le demandeur est né en 1884 à « Nicolaieff (Kherson) Sud Russie », de parents russes ; il a pour épouse une Russe, née en 1890 à « Simféropol (Crimée) ». Le couple réside rue Mazarine, derrière l’Académie française, à l’hôtel des Nations, avec son fils Michel, né en 1912 à Simféropol. La rubrique profession porte la mention : « sans ».

Six mois plus tôt, pourtant, l’extrait du registre d’immatriculation établi au nom du chef de famille le présentait comme électricien. Entre-temps, l’homme avait quitté Bizerte, en Tunisie, pour rejoindre la capitale française.

Il était arrivé à Bizerte en provenance de Sébastopol. Pour comprendre ce parcours, de la Crimée à Bizerte, puis à Paris, il manque une information dans les documents des administrations tunisienne et française, la plus importante en fait : l’homme est un ancien officier de la marine impériale russe.

Sébastopol est l’un des ports par lesquels ont quitté leur patrie quelque cent cinquante mille Russes opposés au régime bolchevique, dont un frère et un cousin de notre homme, également officiers de la marine impériale, ainsi que sa sœur, mariée à un… officier de la marine impériale. Réfugié à Constantinople avec ses compatriotes, le général baron Wrangel, dernier dirigeant d’un gouvernement « blanc », estime avoir perdu une bataille, mais non la guerre, contre les Rouges. Si Paris a reconnu de facto le gouvernement Wrangel, elle n’est pas sûre de partager l’opiniâtreté du général russe. Il lui revient déjà de prendre en charge les réfugiés et de décider du sort de l’escadre russe, une trentaine de navires en état de combattre pour la plupart. Or, en cette fin d’année 1920, la Turquie est plongée dans une guerre opposant le sultan, soutenu par les Alliés, aux nationalistes de Kemal Pacha. Pour éviter que l’escadre russe ne tombe entre leurs mains, Paris choisit d’éloigner les navires jusqu’au port de Bizerte, au nord-ouest de Tunis. Là, libre aux Russes blancs de préparer leur revanche… Voilà comment, à partir de février 1921, s’ouvre à Bizerte une École navale russe, qui compte trois cent vingt élèves un an et demi plus tard ; comment le lac de Bizerte devient un terrain d’entraînement ; comment, dans une école créée sur un vieux cuirassé, garçons et filles russes étudient et apprennent à maîtriser valse et polka. Le rêve, s’il existe, ne dure pas : de 5 500 Russes au début de 1921, il n’en reste que 900 à la fin de 1922, puis un peu plus de 600 au milieu de l’année 1923, date à laquelle l’École navale ferme, à la demande des autorités françaises. La patience de celles-ci est limitée, et plus encore leur volonté d’entretenir l’escadre russe, ses équipages et leurs familles. Les Russes de Bizerte ont bien conscience qu’ils doivent changer de vie.
Cet article est tiré de notre dernier Rapport annuel. Pour l'instant, cet article est disponible uniquement dans l'édition imprimée de notre rapport annuel. Il sera publié in extenso après la sortie du prochain volume. 


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