Six mois après le renversement du régime de Bachar el-Assad, les positions de la Russie en Syrie sont fragilisées. Certes, elle conserve formellement ses deux bases — celle, aérienne, de Hmeimim et celle, navale, de Tartous, sises en pays côtier syrien —, mais son influence s'y réduit désormais comme peau de chagrin. Pire, la base de Hmeimim a été attaquée le 20 mai dernier par un groupe non identifié, causant des pertes parmi les soldats russes (les bilans divergent, de 2 à 4 tués) et les assaillants. Par ailleurs, l’approvisionnement de la base est instrumentalisé par les autorités. Autrement dit, l’immunité des installations militaires russes en Syrie n’est plus garantie. Les contacts avec les nouvelles autorités syriennes sont avant tout le fruit d’initiatives russes, plus tactiques que stratégiques, qui ont pour objectif de maintenir les canaux de communication ouverts. Si la Russie, et l’URSS avant elle, avaient formé les cadres militaires, politiques (pour l’URSS) et ceux des services de renseignement syriens — ce qui procurait à Moscou une réelle influence sur l’appareil d’État —, la Turquie et le Qatar les ont aujourd’hui remplacées. Leur soutien financier, politique et organisationnel aux nouvelles autorités du pays leur garantit une influence de long terme sur Damas. Fin mai, le chef de Rossotrudnichestvo, Evguéni Primakov, annonçait le gel des activités de la Maison de la Russie en Syrie, en invoquant « l’imprévisibilité de la situation sécuritaire ». Cette décision, prise sur recommandation de l'ambassade de Russie à Damas, qui poursuit ses activités dans le pays, aura une répercussion sur l’afflux d’étudiants syriens dans les universités russes. Ce recrutement a également été « temporairement » interrompu, pour des motifs sécuritaires, ce qui entravera le renouvellement générationnel des cadres de l’administration syrienne passés par le système russe.
Si Damas prêtait une oreille attentive aux ouvertures russes entreprises dès la fin 2024 en vue d’établir un partenariat bilatéral présenté comme mutuellement bénéfique par Moscou, le contexte est bien différent aujourd’hui. La levée des sanctions par Washington et Bruxelles fin mai et début juin — dont celle du dévastateur acte César voté en 2019 sous la première administration Trump — change profondément la donne. Les promesses d’investissements russes pèsent désormais peu face aux perspectives d’afflux de capitaux arabes, européens et chinois. Mi-mai, Damas et le logisticien portuaire émirien DP World ont ainsi signé un mémorandum d’entente portant sur le développement du port de Tartous, avec une promesse d’investissement de 800 millions de dollars à la clef. Jusque-là, la gestion du port revenait aux Russes. Le signal envoyé est double : l’argent russe n’intéresse plus les autorités syriennes et la Russie n’a plus vocation à gérer les actifs stratégiques syriens, dont elle se disputait la possession auparavant avec l’Iran. En outre, les livraisons sporadiques d’engrais, de carburant ou l’aide alimentaire envoyée par la Russie depuis décembre ont tendance à être considérées par les nouvelles autorités syriennes comme des gestes de bonne volonté plus qu’autre chose.
La dégradation des positions russes en Syrie s’est fait ressentir dans la voilure de son dispositif naval en Méditerranée. Car si une solution de remplacement semble avoir été trouvée pour le volet aérien avec l’obtention de nouvelles bases aériennes en Libye, les choses paraissent plus compliquées pour l’Eskadra. Alors que l’accès aux bases russes de la mer Noire reste impossible tant que les affrontements font rage en Ukraine, en raison de l’activation des clauses de la convention de Montreux par la Turquie depuis février 2022, l’utilisation de Tartous n’est plus fiable. D’après les sources ouvertes, la voilure du détachement naval russe en Méditerranée au début du mois de juillet était la plus légère jamais constatée depuis la réactivation de cette formation au début des années 2010. Après le départ des corvettes du Projet 20380 vers la Baltique, il ne resterait plus qu’un sous-marin classique de type Kilo, le Novorossiïsk, ainsi que trois bâtiments de soutien dans les eaux méditerranéennes. Outre l’enjeu logistique, la marine russe a été aussi certainement contrainte de rappeler ces corvettes, rattachées à la flotte de la Baltique, afin d’escorter les tankers de la « flotte fantôme » russe en Baltique et dans la Manche, face à la pression exercée par des pays de l’UE contre le pétrole russe sous sanctions.
C’est dans ce contexte que prend place le sixième entretien téléphonique entre Vladimir Poutine et Donald Trump le 3 juillet dernier. Parmi les sujets évoqués lors de l’échange figure la Syrie. Rappelons que les États-Unis entretiennent toujours un contingent de 2 000 hommes dans l’est syrien, contingent dont le nombre a été augmenté par Joe Biden juste avant qu’il ne quitte la Maison Blanche (il était d’environ 900 hommes auparavant). Étant donné l’affaiblissement de l’Iran et la dislocation de son « axe de la résistance », la mission de cette force paraît désormais bien moins évidente, ce qui fait resurgir la question de son retrait de Syrie, auquel on sait Donald Trump attaché. Les plus affectés par un départ des Américains seraient les Kurdes des Forces démocratiques syriennes (SDF), qui sont protégés des ambitions turques et des djihadistes désormais au pouvoir à Damas par cette présence militaire américaine. Et si Vladimir Poutine avait proposé au président américain qu’une force russe se substitue au contingent américain ? Vu de Moscou, l’intérêt de la manœuvre paraît logique : la protection des Kurdes échoirait aux Russes avec qui ils entretiennent de bonnes relations, et qui pourraient potentiellement devenir un canal pour l’influence de la Russie, comme ce fut le cas par le passé. Cela créerait un levier russe sur la Turquie qui pousse ses pions dans le Caucase du Sud, et ne gênerait pas Israël qui se méfie des nouvelles autorités syriennes et de la Turquie. Moscou aurait accès aux bases aériennes situées à l’est de l’Euphrate, via les espaces aériens iranien et irakien, qu’elle a utilisés pendant de nombreuses années. Celles-ci sont bien plus proches du territoire russe que celles situées en Libye, ce qui permet de projeter plus de matériel notamment vers l’Afrique. Le pari serait toutefois risqué car, même si Russes et Turcs ont assuré pendant des années dans le nord de la Syrie des patrouilles conjointes, et que la simple vue du pavillon russe a dissuadé d’attaquer les avant-postes russes, la limite de ce modèle a été démontrée en décembre dernier. Ceci dit, les forces combattantes kurdes des SDF, les YPG, sont bien plus déterminées et aguerries que ne pouvait l’être l’armée syrienne fin 2024. Autrement dit, l’hypothétique contingent russe pourrait appuyer ces forces avec un soutien aérien et de l’artillerie préalablement déployés, en cas d’assaut des forces pro-turques. L’accès au pétrole syrien permettrait enfin aux Russes de négocier un pacte de non-agression avec Damas. À défaut de jeter les Russes à la mer, les nouvelles autorités syriennes les poussent peut-être en réalité vers le désert…