Olivier Da Lage est chercheur associé à l'IRIS.
1. Dans quelle mesure la guerre en Iran a-t-elle influencé les relations entre l'Inde et la Russie vu de New Delhi ?
Sur le plan diplomatique, la guerre en elle-même n’a pas changé grand-chose. Vladimir Poutine a effectué une visite officielle en Inde début décembre 2025. Cette visite, qui n’a pas produit de résultats tangibles significatifs, avait surtout pour objectif des deux côtés de montrer l’excellence de la relation entre Moscou et New Delhi.
En revanche, sur le plan énergétique, la guerre a eu pour résultat spectaculaire une reprise des approvisionnements en hydrocarbures russes de la part de l’Inde. Sous la pression américaine (tarifs douaniers punitifs supplémentaires de 25 %), l’Inde avait considérablement réduit ses achats de pétrole russe, qui représentaient jusqu’à 44 % en juin 2025, pour tomber à près de 20 % en janvier 2026, la rendant particulièrement dépendante des hydrocarbures transitant par le détroit d’Ormuz.
L’éclatement du conflit a placé l’Inde en situation de grande vulnérabilité, avec des réserves stratégiques de 6 à 25 jours selon les sources. L’Inde a aussitôt repris ses achats de pétrole russe qui devraient atteindre à nouveau 40 % des importations, cette fois avec la bénédiction des États-Unis qui ont « autorisé » l’Inde à bénéficier d’une dérogation pour 30 jours (post X de Scott Bessent le 6 mars 2026). Elle a même repris ses achats de GNL, interrompus depuis 2022.
2. Quelle est la place de la Russie dans le multi-alignement de la politique étrangère indienne ?
Les relations étroites entre New Delhi et Moscou constituent un axiome intangible de la diplomatie indienne depuis les années 60. L’Inde voit la Russie comme l’ami des temps difficiles qui ne lui tourne pas le dos au gré des vicissitudes. L’Inde n’avait pas condamné l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979, elle n’a pas davantage condamné l’intervention russe en Ukraine en 2022 en dépit de vives pressions occidentales, notamment européennes. Mais cela ne doit pas dissimuler une prise de distance graduelle de la part de l’Inde vis-à-vis de la Russie, cette dernière se rapprochant également du Pakistan. L’Inde a depuis une vingtaine d’années entrepris de se rapprocher progressivement des États-Unis et si ce rapprochement a été contrarié après l’élection de Donald Trump pour son deuxième mandat, c’est exclusivement du fait de ce dernier.
L’Inde n’a eu qu’à se féliciter d’avoir préservé ses relations étroites avec la Russie, lui permettant en partie d’équilibrer le choc provoqué par la politique tarifaire agressive des États-Unis. Outre le pétrole vendu à prix bradés par la Russie, l’Inde continue de s’approvisionner en armements auprès de Moscou qui reste, malgré une chute spectaculaire, son premier fournisseur : 36 % (contre 72 % en 2010-2014), devant la France, Israël et les États-Unis. Mais la Russie, qui a ses propres besoins dans la guerre en Ukraine, est en retard dans ses livraisons de munitions et surtout des systèmes antiaériens S-400 dont l’utilité s’est vérifiée lors de la guerre des Quatre jours avec le Pakistan au printemps 2025. De plus, la qualité des équipements russes supporte difficilement la concurrence avec celle du matériel livré par les Américains, les Français et les Israéliens. Il n’en demeure pas moins que les armements russes représentent encore les deux tiers de l’arsenal indien.
Outre le pétrole et les armements, la Russie présente un autre avantage du point de vue indien, inscrit dans la tradition de non-alignement ou multi-alignement et d’autonomie stratégique de New Delhi : c’est une puissance d’équilibre face aux États-Unis et à la Chine. S’agissant de cette dernière cependant, les espoirs indiens sont constamment déçus par l’« amitié sans limite » entre Pékin et Moscou qui fera toujours passer celle-ci avant les intérêts indiens. C’est pourquoi si la relation avec la Russie demeure un pilier structurel du multi-alignement indien, elle n’en est plus le pivot quasi exclusif comme dans les années 70.
3. Quelles convergences et divergences relevez-vous entre New Delhi et Moscou au sein des BRICS+ ?
Les points de convergence sont les mêmes que ceux qui prévalaient lors de la formation du groupement en 2006 : réformer la gouvernance mondiale et les institutions nées de la fin de la Seconde Guerre mondiale pour réduire la place de l’Occident au profit du Sud global en instituant un ordre international véritablement multipolaire ; réduire la part du dollar dans les échanges internationaux, notamment pour abaisser le risque de sanctions commerciales pour des raisons politiques et à cette fin utiliser de façon accrue les devises nationales (c’est ainsi que 96 % des échanges commerciaux entre la Russie et l’Inde se font en roupies et en roubles).
En revanche, l’Inde — tout comme le Brésil — souhaite que les BRICS+ soient une plateforme portant l’agenda du Sud global et refuse d’en faire un instrument de confrontation avec l’Occident, contrairement à la Chine et à la Russie : pour New Delhi, les BRICS+ ne sont pas un modèle alternatif à l’Occident, mais une union complémentaire. Pour cette même raison, si l’Inde entend favoriser le recours aux devises nationales comme avec la Russie ou les Émirats arabes unis, elle a clairement indiqué que la dédollarisation n’était pas son objectif. En somme, l’Inde ne voit pas les BRICS+ comme un outil géopolitique, faute d’accord entre les membres de ce groupement informel sur des objectifs définis.
Preuve en est la diversité des positions adoptées par ses membres sur la guerre en Iran, à tel point que le groupe, que préside l’Inde en 2026, n’a pas été en mesure de publier un communiqué commun. La Russie et la Chine soutiennent politiquement l’Iran tandis que l’Inde se veut neutre, mais ne cache pas sa proximité avec Israël et les Émirats arabes unis : si le Premier ministre indien Narendra Modi a téléphoné à son homologue israélien Benyamin Netanyahou et au président émirien Mohammed ben Zayed dans la nuit du 28 février au 1er mars à la suite des bombardements iraniens en représailles à l’attaque israélo-américaine, il a fallu attendre douze jours supplémentaires pour qu’il appelle le président iranien Massoud Pezeshkian.
Source photo : kremlin.ru.