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« 3 Questions » à Barthélémy Courmont sur la perception de la Russie en Asie

Barthélémy Courmont Barthélémy Courmont
22 avril 2026
Barthélémy Courmont est professeur à l'Université catholique de Lille, titulaire de la chaire UNESCO en diplomatie culturelle, et spécialiste des questions asiatiques.

1. Le président indonésien était à Moscou le 13 avril. Qu'attend Jakarta de sa relation avec la Russie ?

La relation diplomatique entre l'Indonésie et l'Union soviétique remonte à 1950, alors que le président Soekarno, l'homme de la conférence de Bandung, cherchait à affirmer une troisième voie entre Washington et Pékin. Malgré les liens renforcés avec les États-Unis sous son successeur Suharto, elle s'est maintenue tout au long de la Guerre froide et s'est accrue sous la présidence de Vladimir Poutine. Plus récemment, l'Indonésie a rejoint les BRICS (devenant le seul pays de l'ASEAN à y être représenté), dont Moscou est l'un des membres fondateurs. Les relations diplomatiques sont donc anciennes, et les liens stratégiques, notamment autour des questions énergétiques chères à ces deux pays disposant de ressources immenses, se sont consolidés, en particulier à l'initiative de l'ancien président Joko Widodo. Son successeur, Prabowo Subianto, a rencontré Vladimir Poutine à Moscou pour échanger essentiellement sur les approvisionnements en pétrole, sur fond de guerre au Moyen-Orient, après une visite au Japon et en Corée du Sud et avant celle en France. Très fortement dépendante de ses exportations pétrolières, l'Indonésie partage avec la Russie des inquiétudes liées à la flambée des prix du pétrole et à l'impact sur les approvisionnements. Prabowo Subianto a même rappelé à cet égard qu'en raison des risques économiques liés à la guerre, il doit « aller partout ». Le président indonésien a également profité de cette visite pour réaffirmer l'attachement de son pays à une troisième voie entre Washington et Pékin, et sa volonté de s'impliquer en tant que puissance d'équilibre. Cette visite d'un membre des BRICS mais aussi du G20 rappelle enfin que la Russie ne souffre pas d’un quelconque isolement de la part de nombreux partenaires asiatiques, quatre ans après le début de la guerre en Ukraine.

2. On connaît les liens historiques entre Moscou et Hanoï, mais que représente le partenaire russe aujourd'hui pour le Vietnam ?

S'il n'est pas nécessaire de revenir sur le lien historique fort entre les deux pays, il convient de rappeler que celui-ci reste très important pour le Vietnam. Pays confronté à l'isolement et à la misère entre les années 1960 et 1990, le Vietnam a dû une grande partie de sa survie aux liens avec Moscou, et reste reconnaissant de ce soutien, diplomatique, militaire, mais surtout économique. Les liens désormais forts avec les États-Unis — Hanoï a même rejoint le Conseil de la Paix de Donald Trump en janvier dernier — n'ont pas eu pour conséquence de détourner le Vietnam de son historique partenaire, et la relation difficile avec la Chine justifie aux yeux de Hanoï une diplomatie de l'équilibriste entre plusieurs grandes puissances. Si la dépendance économique vis-à-vis de la Russie se conjugue désormais au passé, le Vietnam continue d'entretenir des liens commerciaux étroits avec Moscou. L'afflux de touristes russes au Vietnam depuis le début de la guerre en Ukraine et la mise en place de sanctions et de restrictions des déplacements, se double même désormais d'un nombre grandissant de citoyens russes qui choisissent de s'établir au Vietnam, pays en plein essor. Sur le plan diplomatico-stratégique, l'actuel dirigeant vietnamien, To Lam, s'est récemment vu investir dans des fonctions qui lui permettent de concentrer l'essentiel des pouvoirs, dans un pays qui favorisait jusqu'alors une gestion collective des affaires politiques. En ce sens, il se rapproche du modèle de Xi Jinping en Chine, et sa stratégie repose sur le fait que son pays, qui connaît une croissance exceptionnelle depuis trois décennies et s'impose désormais comme l'une des plaques tournantes de l'ASEAN, en attendant mieux, doit être représenté par une figure facilement identifiable et incarnant une dynamique forte. Pour le Vietnam désormais tourné vers l'avenir mais qui n'oublie pas son passé, la Russie reste un partenaire incontournable, tant économiquement que dans la volonté de Hanoï de ne pas être piégé par la compétition Chine - États-Unis.

3. Comment la Russie est-elle perçue sur la scène asiatique, dans le contexte de la compétition géopolitique entre la Chine et les États-Unis ?

Après le début de la guerre en Ukraine, de nombreux pays asiatiques ont condamné l'agression. Cependant, seuls quatre ont choisi d'imposer des sanctions à Moscou : le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et Singapour. Il s'agit de quatre pays dont on connaît les liens politiques et stratégiques étroits avec Washington, et l'attachement aux valeurs défendues par les pays occidentaux. Ce positionnement a eu un impact négatif sur la relation que Moscou entretenait avec Séoul et Tokyo, et a entraîné des tensions qui ont notamment précipité la signature d'un partenariat stratégique entre la Russie et la Corée du Nord. Le reste de l'Asie est en revanche beaucoup plus en retrait sur la guerre en Ukraine, et a choisi de ne pas isoler Moscou. Les autres pays de l'ASEAN n'ont pas suivi Singapour — ce qui est très rare dans l'histoire de cette association — et restent totalement neutres. C'est cependant le cas de l'Inde qui est le plus significatif. À plusieurs reprises, les États-Unis et plusieurs pays européens ont incité New Delhi à souscrire au régime de sanctions contre Moscou et à stopper les importations de pétrole et de gaz russes, mais ces tentatives se sont heurtées à un refus systématique, et parfois brutal, de l'Inde. On retrouve dans le positionnement indien des considérations historiques, le gouvernement de Narendra Modi rappelant les liens forts avec Moscou pendant la Guerre froide. Mais les enjeux sont aussi économiques, l'Inde étant devenue un grand bénéficiaire du commerce de ressources énergétiques, revendues ensuite aux pays occidentaux. C'est cependant du côté des enjeux stratégiques qu'il faut, comme dans le cas de l'Indonésie et du Vietnam, chercher les raisons du choix de l'Inde de ne pas mettre en difficulté sa relation avec la Russie : membre des BRICS, et partageant en grande partie la vision de la Russie — et de la Chine — sur une nécessaire désoccidentalisation pour avancer vers un nouvel ordre mondial qu'elle appelle de ses vœux, l'Inde voit en Moscou un partenaire et non un rival.

Source photo : kremlin.ru.
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