La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF :
https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-guerre-et-paix-en-alaska-11586100À peine une semaine après avoir haussé le ton contre Moscou, Donald Trump s’apprête à rencontrer Vladimir Poutine… en Alaska. Un sommet bilatéral sur l’Ukraine, mais sans l’Ukraine, qui ravive les craintes d’un accord séparé entre Washington et le Kremlin. Derrière ce choix de lieu hautement symbolique, c’est toute la diplomatie américaine qui semble basculer, au risque de laisser Kiev et l’Europe sur le quai.
Le contraste est saisissant. A la fin du mois de juillet, une bouffée d’optimisme surgissait à Kiev et chez les soutiens – notamment européens – de l’Ukraine. Après de nombreux atermoiements, le président américain, " déçu " par Vladimir Poutine, semblait enfin revenir à des positions " orthodoxes " sur la Russie.
L’heure était aux ultimatums et aux menaces de sanctions, assorties de déclarations martiales sur le déploiement de sous-marins à proximité des côtes russes et de quelques mots bien sentis à l’égard de l’ex-président Dmitri Medvedev. Quelques jours plus tard, la perspective est bien différente. Un sommet sur l’Ukraine entre Donald Trump et son homologue russe se prépare pour le 15 août en Alaska, a priori sans Volodymyr Zelensky.
L’hypothèse d’un accord séparé entre Moscou et Washington prend corps à nouveau, comme en février-mars derniers, alors que le rapport de forces sur le terrain ne cesse de se dégrader pour Kiev.
Que s’est-il donc passé ces derniers jours et comment interpréter cette énième volte-face du locataire de la Maison-Blanche ? A ce stade, la seule certitude est que Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Donald Trump reçu le 6 août au Kremlin, a remis aux Russes une nouvelle proposition jugée " acceptable " par Iouri Ouchakov, la conseiller diplomatique de Vladimir Poutine (et ex-ambassadeur à Washington).
En d’autres termes, si les lignes ont commencé à bouger, ce n’est pas parce que le maître du Kremlin a cédé aux pressions des Etats-Unis mais plus vraisemblablement parce que Donald Trump a jugé bon de ne pas prendre le risque d’une rebuffade. Comme s’il avait craint les conséquences de son ultimatum (ou n’avait jamais vraiment cru à ses effets).
En apparence " coincé " il y a encore peu, Vladimir Poutine a donc aujourd’hui toutes les raisons de se réjouir. Washington a en effet accepté le principe d’un sommet bilatéral indépendamment de l’avancement des pourparlers entre Moscou et Kiev. C’est-à-dire des discussions sur l’Ukraine sans cette dernière et son président.
Le choix de l’Alaska constitue une autre surprise. On se souvient que d’autres lieux de rencontre possibles avaient été évoqués, notamment au Moyen-Orient (le Vatican ou la Suisse avaient en revanche été récusés d’emblée par le Kremlin). En acceptant – certains disent même " en suggérant " – que la rencontre Trump-Poutine ait lieu dans le 49e État américain, la Russie fait d’une pierre plusieurs coups.
Elle témoigne de son respect envers Donald Trump, souligne le passé russe de cette région ainsi que la proximité physique – et donc, potentiellement, politique – entre les deux pays. Il fait peu de doutes qu’en cette année marquant les 80 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, Donald Trump et Vladimir Poutine saisiront l’occasion pour rappeler que leurs pays étaient alliés et pour honorer la mémoire de leurs militaires impliqués dans les convois aériens entre l’Alaska et la Sibérie, un épisode significatif mais largement effacé de la mémoire historique des deux pays.
Sur quoi Trump et Poutine pourraient-ils se mettre d’accord le 15 août ? Russes et Américains sont très discrets sur la teneur des échanges du 6 août, et la plus grande prudence est de rigueur quant aux éléments ayant filtré dans divers médias polonais, allemand et américain (la vérité obligeant à dire que les Russes n’ont pas le monopole de la manipulation et de la désinformation).
Comme dans le premier document préparé par les Américains en avril, la question de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN serait définitivement close. Pour autant que l’on puisse le savoir, le Kremlin exigerait l’ensemble de la région de Donetsk (où les combats font toujours rage) mais renoncerait à ses exigences antérieures sur les parties actuellement sous contrôle ukrainien des régions de Kherson et Zaporijjia.
La taille et l’armement de l’armée ukrainienne seraient encadrés, mais à des niveaux assez éloignés des aspirations russes de " démilitarisation ". La plupart des sanctions occidentales seraient levées. Des négociations seraient lancées dans les 30 jours suivant le cessez-le-feu, y compris entre l’OTAN et la Russie sur la future architecture de sécurité européenne.
Ces grands paramètres, qui ont été agréés par Moscou et Washington, devaient faire l’objet de discussion ce samedi à Londres en présence de représentants européens et britanniques, ainsi que du vice-président américain Vance (dont on connaît les préventions à l’égard de Kiev).
De façon prévisible, le président Zelensky a d’ores et déjà rappelé l’opposition de son pays à tout compromis territorial. Emmanuel Macron a quant à lui une nouvelle fois rappelé que le sort de l’Ukraine ne pouvait se discuter sans elle et que les Européens, qui sont concernés au premier chef, devaient être partie de tout accord.
Seront-ils entendus par les Américains ? Si rien ne saurait être exclu compte tenu de la versatilité de Donald Trump, on peut cependant penser que pour le président américain, la tenue du sommet avec Poutine et la perspective d’une normalisation bilatérale est désormais plus importante que le soutien à Kiev, une ligne qu’il assimile à l’administration Biden et à des Européens qu’il méprise.
Le scénario le plus probable est donc que Russes et Américains énoncent le cadre d’un règlement diplomatique qui sera rejeté par l’Ukraine et, probablement, par l’Union européenne (où cependant les partisans d’un changement de ligne devraient être plus nombreux que d’habitude et ne plus se limiter au tandem Orban/Fico).
Trump pourra se targuer d’un " deal ", faire porter le chapeau de son éventuelle non-application à Kiev et à Bruxelles et avancer – notamment dans le domaine économique – avec la Russie. Cette dernière aura beau jeu de dire qu’elle était de bonne foi pour un accord de paix… et poursuivre la guerre. Jusqu’à la capitulation de l’Ukraine qui, le cas échéant, sera aussi la défaite stratégique de l’Union européenne.