La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF :
https://www.rtbf.be/article/l-oeil-de-moscou-le-kremlin-se-prepare-t-il-a-la-paix-11667705Un solide scepticisme continue de prévaloir sur les perspectives de règlement politique malgré les contacts fréquents avec les émissaires de Donald Trump et les récents tours de négociations tripartites à Abu Dhabi.
Pourtant, par petites touches, un tableau un peu différent s’esquisse. Il est avant tout le fruit d’une évolution des perceptions du dossier ukrainien mais aussi de la situation de la Russie.
En ce début 2026, l’éventail des scénarios sur le terrain militaire se rétrécit. Certes, la campagne de frappes contre le système énergétique ukrainien – plus méthodique que les précédentes – constitue désormais un facteur politique à Kiev. Mais personne ou presque en Russie ne croit à l’hypothèse d’un effondrement de l’Ukraine. D’autant que cette dernière devrait recevoir prochainement une nouvelle tranche d’argent frais européen et que sur le front, aucune rupture n’est en vue.
De l’avis général à Moscou, l’armée russe devrait tout au plus pouvoir, d’ici l’automne, assiéger la conurbation Slaviansk-Kramatorsk – l’ultime bastion ukrainien dans la région de Donetsk – et se rapprocher des faubourgs de la ville de Zaporijjia, créant ainsi les conditions d’un rapport de forces plus conforme avec les revendications actuelles du Kremlin.
Cet horizon temporel coïncide en outre avec le calendrier politique américain : à l’approche des élections de mi-mandat, Donald Trump souhaitera vraiment obtenir un accord et s’en donnera les moyens en exerçant de réelles pressions sur le président Zelensky veut-on croire à Moscou.
Plusieurs autres facteurs d’ordre intérieur renforcent l’hypothèse d’une paix en Ukraine avant la fin de l’année. L’état de l’économie russe tout d’abord. La plupart des indicateurs sont passés à l’orange en 2025 : croissance inférieure à 1%, déficit budgétaire à 2,6% (contre 0,5% initialement envisagés), baisse de 24% des revenus pétro-gaziers, difficultés dans plusieurs secteurs clés (métallurgie, automobile, transport ferroviaire), baisse de l’investissement et de l’activité en raison de taux d’intérêt toujours élevés, consommation en berne à la suite du relèvement du taux de la TVA à 22%, inflation (6,5%) toujours supérieure à la cible de la Banque centrale, etc.
Contrairement à ce que l’on peut parfois lire et entendre en Occident, la Russie n’est pas à la veille d’une catastrophe macroéconomique et aucun observateur sérieux ne table sur un scénario qui verrait Vladimir Poutine jeter l’éponge en Ukraine pour des raisons financières. Mais il est clair qu’au-delà de 2026, la machinerie budgétaire entrerait dans des eaux plus incertaines. A cela s’ajoutent les humeurs plus pessimistes de la population, y compris parmi les " loyalistes ". L’effet – bien réel en 2023 et 2024 – des dépenses militaires sur le pouvoir d’achat de nombreux groupes, en province notamment, paraît largement épuisé.
Le constat d’une dégradation des systèmes d’éducation et de santé – mis en évidence par la tragédie de la maternité de Novokouznetsk, où 9 nouveau-nés ont trouvé la mort pendant les fêtes de fin d’année – est de plus en plus largement partagé. Tout comme celui d’une " provincialisation " de la Russie dans le monde, les fondements de la " forteresse assiégée " s’érodant lentement mais inexorablement depuis le 24 février 2022.
La trajectoire de la Russie après l’éclatement de l’URSS – que ce soit sur le plan des évolutions politiques et sociétales, du modèle économique ou de son action diplomatique – rappelle la force implacable de l’inertie dans les destinées du pays.
Le conservatisme de Vladimir Poutine et de son premier cercle, qui s’est considérablement renforcé au fil des ans, contribue puissamment à ce phénomène. Pourtant, de plus en plus de gens de tous milieux ont le sentiment d’une impasse, que le statu quo – si confortable jusqu’ici – risque de leur être défavorable à l’avenir. Au fond, que la Russie ne peut plus continuer comme ça.