La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF :
https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-apres-sa-rencontre-avec-donald-trump-en-alaska-poutine-soigne-son-flanc-oriental-11593542
Deux semaines après sa rencontre avec Donald Trump en Alaska, le président russe Vladimir Poutine va se rendre ce 31 août en Chine pour une visite de quatre jours. Ce déplacement – le 20e de Vladimir Poutine à Pékin en sa qualité de chef d’État – comportera un volet multilatéral (sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai), bilatéral (entretiens avec Xi Jinping) et mémoriel (commémorations du 80e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale). Présenté par le Kremlin comme "sans précédent", il marquera une forme d’apogée symbolique de relation russo-chinoise.
Longtemps considéré en Occident comme un sujet périphérique voire exotique, le partenariat entre Moscou et Pékin est désormais scruté de près à Washington et dans les capitales européennes. Il donne cependant toujours lieu à de nombreuses idées reçues. La première concerne ses origines. S’il a pris une ampleur nouvelle depuis la guerre d’Ukraine, il vient en réalité de loin.
C’est Gorbatchev qui en a posé les bases dès 1989 en mettant un terme, avec Deng Xiaoping, à la confrontation ouverte en 1961 par Khrouchtchev et Mao. Eltsine – pourtant obnubilé par l’intégration de la Russie dans le "monde civilisé" (c’est comme cela que l’on qualifiait alors l’Occident à Moscou) – va poursuivre sur cette voie.
C’est la Chine qui, par ses commandes militaires, permettra à de nombreux industriels (tels que Sukhoi) de traverser les "années terribles" de l’après URSS (et aux populations d’Extrême-Orient de survivre grâce au commerce transfrontalier de navette). Lui aussi d’abord tourné vers l’Occident – ce qui est largement oublié aujourd’hui – Vladimir Poutine va formaliser le partenariat stratégique russo-chinois en 2001 et l’amplifier en lui donnant un sens différent au fur que les relations avec les Américains et les Européens se dégraderont.
L’autre contresens concerne la nature des relations russo-chinoises. Reprise à l’envi – peut-être par dépit – jusqu’au plus haut niveau politique européen, la thèse de la vassalisation de Moscou par Pékin ne correspond à aucune réalité politique observée à ce jour.
Que la République populaire pèse beaucoup plus lourd que la Russie dans tous les domaines (à l’exception du nucléaire militaire) est une donnée objective admise par tous, y compris au Kremlin. Elle n’induit cependant pas une inféodation politique de Poutine envers Xi Jinping – qui se garde d’ailleurs bien de s’engager sur cette voie, même s’il n’est sans doute pas fâché d’avoir profité de la quasi-rupture des contacts, notamment économiques, entre la Russie et l’Occident depuis le 24 février 2022.
Présenté par Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, comme étant "sans limites", le partenariat stratégique russo-chinois peut-il aller plus loin ? Ou, à l’inverse, dérailler ? Probablement ni l’un ni l’autre. Certes, on constate un tassement du commerce bilatéral depuis le début de l’année, conséquence des obstacles croissants aux transactions financières nés des sanctions et pressions occidentales.
La partie russe commence en outre à percevoir les effets secondaires indésirables du "grand remplacement" de ses coopérations industrielles, en particulier dans le domaine automobile. Mais nul ne croit à Moscou à l’hypothèse d’un reflux des liens russo-chinois une fois le conflit ukrainien terminé.
L’acquis restera, d’autant que l’on constate un intérêt nouveau – et qui n’allait pas de soi au sein d’une société qui se perçoit comme européenne d’un point de vue civilisationnel – pour la langue et la culture chinoises (partagé jusque dans la famille Poutine, le président russe ayant mentionné, en juin dernier, l’apprentissage du mandarin par une de ses petites-filles).
La visite de Poutine en Chine sera l’occasion d’envoyer plusieurs signaux. À son hôte d’abord, avec lequel il entretient des relations personnelles particulièrement cordiales. La normalisation souhaitée avec Washington ne se fera pas aux dépens du partenariat stratégique avec la Chine. Notamment en Asie du Nord-Est, ce qu’illustrent les exercices militaires communs dans la région.
Il est par ailleurs possible que la Chine, qui a porté ses achats de brut russe à des niveaux inédits, accepte de finaliser rapidement le projet de gazoduc Force de Sibérie-2, ce qui donnerait une bouffée d’oxygène bienvenue à Gazprom.
La présence du Premier ministre indien Modi en Chine pour le sommet de l’OCS renforcera un autre message, adressé aux Occidentaux celui-là : vous ne parviendrez pas à semer la discorde parmi les trois grands de l’Eurasie, au contraire. Vingt-cinq ans après avoir été évoqué, sur fond d’incrédulité souvent parsemée de sarcasmes, par l’ancien Premier ministre russe Evguéni Primakov, le triangle Russie-Chine-Inde prend forme. Ce qui ne constitue pas une bonne nouvelle pour les Européens, qui – tôt ou tard – devront reprendre langue avec le Kremlin.
Photo: kremlin.ru