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Russie-Afrique, le passé d’une illusion

Arnaud Dubien Arnaud Dubien
11 novembre 2025
La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF : https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-russie-afrique-le-passe-d-une-illusion-11630291




Aujourd’hui, les perspectives semblent plus incertaines pour Moscou en Afrique. Le Sahel – prise géopolitique la plus éclatante et la plus médiatisée de la Russie – est en passe de se transformer en casse-tête stratégique pour le Kremlin. Le régime malien ne parvient pas à desserrer l’étau des djihadistes du JNIM autour de Bamako et des autres grands centres du pays malgré le soutien de l’Africa Corps, les anciens de Wagner repris en main par le ministère russe de la défense après le coup de force d’Evguéni Prigojine.

L’embuscade mortelle de Tinzaouatène, à l’été 2024, au cours de laquelle 80 mercenaires russes avaient trouvé la mort, illustrait déjà les fragilités du dispositif de Moscou.

À l’évidence, la Russie n’est pas en mesure de renverser la situation, ce qui nuira à sa crédibilité aux yeux des pays de la région. À ces revers s’ajoutent le réchauffement des relations entre Bangui et Paris, l’échec à finaliser l’accord sur la base navale russe au Soudan et des déconvenues économiques en Afrique australe, notamment en Angola, où le gouvernement a dû mettre un terme à son partenariat avec le producteur de diamant Alrosa en raison des sanctions américaines.

Cette séquence appelle à revisiter le "retour de la Russie" en Afrique. Très médiatisé, souvent sur un mode alarmiste, il a toujours fait l’objet de perceptions décalées en Occident. Dans le temps tout d’abord. Contrairement à une idée largement répandue, le regain d’intérêt de Moscou n’est pas récent. Il remonte en réalité aux années 2006-2007 : à l’époque, Vladimir Poutine cherche à réactiver deux vieux partenariats de l’époque soviétique avec Alger et le colonel Kadhafi. Autre effet d’optique – la place du facteur sécuritaire dans ce processus. Dans un premier temps et au moins jusqu’à l’annexion de la Crimée (2014) et l’intervention en Syrie (2015), la priorité des Russes était d’ordre économique : ils s’intéressaient alors beaucoup à des pays relativement nouveaux pour eux comme le Nigéria, l’Afrique du Sud ou le Maroc. Les "coups" russes en Afrique noire ont par ailleurs occulté le fait que les intérêts russes restaient largement concentrés au Maghreb et en Égypte.

Si la Russie a mangé son pain blanc en Afrique, considérer qu’elle a vocation à disparaître de nouveau de la scène régionale serait une hypothèse imprudente. Ses flux commerciaux avec le continent africain continuent à croître : ils atteignaient 27,8 milliards en 2024, en hausse de 13% par rapport à 2023. La Russie déploie en Afrique un soft power désormais plus structuré, systématique et diversifié : outre un réseau culturel et diplomatique en expansion (avec de nouveaux postes au Togo et aux Comores, entre autres), elle est engagée dans une "diplomatie spirituelle" de plus en plus active.

Dans le domaine économique, les entreprises russes mettent en place de nouvelles routes logistiques, tandis que l’État nomme de nombreux attachés agricoles et joue la carte de la "diplomatie sanitaire". Environ 35.000 étudiants africains poursuivent actuellement un cursus en Russie (hors établissements militaires). Cette dernière est donc assurément un acteur qui compte sur le continent. Mais elle n’est qu’un acteur parmi d’autres, souvent concurrencé par des pays tels que la Chine, les Émirats arabes unis ou la Turquie (notamment en Libye et au Sahel). Moscou reste donc en Afrique, mais le "moment russe" est probablement passé.




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