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Ce que gagne (et perd) vraiment Vladimir Poutine avec la guerre au Moyen-Orient

Arnaud Dubien Arnaud Dubien
22 mars 2026
La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF : https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-ce-que-gagne-et-perd-vraiment-vladimir-poutine-avec-la-guerre-au-moyen-orient-11698416




La guerre en Iran a aujourd’hui des conséquences bien au-delà des frontières du Moyen-Orient, et la Russie n’est pas épargnée.

Le choc énergétique en cours change évidemment la donne économique pour la Russie. Rappelons qu’en janvier et en février, ses recettes pétro-gazières avaient reculé de 46% en glissement annuel : la baisse des cours mondiaux (le Brent se négociait aux alentours de 60 dollars le baril au début de l’année) ; les importants rabais consentis aux acheteurs de brut Urals à la suite des sanctions américaines de novembre contre les compagnies pétrolières russes Rosneft et Lukoil ; et la surévaluation du rouble de l’ordre de 30% laissaient entrevoir un scénario de pré-crise, même si le budget russe dépend aujourd’hui beaucoup moins des hydrocarbures que dans le passé (environ 20% contre plus de 50% en 2018).

Le ministère des Finances demandait au gouvernement de faire 15% d’économies, un chiffre décliné au niveau régional (mairie de Moscou) et au sein de grandes entreprises d’Etat comme RZD, la compagnie nationale de chemins de fer.

Mais cette séquence est désormais close. Nul ne sait aujourd’hui combien le conflit autour de l’Iran rapportera à la Russie (le Financial Time parle de 150 millions de dollars par jour tandis que l’institut allemand KSE évoque une fourchette allant de 84 à 252 milliards de dollars selon que les hostilités se terminent en avril ou à la fin de l’été), mais l’état d’esprit a indubitablement changé dans les cercles de pouvoir à Moscou.

L’effort de guerre pourra être financé, sans préjudice pour les dépenses sociales, alors que la société russe est de plus en plus fatiguée, inquiète et irritée à l’approche des législatives de septembre prochain.

Généralement ignorées en Occident, les conséquences négatives de la guerre d’Iran pour la Russie sont cependant bien réelles.

Son grand projet de corridor Nord-Sud censé relier Saint-Pétersbourg aux ports indiens via l’Azerbaïdjan et l’Iran a du plomb dans l’aile (ce que compensent certes partiellement les perspectives de plus en plus nébuleuses du couloir Azerbaïdjan-Turquie promu depuis l’été dernier par l’administration Trump dans le cadre de la normalisation entre Bakou et Erevan).

Les attaques iraniennes contre les monarchies du Golfe sont quant à elles doublement dommageables pour le Kremlin :

D’une part, parce que les Emirats arabes unis jouent un rôle de hub logistique et financier crucial depuis le début de la guerre d’Ukraine : une part substantielle du flux "d’importations parallèles" y transite, de nombreuses entreprises russes actives à l’international en ont fait leur base avancée et des centaines de milliers de touristes s’y rendent pour "couper" l’hiver moscovite ou y faire des correspondances vers le reste du monde. Les intérêts économiques russes sont à Dubaï et à Riyad – avec lequel Moscou cogère l’OPEP –, pas à Téhéran.

D’autre part, parce que la poursuite des hostilités dans le Golfe rend l’exercice d’équilibre diplomatique entre Israël, les Arabes et les mollahs de plus en plus périlleux.

Autre perte potentielle, celle liée à la baisse des cours de l’or, passés de 4 705 euros l’once fin janvier à 3 887 le 21 mars. L’or représentait près de 40% des réserves de la Banque centrale de Russie au 1er octobre dernier.

Par ailleurs, sur le plan politique, on considère désormais à Moscou que Trump n’aura plus les moyens d’imposer un accord de paix à l’Ukraine (si tant est qu’il le souhaite vraiment).

La solution sera militaire et, au vu des performances offensives de l’armée russe, la paix n’arrivera pas avant 2027 dans le meilleur des cas (une hypothèse qui n’empêche cependant pas le scénario d’une normalisation économique entre Moscou et Washington dans l’intervalle).

Les vrais gains pour le Kremlin – à supposer que les armées israélienne et américaine ne parviennent pas in extremis à renverser le régime à Téhéran – vont en réalité bien au-delà de la bouffée d’oxygène financière évoquée plus haut. Ils concernent les perceptions.

Les perceptions chinoises en premier lieu : plus personnes à Moscou ne doute de la réévaluation du risque politique à Pékin et du caractère inéluctable de la (re)montée en puissance de la coopération énergétique bilatérale. Le contrat relatif au gazoduc Force de Sibérie-2 (reliant les gisements russes à la Chine via la Mongolie, ndlr) sera finalisé dans les prochains mois, la Chine maintiendra à un niveau élevé ses achats de brut russe et aidera sûrement NOVATEK et Gazprom à surmonter le goulot d’étranglement que constitue le manque de méthaniers.

Perceptions moyen-orientales ensuite : on pense à Moscou que l’étoile américaine va sérieusement pâlir et que l’appétence pour des puissances d’équilibre comme la Russie va croître dans la région. De quoi faire oublier la déconvenue syrienne, au demeurant plutôt bien rattrapée ces derniers mois. En revanche, la direction russe ne semble pas nourrir d’illusions sur le pragmatisme des Européens, en dépit des récentes déclarations du Premier ministre belge sur la nécessité d’une normalisation.

Mais la conséquence la plus significative en termes de perceptions concerne peut-être les Russes eux-mêmes. Alors qu’ils étaient de plus en plus nombreux à exprimer, en privé, des doutes sur la trajectoire du pays et les choix du natchalnik (chef), l’affaire iranienne tombe à point nommé : elle met en évidence que Vladimir Poutine, s’il peut se tromper lourdement, a la baraka, un élément crucial en politique.


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