Ru Ru

Combien de temps la Russie pourra-t-elle financer sa guerre ?

Arnaud Dubien Arnaud Dubien
25 février 2026
La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF : https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-combien-de-temps-la-russie-pourra-t-elle-financer-sa-guerre-11685396




Que la plupart des indicateurs soient passés à l’orange n’est guère contesté en Russie, y compris par le gouvernement. Après trois années surprenantes (récession brève et limitée à 1,2% en 2022 suivie d’une croissance supérieure à 4% en 2023 et 2024), la trajectoire macroéconomique revient dans des eaux plus conformes au potentiel du pays : environ 1% de croissance en 2025, sans doute un peu moins en 2026 et un peu plus en 2027 si l’on en croit les prévisions du FMI et de la Banque mondiale.

L’inflation, après avoir reculé à environ 5,6% fin 2025, est de nouveau repartie à la hausse (6,37% à la mi-février en rythme annuel) en raison notamment du relèvement de la TVA de 20% à 22% au 1er janvier. Une mesure qui vise à combler le déficit budgétaire, qui s’établissait – d’après les données préliminaires – à 2,6% du PIB en 2025 (contre 0,5% initialement envisagé).

A cela s’ajoutent, entre autres, les difficultés de plusieurs secteurs importants comme la métallurgie (production d’acier en recul de 5%), l’automobile (-12%) ou le transport ferroviaire (RZD, la compagnie nationale de chemins de fer, a vu son trafic fret se contracter de 5,6% et est confrontée à une situation financière inquiétante). De nombreuses entreprises individuelles sont en outre menacées par l’abaissement des seuils de chiffre d’affaires et de TVA décidé par le gouvernement l’an dernier.

Pour résumer, l’argent se fait donc plus rare, que ce soit au niveau du gouvernement, des entreprises ou des ménages.

Pour autant, la situation économique de la Russie ne semble pas critique à court terme. Personne n’envisage une récession en 2026 ; le déficit, s’il sera sûrement supérieur aux 1,6% inscrits au budget de cette année, ne devrait pas dépasser 3,5%. La dette de l’Etat est quant à elle limitée à 16,5% du PIB, un chiffre qui fait sans doute rêver nombre de ministres des Finances du G7.

Contrairement à une idée largement répandue, la Russie n’a pas encore véritablement coupé dans ses dépenses civiles. Et elle n’a pas non plus basculé en économie de guerre malgré des dépenses militaires se situant aux alentours de 8% du PIB. En d’autres termes, elle en "garde sous le pied" à l’heure où l’horizon s’assombrit.

La baisse des revenus tirés des hydrocarbures peut-elle changer la donne ? Les chiffres de janvier – 393 milliards de roubles, soit environ 4 milliards d’euros, contre 789 un an plus tôt et 447 en décembre – sont a priori spectaculaires.

Ils résultent du tassement des exportations vers l’Inde à la suite des sanctions américaines contre Rosneft et Lukoil adoptées fin novembre, de cours mondiaux relativement bas début 2026 et – peut-être surtout – d’un rouble très surévalué. En extrapoler une tendance durable est à ce stade hasardeux. Rien ne dit que les rabais consentis par les vendeurs russes (environ 28 dollars par baril) ne se résorberont pas comme ce fut le cas en 2023 après la fermeture du marché européen. Le Brent est passé de 60 à plus de 70 dollars le baril en quelques semaines sur fond de tensions autour de l’Iran.

Les agences Bloomberg et Kpler pointent en outre l’apparition de nouvelles catégories – "destination inconnue" et "acheteurs inconnus" – pour des volumes correspondant peu ou prou à la baisse des ventes russes officielles en Inde. Où les douanes donnent par ailleurs des prix d’achat du brut russe sensiblement supérieurs à ceux communiqués par Argus, auxquels se réfèrent généralement les journalistes.

Last but not least, les recettes pétro-gazières ne représentent plus qu’un quart du budget fédéral russe contre plus de 50% en 2018. En d’autres termes, la vulnérabilité de la Russie aux chocs extérieurs – si elle n’a pas disparu – a été sensiblement réduite.

Le scénario le plus probable en cas de difficultés persistantes n’est pas une inflexion des positions du Kremlin sur l’Ukraine mais une nouvelle augmentation de la pression fiscale (les oligarques pourraient être mis personnellement à contribution, une mesure qui serait sûrement populaire au sein de la population) et de véritables coupes dans certains secteurs civils. Une approche court-termiste néfaste pour l’avenir du pays mais qui est au fond assez conforme à la vision des priorités actuelles du Kremlin.

L’essentiel pour Vladimir Poutine et le régime est de gagner la guerre d’Ukraine. Le reste attendra.


Derniers blogs