Ru Ru

Premier bilan vu du Kremlin

Arnaud Dubien Arnaud Dubien
7 décembre 2025
La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF : https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-2025-premier-bilan-vu-du-kremlin-11644049

S’agissant de l’Ukraine, l’état d’esprit au Kremlin n’a pas changé depuis le printemps. Vladimir n’a sans doute jamais été aussi confiant dans la capacité de son pays à atteindre ses objectifs.

Sur le terrain, l’armée russe semble pourtant toujours en retard par rapport à l’agenda politique (ce qui conduit Moscou à revendiquer la partie du Donbass qu’elle n’a pas conquise) ; mais elle est en train de faire sauter simultanément plusieurs verrous (Pokrovsk, Konstantinovka, Seversk, Gouliaipolié, Liman, Koupiansk) importants du dispositif adverse, tandis que ses frappes dans la profondeur contre la logistique, les industries de défense et le secteur énergétique ukrainiens semblent produire plus d’effet que les attaques contre ses propres raffineries. Le Kremlin voit par ailleurs que la révélation des scandales de corruption dans l’entourage du président Zelensky a un effet corrosif puissant tant à Kiev que chez ses soutiens diplomatiques, en d’autres termes, que les arrières sont également en train de se fissurer.

L’autre grande satisfaction de 2025 pour la direction russe est le divorce en cours entre les Etats-Unis et l’Union européenne, illustré ces dernières heures par la nouvelle mouture de la stratégie de sécurité nationale américaine (dont le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, a dit qu’elle constituait une " étape positive ").

Personne au Kremlin ne croit que Donald Trump roule pour autre chose que ses intérêts et ceux de son pays (les récentes sanctions américaines ont notamment pour effet de réduire à presque rien l’influence russe dans les Balkans et la Maison-Blanche semble bien déterminée à évincer la Russie de nombre de ses marchés énergétiques traditionnels). Mais le désengagement annoncé de Washington en Europe rend possible le fameux "découplage" qui fit rêver tant de stratèges à Moscou depuis les années 1950. Alors même que les grands pays de l’UE et le Royaume-Uni n’ont jamais paru aussi affaiblis économiquement et politiquement depuis des décennies.

Le Kremlin est en outre rassuré sur la solidité de ses liens avec Pékin et New Delhi. Et il préfère, pour l’heure, ne pas dramatiser les "alertes" – pourtant sérieuses – au Moyen-Orient (perte d’influence à Damas, que ne saurait occulter le maintien des bases russes en format réduit, mais aussi net recul en Irak, où Lukoil va devoir céder ses parts dans le gisement géant West Qurna), en Afrique et, surtout, en ex-URSS (l’Arménie a fait le choix de prendre ses distances avec Moscou ; l’Azerbaïdjan – fort du soutien d’Erdogan… et d’Israël – se voit en nouvelle puissance régionale ; la Moldavie semble quant à elle inexorablement dériver vers Bucarest et Bruxelles, tandis que de sérieuses interrogations planent sur les scénarios de succession à venir au Kazakhstan et en Biélorussie, les deux plus proches alliés de Moscou).

Vladimir Poutine ne semble pas non plus particulièrement inquiet de la situation intérieure dans son pays. Certes, le ralentissement de l’économie est une réalité incontournable (la croissance sera inférieure à 1% cette année, contre plus de 4% en 2023 et 2024) et l’Etat russe est contraint d’augmenter la pression fiscale (TVA portée à 22% au 1er janvier prochain après la hausse de l’impôt sur le revenu en 2024) pour financer la guerre.

Mais pour l’heure, le déficit budgétaire reste cantonné aux alentours de 2,5% et la baisse sensible des revenus pétroliers (environ – 20% en glissement annuel) n’est pas critique compte tenu de la moindre exposition de la Russie aux recettes des hydrocarbures (qui ne représentent plus qu’un quart des rentrées de l’Etat, contre plus de 50% en 2018).

Bref, l’économie russe s’essouffle indéniablement, mais espérer que des difficultés financières conduisent le Kremlin à arrêter la guerre en Ukraine est une illusion. La société russe continue à faire le dos rond, à fermer les yeux sur nombre de réalités déplaisantes et à attendre la paix. Les cercles de pouvoir – tétanisés par les services de sécurité – sont quant à eux plus que jamais sous contrôle avant que s’ouvre – une fois tournée la page de l’Ukraine – la séquence potentiellement la plus périlleuse pour le système : celle de la succession au Kremlin.


Derniers blogs