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Pourquoi la Russie compte-t-elle les coups en Iran ?

Igor Delanoë Igor Delanoë
13 mars 2026
Alors que les frappes américano-israéliennes contre la République islamique se poursuivent et qu’un nouveau Guide suprême vient d’être désigné, les manchettes de la presse occidentale s’interrogent : la Russie est-elle gagnante ou perdante à ce stade du conflit ?

La retenue du Kremlin face à l’opération Epic Fury est venue alimenter l’image d’une Russie « spectatrice » qui, après la chute d’Assad en décembre 2024, et l’enlèvement du président vénézuélien Maduro en début d’année par les Américains, assiste, une fois de plus, « impuissante » à l’attaque d’un de ses partenaires. Rappelons que l’accord sur le partenariat stratégique global russo-iranien renouvelé début 2025 ne comporte aucune clause d’assistance militaire obligatoire en cas d’agression d’une des parties signataires. Autrement dit, l’Iran et la Russie sont partenaires, mais pas des alliés militaires, comme peuvent l’être la Biélorussie et la Corée du Nord pour Moscou. Aussi, la Russie a, sans surprise, condamné fermement les bombardements américano-israéliens, les qualifiant d’actes d'« agression armée non provoquée » et de violation du droit international. Vladimir Poutine a aussi condamné sans équivoque l'assassinat « cynique » du Guide suprême, Ali Khamenei. Toutefois, au-delà de ces condamnations, une réaction plus démonstrative, voire musclée, de la Russie était certainement attendue, notamment par ses partenaires sécuritaires africains.

Or, s’il y a bien eu des livraisons d’équipements militaires russes à l’Iran avant le 28 février, ceux-ci sont de bien peu d’utilité dans cette guerre. En janvier 2026, alors que les manifestations d’ampleur qui ont secoué l’Iran en début d’année diminuaient en intensité, Moscou a envoyé plusieurs dizaines de véhicules blindés Spartak, des armes légères et des hélicoptères d'attaque Mi-28. En outre, des systèmes de brouillage contre les terminaux Starlink et des logiciels de reconnaissance faciale russes auraient été fournis aux autorités iraniennes, le tout devant servir à la répression et à reprendre le contrôle de la situation dans le pays. Un contrat d'un montant de 500 millions de dollars a aussi été conclu, qui prévoit la livraison par la Russie à l'Iran de 500 systèmes anti-aériens portatifs courte portée Verba et de 2 500 missiles entre 2027 et 2029. Toutefois, ce dont l’Iran a besoin, ce sont des batteries de défense anti-aérienne et des intercepteurs en nombre pour faire face aux salves de missiles, ce que la Russie ne peut lui fournir, compte tenu de ses propres besoins pour le champ de bataille ukrainien. Moscou — et Pékin — fourniraient cependant bien à la République islamique du renseignement satellitaire sur les positions des bâtiments de guerre américains et sur les autres sites militaires disséminés à travers le Golfe, et utilisés pour les frappes contre l’Iran. En somme, la Russie fait ce que font les États-Unis avec l’Ukraine, qui est irriguée en temps réel avec des informations américaines sur les mouvements de troupes russes et qui reçoit des dossiers de cibles clefs en main pour des frappes contre le territoire russe.

La réaction mesurée de la Russie s’explique surtout par des raisons politiques. Moscou est embarquée dans des négociations trilatérales avec l’Ukraine et les États-Unis impulsées par Donald Trump qui penche plutôt en faveur de Moscou sur ce dossier. Elle n’a donc pas intérêt à provoquer un retournement du président américain avec une assistance trop ostentatoire à l’Iran. Donald Trump a d’ailleurs eu tendance à minimiser l’assistance satellitaire au ciblage fournie par les Russes aux Iraniens. Autre paramètre : les pétromonarchies du Golfe. Non seulement le commerce entre la Russie et les pétromonarchies arabes est trois à quatre fois plus élevé que le commerce russo-iranien (5 milliards de dollars en 2025), mais les Émirats arabes unis (12 milliards d’échanges commerciaux avec la Russie en 2025) sont devenus depuis 2022 pour Moscou une plateforme incontournable pour s’affranchir des difficultés financières causées par les sanctions occidentales. En outre, l’accord OPEP+ sur les quotas de production de pétrole conclu depuis près de 10 ans demeure la clef de voûte du dialogue politique entre la Russie et l’Arabie saoudite. Autrement dit, depuis le 28 février, le Kremlin réalise un numéro d’équilibrisme diplomatique à l’égard de ses partenaires arabes du Golfe. Enfin, Moscou conserve des relations fonctionnelles avec Tel-Aviv qui est favorable au maintien des bases russes en Syrie, perçues comme contrepoids à la Turquie…

Cette guerre a toutefois aussi déjà fourni quelques dividendes à la Russie : le prix du pétrole a bondi, dépassant la barre des 100 dollars pour le Brent en début de semaine, ce qui se répercute déjà sur les recettes pétrogazières russes. Même si les recettes des ventes de pétrole et de gaz représentaient environ 23 % des rentrées du budget fédéral en 2025, cet afflux d’argent inattendu est une bonne nouvelle pour les finances de la Russie. Surtout, l’Inde et la Chine ont annoncé l’augmentation de leurs importations de brut russe afin de compenser les volumes manquants qu’elles ne peuvent plus se procurer dans le Golfe. L’Inde, en particulier, avait été l’objet de pressions américaines en 2025 pour cesser ses achats de brut russe ; ceux-ci avaient décliné au dernier trimestre de l’année dernière. Ces ventes sont consenties par la Russie avec un rabais nettement inférieur aujourd’hui à celui appliqué en 2025, de l’ordre de 4 à 5 dollars/baril, contre des remises qui allaient au-delà de 15 dollars/baril auparavant. La suspension des livraisons de GNL par le Qatar est à l’évidence une aubaine inespérée — et temporaire — pour Moscou dont le budget avait terminé 2025 avec un déficit de 2,6 % du PIB, notamment en raison du prix bas des hydrocarbures. Cette hausse soudaine du prix du baril et du gaz va également se répercuter sur celui des engrais, que la Russie exporte massivement (45 millions de tonnes en 2025). Rappelons que quelques jours avant l’éclatement de la guerre en Iran, l’Union européenne a décidé de suspendre les taxes sur les importations d’engrais sauf ceux en provenance de Russie. En outre, à partir du 18 mars, une nouvelle réglementation européenne est censée entrer en vigueur, compliquant les importations de GNL en provenance de Russie, car elles devront faire l'objet d'un accord supplémentaire avec les douanes européennes… À cet égard, Vladimir Poutine a annoncé la semaine dernière la possibilité d’un retrait de la Russie du marché du gaz européen, en anticipation de l’objectif de l’UE de ne plus importer une goutte de gaz russe en 2027. Le but est certainement d’amplifier les tensions énergétiques et économiques en Europe, et d’augmenter ainsi le coût du soutien à l’Ukraine.

Car outre ce mauvais « timing » pour l’UE, cette guerre provoque aussi un défi majeur pour l’Ukraine : celui de l’effondrement des stocks de missiles intercepteurs pour les batteries anti-aériennes Patriot. Malgré la différence de coût de fabrication — 20 000 dollars pour un drone kamikaze Shahed, contre plus de 3 millions de dollars pour un intercepteur pour Patriot —, le niveau de consommation de ces munitions reste très élevé dans ce conflit. D’après plusieurs sources militaires occidentales, au 5 mars, les États-Unis auraient déjà tiré près de 800 intercepteurs depuis leurs batteries Patriot disséminées à travers le Golfe et en Israël. À titre de comparaison, le commissaire européen chargé de la défense et de l'espace, Andrius Kubilius, a déclaré, lors d’une visite en Pologne le 6 mars, que « les Ukrainiens ont eu besoin d’environ 700 missiles Patriot PAC-2 et PAC-3 rien que pour la saison hivernale ». Selon Andrius Kubilius, l'Ukraine aurait besoin d'environ 2 000 missiles ou plus chaque année. Rappelons que Lockheed Martin a produit 620 missiles PAC-3 MSE et environ 300 missiles PAC-2 GEM-T en 2025 pour le système Patriot. L’Ukraine se retrouve donc dans une situation critique du point de vue de sa défense anti-aérienne, d’autant plus que la reconstitution des stocks prendra plusieurs mois — et coûtera cher —, une fois la guerre en Iran terminée.

Les bombardements américano-israéliens ont cependant déjà mis en lumière un certain nombre de risques pour la Russie. Cette guerre compromet le projet de corridor de transport logistique international Nord-Sud (INSTC) dont le chantier a été lancé depuis 2022. Le 1er avril, l'Iran devait débuter les travaux de la ligne ferroviaire Racht-Astara, un tronçon de 162 kilomètres qui reliera les réseaux ferroviaires existants de l'Iran et de l'Azerbaïdjan. Le coût du projet est estimé à 1,6 milliard d'euros, dont 1,3 milliard devrait être couvert par un crédit interétatique russe. L’INSTC est stratégique pour la Russie dans la mesure où il contribue à lui rendre accessible la région du Golfe et à lui fournir un accès direct à des eaux éloignées des côtes et des restrictions occidentales. Peu attractif pour les entreprises privées russes, le marché iranien le sera encore moins au sortir de la guerre, et la profitabilité des projets, déjà modeste pour les sociétés publiques russes impliquées, sera encore plus douteuse. L’élargissement de la géographie du conflit au Caucase du Sud après les frappes contre le Nakhitchevan, même si il est de nature à compromettre le projet de corridor logistique TRIPP de Donald Trump, ne constituerait pas pour autant une bonne nouvelle pour Moscou. Enfin, cette crise a révélé les fractures au sein des BRICS+, un forum particulièrement choyé par le Kremlin qui y voit volontiers un incubateur pour la constitution d’un futur ordre international multipolaire post-occidental. Dans cette guerre, un membre des BRICS+, l’Iran, frappe en représailles le territoire d’un autre membre, les Émirats arabes unis, tandis que l’Inde, membre fondateur des BRICS, fait preuve de compréhension à l’égard d’Israël.

La Russie, à ce stade, a peu de raisons objectives de s’impliquer directement dans ce conflit, d’autant plus que le scénario de l’implosion du régime après sa décapitation ne s’est pas réalisé. Un répit s’offre à elle pour ses exportations de pétrole et de gaz, et il ne serait pas surprenant que les Ukrainiens cessent temporairement leurs frappes sur les infrastructures énergétiques russes. Si le régime survit à cette guerre, une fois celle-ci terminée, il sera encore plus dépendant de la Russie car l’Iran se sera aliéné la neutralité bienveillante des pétromonarchies qu’il a bombardées. Enfin, le moment venu, Moscou pourra tenter de proposer sa médiation.

Source photo : United States Coast Guard.
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