La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF :
https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-automne-2026-etat-des-lieux-vu-de-moscou-11776898 De fait, la Russie est confrontée à une multiplication des périls tant sur le plan interne que sur les fronts extérieurs. Pourtant, à la sidération du début de l’été face à l’étendue – y compris géographique – des dégâts, semble avoir succédé une forme d’acceptation de la
"nouvelle réalité" par la société. Le Kremlin croit, quant à lui, à tort ou à raison, que le rapport de force militaro-stratégique évolue favorablement à l’approche de l’hiver.
L’économie constitue clairement l’un des principaux motifs de préoccupation de Vladimir Poutine. Il est vrai que beaucoup de signaux sont passés à l’orange voire au rouge ces derniers mois. Les taux de croissance supérieurs à 4% enregistrés – contre toute attente – en 2023 et 2024 sont bel et bien révolus. La hausse du PIB est attendue aux alentours de 0,5% cette année, confirmant le glissement vers la quasi-stagnation amorcée en 2025 (+ 1%). Rarement mentionnée dans la presse, la Bourse de Moscou poursuit sa lente descente aux enfers, l’indice IMOEX dépassant à peine 2100 points alors qu’il flirtait avec la barre des 3000 à l’été dernier.
Le secteur agricole russe, qui a connu un développement spectaculaire au cours de la décennie écoulée (en partie grâce aux sanctions occidentales et aux contre-sanctions décidées par le Kremlin en 2014), est pour sa part confronté à un engorgement de ses exportations de céréales à la suite des bombardements ukrainiens sur les terminaux de Novorossiïsk en mer Noire.
Enfin, le budget fédéral a été exécuté, sur les sept premiers mois de l’année, avec un déficit (2,8%) déjà supérieur à celui inscrit dans la loi de finance pour l’ensemble de l’exercice (1,6%). Il peut paraître modeste au regard de ceux enregistrés dans certains pays de l’Union européenne, mais son financement est plus compliqué (la Russie est coupée des marchés internationaux) et plus onéreux (les titres obligataires émis par le Trésor sont rémunérés à plus de 15%).
Pourtant, malgré ces nuages, l’économie russe n’est toujours pas menacée d’effondrement ; le Kremlin peut financer sa guerre en Ukraine au moins jusqu’à l’été 2027 sans avoir à changer de braquet.
La situation est comparable sur le plan politique intérieur. Lassitude et inquiétude sont les sentiments dominants au sein de la société.
62% des Russes se disent favorables à des pourparlers de paix immédiats avec l’Ukraine d’après un récent sondage du Centre Levada (classé " agent étranger " et donc peu suspect de complaisance envers le pouvoir), tandis que l’institut FOM – pourtant réputé loyal – mesure à 53% le taux d’anxiété dans l’entourage des répondants.
Mais ces états d’âme n’ont aucun débouché politique – ni dans les urnes ni dans la rue. Le système est verrouillé à double tour et, en cette veille de rentrée, c’est bien la technostructure sécuritaire (FSB, Parquet général, Comité d’enquête, etc.) qui donne le ton à Moscou.
Contrairement à une croyance largement répandue en Occident (croyance ravivée par la publication de l’article d’Andreï Melnitchenko début juillet par The Economist), les oligarques, quelles que soient leurs réserves sur la guerre en cours, ne constituent pas une force politique. Ils sont au contraire de plus en plus vulnérables (et donc
in fine plus dépendants du Kremlin, y compris désormais pour la sécurité physique de leurs actifs).
La menace pour Vladimir Poutine peut-elle venir de l’extérieur ? Rien n’est moins sûr.
Certes, l’horizon diplomatique est chargé. Moscou n’attend plus grand-chose du dialogue avec l’administration Trump. Le fameux
"esprit d’Anchorage" (qui n’a semble-t-il existé que dans l’imagination des dirigeants russes) s’est évaporé, et la probable défaite des Républicains aux élections de mi-mandat devrait réduire plus encore les marges de manœuvre du locataire de la Maison blanche (le seul ou presque qui, à Washington, veut une relation non conflictuelle avec Moscou).
Avec les Européens, les Russes sont engagés dans une escalade qui n’est plus seulement verbale. Le risque de dérapage est plus tangible que jamais. Il est cependant probable que le Kremlin, tout en maintenant la pression, ait en tête un autre calcul et considère qu’il faille simplement
"donner du temps au temps". Les Russes anticipent en effet d’importantes turbulences politiques en Allemagne après les scrutins régionaux de septembre. Ils estiment par ailleurs que les élections générales en France et en Italie l’an prochain contribueront puissamment à fissurer le consensus sur l’aide à l’Ukraine.
S’agissant du conflit ukrainien lui-même, l’évaluation qui est faite ces dernières semaines à Moscou est que la guerre d’attrition – bien que de plus en plus douloureuse – affaiblit plus l’adversaire et que l’armée russe a peut-être bien trouvé les leviers pour le faire plier dans les mois qui viennent. Les performances de la nouvelle génération de drones-kamikazes, la faiblesse de la défense antiaérienne ukrainienne et l’asphyxie des deux secteurs économiques (l’agriculture et la métallurgie) qui jusqu’ici généraient des revenus d’exportation alimentent cet optimisme.
Sur le terrain, l’armée russe a certes été stoppée dès janvier sur les fonts nord (Koupiansk) et sud (Zaporijjia), mais elle avance implacablement sur son axe prioritaire (conurbation Sloviansk-Kramatorsk).
Tous ces facteurs mis bout à bout excluent l’hypothèse d’un infléchissement de la position russe. Piqué au vif au début de l’été, Vladimir Poutine a repris du poil de la bête (ce que traduisent notamment ses déplacements de plus en plus fréquents à travers le pays). Il ne lâchera pas le morceau dans ce qu’il croit être la dernière ligne droite de la guerre. Reste à savoir si cet optimisme est plus justifié que celui qui prévalait déjà à l’automne 2025 au Kremlin.