La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF :
https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-l-ete-de-tous-les-dangers-pour-vladimir-poutine-11749068 Ce récit d’une Russie en échec – voire aux abois – se nourrit notamment des images spectaculaires des raffineries en feu et des restrictions imposées dans de nombreuses stations-services du pays. Les commentateurs occidentaux relèvent également un effritement de la popularité de Vladimir Poutine, ainsi qu’une certaine lassitude de la population qui s’exprime parfois de façon inhabituelle comme ce fut le cas en avril avec la blogueuse Bonia. Le dégonflement attendu de la bulle pétrolière après le conflit dans le Golfe ajoute à la conviction que le Kremlin ne pourra bientôt plus financer son effort de guerre. Et qu’il devra donc négocier en position de faiblesse.
Que la Russie traverse une mauvaise passe n’est guère contestable (même la mouvance ultra-patriotique à Moscou l’admet). L’évolution la plus significative à cet égard est au demeurant difficilement chiffrable : elle concerne l’état d’esprit des élites et cercles dirigeants, au sein desquels la discrétion est de mise mais où plus personne ou presque ne croit que les objectifs initiaux de "l’opération militaire spéciale" lancée par Vladimir Poutine le 24 février 2022 puissent être atteints.
La publication, le 21 mai dernier, d’un long article d’un chercheur bien connu à Moscou dans lequel l’auteur appelle à tenir compte de la réalité militaire et à se garder de toute illusion sur la capacité de l’armée russe à obtenir une capitulation de l’adversaire est un
"signal faible" intéressant. Que l’on aurait cependant tort d’interpréter comme un appel inconditionnel à paix. Tout comme les sondages, concordants, qui montrent que près des 2/3 des Russes sont favorables à ce que des pourparlers s’engagent avec l’Ukraine. Les conditions souhaitées de la paix décrites par les répondants ne sont en effet pas très éloignées de celles du Kremlin. En d’autres termes, oui à la fin des hostilités, mais pas au prix d’une défaite.
Au plan économique, le miracle de 2023 et 2024 – années qui ont vu une croissance supérieure à 4% en Russie – appartient au passé. Tous les indicateurs sont à l’orange ou au rouge. Le plus inquiétant est probablement celui relatif aux investissements, qui ont reculé de plus de 14% au premier trimestre. De façon générale, l’activité est atone, les acteurs économiques sont inquiets et l’Etat cherche par tous les moyens de nouvelles rentrées à court terme, au risque d’aggraver encore les choses (le relèvement du taux de TVA à 22% et l’abaissement du seuil de chiffre d’affaires pour les autoentrepreneurs ont entraîné des fermetures massives de petites sociétés et la résurgence de pratiques – paiements de salaires en cash, retour aux
"pratiques informelles", etc. - que l’on croyait révolues).
Du point de vue militaire, la plupart des Russes comprennent que leur armée
"n’y arrive pas". La poussée de la fin 2025 sur le front Sud et la campagne de bombardements contre le système énergétique ukrainien n’ont pas entraîné de rupture. Depuis quelques semaines, l’armée de Kiev a même repris l’initiative dans certains secteurs et elle semble en mesure de conduire des frappes dans la profondeur plus efficaces que dans le passé. Fondamentalement, l’état-major russe – dont la propension à enjoliver la situation ne se dément pas mais que Vladimir Poutine persiste à écouter (il recevrait, dit-on à Moscou, trois rapports du général Guérassimov chaque jour) – semble à court d’idées pour infléchir la situation.
Ceci posé, doit-on s’attendre à un changement d’approche de Moscou et à une fin de la guerre dans les mois qui viennent ? Rien n’est moins sûr. Vladimir Poutine et le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov ont réitéré que les objectifs du pays en Ukraine seraient atteints. Le Kremlin semble croire que les pressions européennes actuelles et la campagne de frappes ciblant la Crimée et la base industrielle du pays sont un va-tout psychologique et politique visant à l’amener à la table des négociations avant l’hiver, qui s’annonce périlleux pour l’Ukraine.
Quant à la guerre elle-même, rappelons qu’elle a connu plusieurs phases au cours desquelles les armées russe et ukrainienne ont successivement eu l’initiative. Les épisodes précédents invitent à la plus grande prudence dans les évaluations des rapports de forces, d’autant que les informations sur l’état réel des pertes – en particulier du côté ukrainien – sont très partielles. De sources indépendantes, l’armée russe avance sur le terrain dans le Donbass et à Koupiansk. Et le chef de l’état-major ukrainien Syrski appelle dans un entretien au Times à ne pas sous-estimer la Russie.
Une chose est sûre à ce stade : ni Moscou, ni Kiev ne sont prêts à
"lâcher le morceau". Les Européens ne veulent pas se déjuger malgré les coûts de plus en plus difficilement soutenables et le risque croissant de divisions, tandis que l’administration Trump n’est plus en mesure d’imposer quoi que ce soit après sa piteuse campagne iranienne. En l’absence d’arbitre plus ou moins neutre pouvant offrir une solution et permettre aux uns et aux autres de sauver la face, la guerre d’Ukraine risque – hélas – de durer encore longtemps.