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S-400 turcs : fin de partie dans le Golfe ?

Igor Delanoë Igor Delanoë
20 juillet 2026
L’affaire des S-400 turcs va-t-elle connaître un épilogue persique ? Le sujet a ressurgi de manière assez inattendue à l’occasion du sommet de l’OTAN à Ankara les 7 et 8 juillet derniers. Lors d'une rencontre bilatérale avec le président turc Erdoğan, Donald Trump a en effet annoncé son intention de lever les sanctions CAATSA (Countering America's Adversaries Through Sanctions Act) votées en 2017 sous la première administration Trump, et imposées à la Turquie depuis 2020 pour son achat de systèmes anti-aériens russes S-400. Le but de la manœuvre, outre de « récompenser » un allié considéré comme plus fiable et fidèle que les autres selon le président américain, est de permettre la vente de chasseurs F-35 à Ankara, programme dont la Turquie est exclue depuis 2020. Le 13 juillet, le président turc a convoqué une réunion de son cabinet pour dresser un bilan du sommet de l’OTAN, et évoquer la question des S-400. Le jour même, un chroniqueur du quotidien Hürriyet, Abdulkadir Selvi, réputé bien informé, affirme dans un article qui ressemble à un ballon d’essai que les S-400 turcs ont été vendus à un pays du Golfe, certaines de ses sources évoquant les Émirats arabes unis, d'autres, le Qatar. À ce jour, aucune confirmation officielle n’a été donnée par la Turquie, le vice-président de l'AKP — le parti présidentiel —, Hasan Basri Yalçın, qualifiant même ces informations de pure spéculation. Côté russe, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a toutefois confirmé des contacts avec la Turquie sur ce dossier sans en préciser le contenu.

Rappelons qu’Ankara avait acheté à la Russie deux batteries de systèmes de défense anti-aérienne S-400 et 120 missiles associés en 2017, pour 2,5 milliards de dollars, systèmes qui ont été livrés en 2019. Ce choix avait alors été critiqué par les Alliés et par Washington, qui avait donc adopté des sanctions. Or, cette option russe faisait elle-même suite à un précédent appel d’offres passé par la Turquie en 2013, et qui avait abouti à ce que les autorités turques retiennent les systèmes de défense anti-aérienne HQ-9 chinois (ou FD-2000 dans leur version export) en 2013, pour 3,4 milliards de dollars, provoquant, déjà, l’ire de Washington. Cependant, la Turquie se rétracta en 2015, et relança un tender qui aboutit alors à l’achat des S-400.

Il existe un précédent relativement proche dans l’histoire de l’OTAN, avec l’achat en 1997 de deux batteries de systèmes S-300 par Chypre. La livraison de ces systèmes provoque une crise au sein de l’Alliance en raison des protestations véhémentes de la Turquie. La solution qui est alors trouvée pour « sortir par le haut » de cette crise a été celle du transfert fin 1998 des systèmes litigieux à la Grèce, qui les redéploie en Crète. Les S-300 s’y trouvent toujours aujourd’hui, malgré les pressions des Alliés sur Athènes en 2023-2024 pour les envoyer à l’Ukraine.

Outre que lever les sanctions CAATSA relève du pouvoir exécutif et nécessite aussi un examen par le Congrès des mesures visant à les assouplir ou à les lever, la vente elle-même du F-35 est bloquée par une disposition séparée du National Defense Authorization Act de 2020, qui exige une certification conjointe du Département d'État et de la Défense attestant que la Turquie ne possède plus le système S-400 et ses équipements associés, et qu'elle a fourni des garanties crédibles de ne plus en acquérir à l'avenir. Par ailleurs, la revente de ces systèmes reste soumise à l’approbation de Moscou, en vertu de la clause d’utilisateur final. 

L’intérêt des pétromonarchies du Golfe pour les S-400 se comprend : en pleine guerre israélo-américaine contre l’Iran, elles sont la cible des représailles iraniennes depuis le 28 février dernier. Pour Moscou, l’enjeu se situe à plusieurs niveaux. Dès lors que la Turquie souhaite effectivement se débarrasser de ces systèmes — qui, rappelons-le, sont désactivés et stockés dans des hangars depuis leur livraison en 2019, en raison du risque d’aggravation des sanctions américaines en cas de déploiement et d’activation —, on peut raisonnablement imaginer que Moscou ne souhaite ni les voir transférés à l’Ukraine, ni à un pays de l’OTAN, susceptible de les livrer à Kiev ensuite. Deuxième caveat : ces systèmes ne doivent pas non plus être livrés à un pays susceptible de les déployer dans ou à proximité immédiate d’une zone d’intérêt russe, ce qui exclut notamment l’Azerbaïdjan comme bénéficiaire potentiel, malgré les excellentes relations entre Bakou et Ankara, et en dépit du fait que l’armée azerbaïdjanaise est habituée à mettre en œuvre du matériel militaire russe. Vu les tensions russo-azerbaïdjanaises de ces derniers mois et l’importance du couloir caspien pour la Russie, cette option paraît improbable. 

C’est pour cette raison que l’option du golfe Persique paraît crédible dans la mesure où le déploiement des S-400 ne semble pas y être contraire aux intérêts de la Russie. Rappelons que les Émirats arabes unis ont déjà acheté pour 800 millions de dollars en 2000 des systèmes de défense aérienne courte portée Pantsir S1, livrés entre 2009 et 2013. S’ils venaient à recevoir les S-400, la combinaison des deux systèmes leur permettrait d’échelonner leur protection anti-aérienne avec ces systèmes russes, en plus des autres. Les Émirats disposeraient alors de la couverture aérienne la plus diversifiée, devenant le seul pays à mettre en œuvre une combinaison de moyens anti-aériens russes, ukrainiens (avec les drones intercepteurs) et américains. Pour la Russie, le coût politique d’une telle transaction vis-à-vis de Téhéran serait assumable — il s’agit, après tout, d’une négociation quadripartite impliquant les Américains, les Turcs, les Russes et le client, ce qui dilue la responsabilité du deal —, et permettrait de consolider davantage sa bonne relation nouée avec Abou Dhabi. Que cette revente se réalise avec le Qatar ou les Émirats, ou même avec l’Arabie saoudite, elle permettra à Moscou de mettre un pied dans la porte dans le domaine de la défense anti-aérienne longue portée chez les pétromonarchies du Golfe. Autre épilogue possible : le transfert de ces systèmes vers la base turque située au Qatar, ce qui permettrait formellement de les maintenir sous contrôle turc, mais avec une probable garantie donnée à Washington qu’ils ne reviendront jamais en Turquie. 

Reste la question des contreparties que Moscou ne va pas manquer d’exiger d’Ankara pour donner son feu vert à cette revente. Celles-ci peuvent couvrir un large spectre de sujets de la relation bilatérale et toucher à de nombreux enjeux de sécurité régionale : allègement du soutien turc à l’Ukraine, futures restrictions posées par la Turquie sur l’activité navale otanienne post-guerre en mer Noire, ou assouplissement de la position turque à l’égard de l’utilisation de Tartous par la marine russe, utilisation qui y est entravée depuis la chute d’Assad ? Les options sont nombreuses, et l’enjeu pour Ankara est de taille puisqu’il s’agit de sa réintégration dans le programme F-35. Au grand dam d’Israël et de la Grèce, qui peuvent torpiller le dossier.

Source photo : сhaîne RuTube du ministère de la Défense de la Fédération de Russie.
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