La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF :
https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-pour-qui-preche-andrei-melnitchenko-11756695 Depuis le déclenchement de la guerre d’Ukraine en février 2022, les élites russes – et notamment ceux que l’on appelle, un peu abusivement, les "oligarques" – font profil bas.
La plupart d’entre eux se taisent et se concentrent sur la gestion de leurs groupes. Seuls deux capitaines d’industrie de premier plan, Vaguit Alekperov et Oleg Deripaska, respectivement fondateurs du pétrolier Lukoil et du champion national de l’aluminium Rusal, s’étaient prudemment exprimés sur le sujet, émettant le souhait d’une cessation rapide des hostilités. Deux autres – le banquier Oleg Tinkov et le patron de Yandex Arkadi Voloj, qui résidaient de longue date en Grande-Bretagne et en Israël – ont coupé les ponts avec la Russie et cédé leurs actifs.
Le 30 juin dernier, Guermann Gref – une figure de proue de la mouvance libérale à Moscou, ancien ministre de l’Economie et actuel patron de Sber, la Caisse d’épargne russe – avait pour sa part déclaré ne pas croire qu’il y avait dans le pays une seule personne qui aurait d’autre préoccupation que la fin des opérations militaires ; son propos n’avait cependant eu guère d’écho au-delà du microcosme moscovite.
Dans ce contexte, la dernière édition de
The Economist n’en est que plus remarquable. L’hebdomadaire britannique ouvre en effet ses colonnes à Andreï Melnitchenko, 54 ans, n°8 du classement 2025 de Forbes Russie avec une fortune estimée à plus de 20 milliards de dollars.
Natif de Biélorussie, ayant une mère ukrainienne, l’oligarque a un parcours à la fois typique de sa génération et assez original. Après de solides études de physique à l’université d’Etat de Moscou, il crée la banque MDM, qui survit à la crise financière de 1998 et s’impose comme un établissement important au début des années 2000. Contrairement à d’autres – notamment Mikhaïl Khodorkovski –, Andreï Melnitchenko ne doit pas son ascension aux privatisations controversées de l’ère Eltsine.
En 2007, il vend son entreprise pour se recentrer sur le secteur des matières premières. Ses deux fleurons industriels sont Eurochem, l’un des principaux acteurs mondiaux des engrais azotés, et SUEK, le principal groupe charbonnier du pays. Opérant depuis la Suisse à partir de 2015, Andreï Melnitchenko est placé sur les listes de sanctions européennes dès mars 2022. Il rentre en Russie un an plus tard.
Dans son long essai (qui est accompagné d’un article " explicatif " d’Arkadi Ostrovski, le correspondant de
The Economiste pour la Russie), Andreï Melnitchenko revient sur l’érosion du système de sécurité internationale, sur la fin de la globalisation (dont les règles, selon lui, n’étaient pas neutres) et, bien entendu, sur l’Ukraine, la politique occidentale et les destinées de la Russie.
Il esquisse quatre scénarios : une Russie humiliée après une défaite en Ukraine et revancharde, une Russie dans l’orbite de la Chine, une Russie fragmentée et un pays transformé en forteresse assiégée permanente.
Refusant l’hypothèse de l’émigration et de la rupture avec sa patrie, considérant qu’aucune des options évoquées n’est satisfaisante, Melnitchenko estime que la Russie – qui doit demeurer un acteur de la vie mondiale et non la subir – aura à choisir sa voie après la guerre (dont il n’envisage pas qu’elle puisse être perdue). Selon lui,
" la discussion est inévitable " à l’intérieur du pays, une phrase qui se lit en creux comme une invitation à penser l’après-Poutine et à sortir de la spirale répressive.
A qui s’adresse Melnitchenko et d’où parle-t-il ? Deux points de vue s’opposent frontalement ces derniers jours.
En Occident, notamment dans les milieux russes d’opposition, on pointe les connivences entre le Kremlin et l’oligarque (qui, inquiété à son retour par le Parquet général, s’est acquitté d’une contribution "volontaire" d’environ 300 millions de dollars au profit du centre Sirius créé à Sotchi sous les auspices de Vladimir Poutine). Certains commentateurs voient dans le texte de Melnitchenko des éléments de langage (sur la souveraineté notamment) proches des thèses du Kremlin. A l’inverse, à Moscou – où l’article a fait beaucoup de bruit et est largement commenté – on s’interroge sur le sens de cette publication, à l’heure où le pays est en difficulté, dans une revue généralement hostile. Ne s’agirait-il pas d’impulser, sous influence britannique, un débat forcément clivant au sein des cercles de pouvoir et d’y semer la discorde ?
Intéressant car révélateur d’un mode de pensée répandu au sein des élites russes, n’ayant pas forcément une portée historique, le "manifeste Melnitchenko" est probablement né d’un désir de s’exprimer librement en direction d’un auditoire occidental et de la volonté de faire un "coup éditorial".
Il ne faut sans doute y voir aucun grand dessein ni complot. Appel – teinté de pessimisme – aux responsables raisonnables des deux bords, ce texte retient l’attention en raison des tensions russo-occidentales inédites et du statut – prestigieux – du medium qui le porte. Sera-t-il lu au Kremlin, à l’Elysée ou à la Maison-Blanche ? Il est à craindre que non.