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D) Régions

David Teurtrie David Teurtrie
1 Novembre 2019

Touva : une république russe à (ré)intégrer

La république de Touva est située au sud de la Sibérie, à la frontière de la Mongolie. On considère que Kyzyl, sa capitale, occupe le centre géographique de l’Asie, ce qui est synonyme de continentalité et d’isolement : montagneuse à 80 %, la république se trouve à la jonction de la chaîne de l’Altaï et des monts Saïan. À l’écart des grands axes de transport, de tradition pastorale (éleveurs nomades), les Touvains, peuple turcophone culturellement proche des Mongols (bouddhisme tibétain), ont longtemps vécu aux confins septentrionaux de la Chine. Mais en 1914, alors que la Mongolie voisine prend le chemin de l’indépendance, Touva est transformée en protectorat russe et devient ainsi le dernier territoire à rejoindre l’Empire de Russie. En 1921, la République populaire de Touva est associée à l’URSS ; elle n’y sera, toutefois, officiellement rattachée qu’en 1944. Au début des années 1990, Touva compte parmi les républiques qui revendiquent une forte autonomie vis-à-vis du Centre fédéral, revendication s’accompagnant de tensions interethniques dans un contexte socioéconomique dégradé (1). La situation se stabilise dans les années 2000 ; néanmoins, la république de Touva, qui n’est toujours pas reliée au Transsibérien, demeure très isolée et mal intégrée à la Fédération de Russie.

Une situation socioéconomique difficile

La république, qui compte trois cent vingt mille habitants, connaît une croissance démographique régulière depuis le début des années 2010 : elle a le taux de natalité le plus élevé de la Fédération (vingt-cinq pour mille). Les Touvains représentent 82 % de la population de la république, les Russes ethniques seulement 16 %. La part des Russes a été divisée par deux depuis la fin de l’URSS en raison d’une forte émigration vers d’autres régions du pays. Touva est ainsi le territoire où, en dehors des républiques du Caucase du Nord, les Russes sont proportionnellement les moins nombreux. Cette situation contraste nettement avec les régions voisines (Républiques de Khakassie, de l’Altaï et de Bouriatie, territoire de Krasnoïarsk) où les Russes sont majoritaires.

Mais en dehors du dynamisme des naissances, Touva est marquée par des indicateurs démographiques défavorables, qui renvoient à une situation socioéconomique difficile. La république souffre d’une mortalité élevée, qui en fait le territoire russe où l’espérance de vie est la plus faible. Tatiana Golikova, vice-Premier ministre en charge de la politique sociale, déclarait en février 2019 que la république de Touva était la région la plus démunie du pays, avec un taux de pauvreté « sans précédent », touchant 41 % de la population. Elle pointait la part importante des mineurs (35 % de la population), dont beaucoup de parents « vivent des prestations sociales » (2). Sans remettre en cause ce constat, Choltan Kara-Ool, à la tête de la république depuis 2007, soulignait que les revenus réels de la population rurale étaient souvent sous-estimés : la grande majorité des éleveurs touvains, dont certains possèdent plusieurs centaines de têtes de bétail, sont en effet enregistrés en tant que propriétaires d’exploitation individuelles auxiliaires (3), statut qui n’est pas soumis à déclaration de revenu ni impôt. Faute d’une autre activité officielle, une grande partie de la population rurale, environ 45 %, est donc automatiquement comptabilisée comme vivant en dessous du seuil de pauvreté. Quoi qu’il en soit, cette situation reflète une économie peu diversifiée et peu intégrée au reste de l’économie russe (4).

La « petite patrie » de Sergueï Choïgou

Afin de sortir d’une forme de sous-développement, les autorités régionales comptent notamment sur l’influence du plus célèbre ressortissant de la république, le ministre de la Défense Sergueï Choïgou. Ce poids lourd de la politique russe est né à Touva d’une mère russe et d’un père touvain, membre des élites régionales. Populaire, réputé pour ses talents de dirigeant et sa loyauté, il fait figure de vétéran du gouvernement fédéral.

Selon le chef de la république, Sergueï Choïgou aurait « participé directement ou indirectement à la construction de toutes les infrastructures publiques importantes dans la région » (5). En tant que ministre de la Défense, il a obtenu du président de Russie la création à Touva d’une des six écoles présidentielles de cadets. Plus encore, alors que l’armée russe ne disposait plus d’implantation à Touva depuis les années 1990, il a décidé, en 2015, d’installer à Kyzyl la 55e Brigade alpine motorisée.

En outre, affichant ainsi sa proximité avec le président Poutine, Sergueï Choïgou a accompagné celui-ci à plusieurs reprises pour des randonnées et autres parties de pêche dans les montagnes touvaines, ce qui a permis de présenter la république sous un jour nouveau. De fait, les autorités locales comptent sur les espaces naturels largement préservés ainsi que sur de nombreux vestiges archéologiques pour développer les activités touristiques.

Un projet stratégique : le raccordement au Transsibérien

À cette fin, la région a besoin d’une amélioration de ses infrastructures de transport, notamment d’une liaison ferroviaire la rattachant au Transsibérien. Le projet de construire une voie ferrée jusqu’à Kyzyl s’est fait jour au début des années 2000, en vue de la mise en exploitation des ressources minières de Touva. C’est d’ailleurs la société qui exploite la mine de charbon d’Elegest, la « Corporation industrielle et énergétique de Touva », qui a obtenu la concession de la ligne Kyzyl-Kouraguino et s’est engagée à la construire. Une fois en service, la liaison de quatre cents kilomètres doit permettre l’évacuation de 15 millions de tonnes de charbon par an. Cependant, alors que Vladimir Poutine a participé à la pose symbolique du premier rail en 2011, les travaux n’ont toujours pas commencé. Le problème principal réside dans le coût du projet, près de 200 milliards de roubles (environ 2,7 milliards d’euros), dû aux nombreux ouvrages d’art nécessaires en zone montagneuse, soit huit tunnels d’une longueur cumulée de onze kilomètres et cent vingt-sept ponts de seize kilomètres au total. Finalement, faute d’avancée, le Centre fédéral a décidé de reprendre les choses en main : au début du mois d’avril 2019, en présence des ministres de l’Économie et des Transports, la Corporation industrielle et énergétique de Touva a signé un accord avec la société nationale des chemins de fer, RZD, qui assurera la construction et l’exploitation de la ligne (6). De son côté, Sergueï Choïgou a proposé la participation des Forces spéciales des chemins de fer du ministère de la Défense (7), signe supplémentaire de l’attention du ministre envers sa région d’origine.

La république de Touva

Source : Observatoire franco-russe.

Les autorités fédérales ont donc, semble-t-il, pris la mesure des enjeux de développement de Touva et de la nécessité de désenclaver la république. La construction de la nouvelle liaison ferroviaire est présentée comme un accélérateur du développement de la région, avec la mise en valeur de ses ressources minières, la construction d’infrastructures touristiques et, à terme, le prolongement de la liaison vers la Mongolie, afin de créer un nouveau corridor de transport avec la Chine. Reste à savoir si Moscou se donnera les moyens de réaliser au moins partiellement ces investissements pour une région qui en a cruellement besoin, et s’il y a, par ailleurs, compatibilité entre le développement du tourisme, qui passe par la préservation des espaces naturels, et la mise en valeur du potentiel minier de Touva. 

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1. Z. Anaïban, « Etnosotsialnyïé osnovy mejetnitcheskoï napriajennosti v Respoublike Touva v 90-e gody » [Les fondements ethno-sociaux des tensions interethniques dans la république de Touva au cours des années 1990], Thèse, Moskva, 1999.

2. « Glava Touvy otvetil na slova Golikovoï o samom bednom reguionié strany » [Le chef de Touva a répondu aux déclarations de Mme Golikova sur la région la plus démunie du pays], RBK, 14 février 2019, https://www.rbc.ru/rbcfreenews/5c6582d09a7947473513c96d

3. En russe « Litchnoïé podsobnoïé khoziaïstvo ».

4. I. Touraïeva, « Sotsialno-ekonomitcheskié pokazateli rynka trouda i zaniatosti nasselenia Respoubliki Tyva » [Les indicateurs socioéconomiques du marché du travail et de l’emploi dans la république de Touva], Izvestia IGEA, 2008, n° 4 (60), pp. 44-47.

5. « Glava Touvy : Choïgou – eto tchouvstvo dolga pered svoieï zemlioï, otvetstvennosti za svoïou rodinou » [Le chef de Touva : Choïgou, c’est le sens du devoir envers sa terre d’origine, de la responsabilité vis-à-vis de sa petite patrie], TASS, 20 mai 2015, https://tass.ru/novosti-partnerov/1982188

6. « RJD podipisali dogovor o stroitelstve pervoï jeleznoï dorogui v Touvié » [RZD signe un accord pour la construction de la première ligne de chemin de fer à Touva], RBK, 1er avril 2019, https://www.rbc.ru/economics/01/04/2019/5ca237209a79478d1f42db0a#ws

7. Ju Starostina, M. Kokoreva, « Choïgou predlojil postroit pervouïou jeleznouïou dorogou v Touvié s pomochtchiou armii » [Choïgou propose de construire la première ligne de chemin de fer de Touva avec le concours de l’armée], RBK, 29 mars 2019, https://www.rbc.ru/business/29/03/2019/5c9dcac19a794792470b6f8e#ws