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« 3 questions à » Jean Radvanyi sur le Nagorno-Karabakh

Jean Radvanyi Jean Radvanyi
29 septembre 2020
Jean Radvanyi, professeur émérite des universités à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), membre du Conseil scientifique de l'Observatoire franco-russe


1. Cette reprise des hostilités était-elle prévisible ou s’agit-il d’une surprise ?

Malheureusement, cette nouvelle escalade était prévisible car depuis des mois, on voyait se multiplier les déclarations belliqueuses de part et d’autre. Après la flambée de combats d’avril 2016, des échanges de tirs meurtriers avaient été observés en juillet 2020. Tout récemment, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev avait répondu de façon déterminée aux propos du Premier ministre arménien Nikol Pachinian affirmant que l’Artsakh (la dénomination arménienne du Karabakh) était arménien, point final, jetant le trouble dans les deux pays. Selon M. Aliev, cela réduit à néant toute idée de négociation et il ne restait plus pour Bakou que l’option militaire pour récupérer les territoires occupés. Rappelons que les forces arméniennes contrôlent plusieurs secteurs qui n’avaient jamais appartenu à la région autonome du Karabakh avant 1991.

2. Y a-t-il un risque d'escalade régionale de ce conflit ?

On ne peut pas l’exclure complètement étant donné l’environnement régional de ce conflit vieux de plus de trente ans. Chacun des acteurs ou de leurs voisins et alliés a son propre agenda. M. Pachinian souhaite raffermir son contrôle économique et politique sur le Karabakh qui depuis des années joue un rôle majeur en Arménie, plusieurs des dirigeants de cette région sécessionniste ayant accédé à des postes clefs à Erevan. M. Aliev aimerait reprendre par la force tout ou partie des territoires perdus en 1994 (lors de la conclusion du cessez-le-feu) afin de reprendre d’éventuelles négociations en position de force. La Turquie a toujours soutenu Bakou dans ce conflit et M. Erdogan semble vouloir en faire un nouvel élément de sa mobilisation patriotique en Turquie. Le projet d’un grand espace pan-turkiste a toujours séduit les élites nationalistes turques et le territoire azéri en est un élément clef. Les déclarations récentes de M. Erdogan proposant l’aide militaire active d’Ankara à Bakou sont d’autant plus inquiétantes qu’une intervention turque susciterait certainement une réponse russe. L’Arménie fait partie, avec la Russie, de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC, signé en 2002) qui indique que l’organisation défendrait un de ses membres en cas d’intervention militaire étrangère.

3. Quel rôle peut jouer la Russie dans cette crise ?

On n’en est heureusement pas encore là dans l’escalade mais Moscou se retrouve en position délicate. La Russie co-préside, avec la France et les États-Unis, le groupe de Minsk, chargé depuis 1992 au sein de l’OSCE de trouver une solution diplomatique à ce conflit, mais Bakou critique depuis longtemps son inefficacité et le rôle de Moscou qui a signé des traités d’amitié et de coopération et vend des armes aux deux belligérants. Ce n’est certainement pas un hasard si M. Choïgou, le ministre de la Défense russe, se trouvait le 25 septembre dernier à Bakou où il a rencontré le président azerbaïdjanais, le ministre de la défense et le chef d’État-major. M. Aliev aurait demandé que la Russie livre à l’Azerbaïdjan les mêmes types d’armes sophistiquées qu’à l’Arménie, y compris des avions de chasse Su-30SM, ce que Moscou aurait refusé.

Dans ces conditions, il est difficile pour le Kremlin de réaffirmer sa position de neutralité dans le conflit et ses appels à la reprise des négociations risquent fort de ne pas être entendus. Le drame est que depuis des années, aucun des deux gouvernements ne prépare véritablement l’opinion publique de son pays à de réels compromis qui dégageraient la voie d’une solution diplomatique. On se retrouve dans une impasse armée, un de ces conflits qualifiés bien à tort de gelés.
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