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Ukraine : que veulent les Russes (et les autres) ?

Arnaud Dubien Arnaud Dubien
9 Avril 2021
Le Donbass connaît depuis quelques jours un regain de tension et a réapparu dans l’actualité internationale. Sur le terrain, les accrochages se multiplient : la Mission spéciale d’observation de l’OSCE en Ukraine a ainsi signalé dans son dernier rapport en date du 7 avril pas moins de 1 400 violations du cessez-le-feu dans la seule région de Donetsk, soit près de trois fois plus que dans son précédent relevé du 3 avril. D’importants mouvements de troupes russes ont par ailleurs été rapportés à proximité du Donbass, mais également en Crimée et dans la région de Voronej.

Ces développements ont donné lieu à de nombreuses réactions. Le 6 avril, quelques heures après l’annonce du décès de deux militaires ukrainiens, le président Zelensky appelait l’OTAN à accélérer l’adhésion de son pays, « seule voie vers la fin de la guerre dans le Donbass » selon lui. Vendredi 2 avril, le président américain Biden avait pour sa part réaffirmé, lors de son premier entretien téléphonique avec Volodymyr Zelensky, « le soutien indéfectible des États-Unis à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, face à l’agression en cours de la Russie dans le Donbass et en Crimée ». Dans un communiqué commun publié le 3 avril, la France et l’Allemagne ont appelé « les parties à faire preuve de retenue et à procéder à une désescalade immédiate », tout en disant suivre « avec une grande vigilance la situation, en particulier les mouvements de forces russes ». La Russie s’est elle aussi exprimée à plusieurs reprises ces derniers jours : le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a notamment déclaré que l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN aggraverait la situation, et ajouté que le déploiement des troupes russes à proximité de l’Ukraine durerait aussi longtemps que nécessaire, tout en précisant qu’elles ne constituaient une menace pour personne. Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, avait pour sa part exprimé, le 6 avril, sa déception face à la réaction des Occidentaux et regretté l’absence d’« actions énergiques de nos collègues français et allemands en vue de ramener la partie ukrainienne à la raison ». Un peu plus tôt, l’un de ses adjoints, Sergueï Riabkov avait assuré que Moscou discutait de la situation dans le Donbass avec Washington. Le 4 avril, le président de la Douma d’État, Viatcheslav Volodine, avait quant à lui appelé à l’exclusion de l’Ukraine du Conseil de l’Europe à la suite du décès d’un enfant de cinq ans dans la banlieue de Donetsk.

Cette nouvelle phase de la crise autour du Donbass a en réalité débuté il y a plusieurs semaines. Elle a pour contexte l’érosion progressive du cessez-le-feu conclu en juillet 2020 et l’enlisement du processus diplomatique dans le cadre du Groupe de contact tripartite. À cela s’ajoute un facteur généralement absent des analyses occidentales – le net durcissement du discours et de la politique du président Zelensky depuis le début de l’année. Cette inflexion s’est d’abord traduite, en février, par la mise hors-jeu de Viktor Medvedtchouk, le chef du principal parti d’opposition et relais de Moscou à Kiev, frappé de lourdes sanctions et objet d’une enquête pour haute trahison. Cette décision a été interprétée par le Kremlin comme une rupture stratégique d’autant plus surprenante que l’administration Porochenko n’avait jamais osé franchir le pas. L’adoption quasi concomitante d’une nouvelle doctrine de sécurité nationale réitérant la priorité otanienne, la création d’une « Plateforme criméenne » censée remettre la péninsule annexée en 2014 au cœur de l’agenda médiatique international à l’occasion du 30e anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, enfin, ce que les Russes ont perçu comme d’incessantes manœuvres dilatoires autour des accords de Minsk ont sûrement ajouté à l’exaspération du Kremlin et convaincu les dirigeants russes qu’il n’y avait plus rien à attendre de Zelensky. Que ce dernier ait agi par opportunisme – il est en position délicate dans les sondages en raison notamment de la gestion erratique de la crise du Covid et de l’augmentation du prix du gaz –plus que par conviction ne change rien à l’affaire. Vu de Moscou, le Zelensky de 2021 n’a plus grand-chose à voir avec l’homme de paix élu en 2019. Il a été repris en main par l’establishment sécuritaire, la rue nationaliste et le mainstream occidental (qui l’avait initialement boudé en raison de ses positions jugées trop conciliantes à l’égard de Moscou).

Comment interpréter les récentes initiatives de la Russie ? Sans doute pas comme le prélude à une intervention militaire en Ukraine. L’ampleur somme toute limitée du déploiement de ces derniers jours et son caractère très visible ne vont pas dans le sens d’une opération surprise, comme en Crimée au printemps 2014, ou semi-clandestine, comme dans le Donbass à partir de l’été 2014. Les Russes veulent au contraire montrer leur force. Faut-il y voir d’une tentative d’intimidation, comme le soutient l’analyste américain Michael Kofman (https://www.themoscowtimes.com/2021/04/03/russian-military-build-up-near-ukraine-is-an-intimidation-tactic-a73461) ? Pas seulement. Il s’agit plutôt d’une manœuvre de dissuasion conventionnelle visant à faire comprendre sans équivoque que Moscou n’acceptera aucune nouvelle évolution du statu quo militaire dans le Donbass (où les forces ukrainiennes ont, ces dernières années, fréquemment « grignoté » des portions de la zone grise et se sont par endroits sensiblement rapprochées des positions indépendantistes). À tort ou à raison, en effet, la direction politique et militaire russe est convaincue que Kiev guette la moindre faille pour mettre en œuvre une opération-éclair sur le modèle de celle lancée par les Croates en août 1995 en Krajina. Le facteur géographique – le centre de Donetsk est situé à quelques kilomètres seulement de la ligne de front –, la conviction que les Occidentaux passeront tout à Kiev et attribueront à Moscou le déclenchement d’un nouveau conflit – comme ce fut le cas chez les Anglo-saxons début août 2008 à propos de la Géorgie – et le récent conflit au Karabagh – qui a illustré l’efficacité des drones d’attaque de fabrication turque, en dotation dans l’armée ukrainienne – ont probablement pesé.

Plus encore qu’une offensive ukrainienne d’envergure, la Russie redoute une provocation, une action limitée mais qui ne lui laisserait d’autre choix que d’intervenir, entraînant automatiquement ‒ compte tenu des perceptions dominantes en Occident et du narratif porté par la plupart des médias ‒ une nouvelle vague de sanctions, qui inclurait immanquablement le Nord Stream. C’est précisément ce que souhaitent Kiev, Washington, et les capitales européennes favorables à l'endiguement voire au refoulement de la Russie aux marges du continent.

Cette mise en garde contre toute « tentation de dégel » du conflit par la partie ukrainienne va de pair avec une autre préoccupation en apparence contradictoire : empêcher le gel en l’état du volet politique du dossier Donbass. En d’autres termes, la Russie, par ses gesticulations militaires actuelles, tient probablement à faire savoir qu’elle n’acceptera pas la perte de ses canaux d’influence en Ukraine et la non-application par Kiev des accords de Minsk (qui, rappelons-le, ont été signés après la déroute militaire ukrainienne de Debaltseve en février 2015 et sont théoriquement très favorables aux intérêts de Moscou et de ses protégés séparatistes). En revanche, la thèse selon laquelle le Kremlin voudrait « tester » la réaction de l’administration Biden paraît peu convaincante. Personne à Moscou ne croit que la ligne américaine actuelle puisse être plus flottante que sous Trump (qui, ne l’oublions pas, avait livré à Kiev des missiles antichars Javelin et initié des programmes de coopération militaire bilatéraux) ni que la Russie échapperait à des sanctions extrêmement douloureuses en cas d’offensive militaire. Il s’agit plutôt de placer les Occidentaux – et au premier chef les Français et les Allemands – devant leurs responsabilités. La publication, dans le quotidien Kommersant du 24 mars, des détails des négociations de ces derniers mois sur le Donbass va également dans ce sens. La partie russe veut démontrer que le blocage vient de Kiev et pousser les co-parrains du processus de Minsk à le dire publiquement (le seul responsable français à avoir brisé ce tabou en parlant de « manœuvre de retardement » de l’Ukraine est Jean-Marc Ayrault lors d’un déplacement à Moscou en mars 2016).

Comment la situation dans et autour du Donbass peut-elle évoluer ? Sauf dérapage incontrôlé – que l’on aurait cependant tort d’écarter totalement – les choses en resteront là pour cette fois d’un point de vue militaire. Fondamentalement, ni l’Ukraine – qui perdrait sûrement un nouveau conflit –, ni la Russie – qui s’exposerait à de lourdes conséquences économiques mais aussi politiques, une majorité de sa population ne souhaitant pas la guerre –, ni les Occidentaux – qui ne sont certainement pas prêts à mourir pour Kiev et n’interviendraient pas – n’y ont intérêt. Les lignes politiques peuvent-elles bouger ? C’est également peu probable. Le président Zelensky n’a plus aucune marge de manœuvre politique et a, en outre, compris que la posture victimaire lui rapporterait plus que le rôle de faiseur de paix dans le Donbass. Vu de Washington, l’Ukraine est une prise géopolitique de première importance, qu’il est hors de question de laisser filer. L’Allemagne et la France vont entrer en campagne électorale et auront probablement moins de temps à consacrer à un dossier sur lequel, pour l’instant, elles n’ont enregistré que des succès fort modestes au vu des efforts diplomatiques consentis. Quant à la Russie, rien n’indique qu’elle soit disposée à faire preuve de souplesse sur l’interprétation ou, a fortiori, l’actualisation des accords de Minsk. Elle semble considérer que le temps joue pour elle, au risque de perdre tout levier d’influence en Ukraine et d’être confrontée à un défi stratégique durable à quelques centaines de kilomètres au sud de Moscou, une situation inédite depuis Pierre le Grand.
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