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Les quatre Russies (2011/2025)

Arnaud Dubien Arnaud Dubien
6 juillet 2025
La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF : https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-les-quatre-russies-2011-2025-11572445




Fin 2011, la Russie sort péniblement de la crise financière qui a brisé net la trajectoire – "chinoise", avec une croissance économique de plus de 7% – des deux premiers mandats de Vladimir Poutine. Elle connaît en outre d’importants soubresauts politiques : l’intelligentsia libérale moscovite et une partie de la jeunesse, qui avaient cru à l’hypothèse Medvedev, manifestent contre les résultats des élections législatives et protestent contre le retour annoncé du Premier ministre de l’époque au Kremlin. Dans ce contexte, le quotidien Vedomosti publie, le 30 décembre, un article de Natalia Zoubarevitch, une économiste et géographe de l’Université de Moscou réputée proche des milieux d’opposition. Elle distingue alors quatre Russies.

La "première" est celle des grandes villes – Moscou, Saint-Pétersbourg et les 12 autres agglomérations comptant plus d’un million d’habitants ou presque. À l’époque, y vivent 21% de la population du pays : Zoubarevitch y relève le recul de l’industrie, la montée en puissance des "cols blancs", une évolution rapide de la structure de la consommation et de la façon de s’informer. C’est là qu’en 2011 se trouvent les "citadins en colère", avides d’Occident et de la modernisation qu’il incarne alors aux yeux de la classe moyenne russe.

La "deuxième" Russie est celle des villes de taille intermédiaire, une catégorie qui va des chefs-lieux de districts à des agglomérations de 300.000 (Nijni-Taguil) voire 700.000 habitants (Togliatti). L’industrie, certes parfois mal en point, y reste prégnante, tout comme un mode de vie encore assez soviétique. Les PME/PMI y sont relativement peu présentes, tandis que la fonction publique intermédiaire y est nombreuse. Zoubarevitch évalue cette Russie, où l’État joue un rôle majeur et qui constitue le cœur de l’électorat de Poutine, à environ 25% du pays.

L’auteur décrit ensuite deux autres Russies – la périphérique, celle des petites villes et des campagnes, à la population vieillissante et en déclin depuis des décennies (qui pèse près de 40% du pays selon Zoubarevitch), et celle, plus marginale encore au sens premier du terme, des républiques nationales du Caucase du Nord et de Sibérie méridionale. Dans cette dernière catégorie, les réalités économiques, sociales et politiques y sont si différentes du reste du pays que se pose de fait la question de leur intégration dans un espace unique.

Début 2025, deux sociologues moscovites en vue – Valéry Fiodorov, le directeur de l’institut public de sondage VTsIOM, et Evguéni Mintchenko, le responsable du centre d’étude des élites du MGIMO, l’institut de relations internationales de Moscou – publiaient une étude très fouillée également intitulée Quatre Russies. Selon eux, le pays se divise en "Russie partie" (physiquement ou mentalement), "Russie des capitales", "Russie profonde" et "Russie combattante".

La première rejette catégoriquement "l’opération militaire spéciale", elle est partisane des valeurs occidentales (ou, plutôt, ouest-européennes) et se voit comme faisant partie intégrante du monde globalisé. Cette Russie, d’après l’étude de Fiodorov et de Mintchenko, pèse environ 15% du pays.

La Russie des capitales, elle aussi souvent aisée, a quant à elle fait le choix de s’accommoder de la guerre d’Ukraine ou, plus exactement, de l’ignorer. Elle privilégie son confort, sa sécurité matérielle et attend que les choses se tassent. Cette deuxième Russie représente entre 25% et 30% du pays si l’on en croit les auteurs.

La Russie profonde a accepté la décision de Poutine en février 2024. Moins par conviction idéologique (elle n’est pas va-t-en-guerre même si elle va au front) que par conformisme, d’abord, puis par intérêt matériel dans un second temps. Car cette Russie des champs et des villes petites et moyennes, qui était la grande perdante des années de "transition" (c’est-à-dire de l’après-URSS), est celle qui bénéficie directement de la redistribution économique (et symbolique) de l’après-24 février 2022.

Elle fournit à l’armée russe l’essentiel de ses contractuels – qui touchent des soldes supérieures à 2500 euros par mois en plus de substantielles primes d’engagement ; en est issue la masse des employés du complexe militaro-industriel, où les salaires ont aussi explosé et permettent aux ouvriers de Kourgan ou de Smolensk d’acheter un logement et d’envisager des vacances en Asie ; les enfants de la "Russie profonde" peuvent désormais s’acheter des smartphones et auront un accès prioritaire (et gratuit) à l’enseignement supérieur. Cette Russie pèserait environ 40% du pays d’après Fiodorov et Mintchenko. C’est sur elle que s’appuie le régime.

Enfin, la "Russie combattante" soutient la guerre d’Ukraine tout en regrettant que le Kremlin n’ait pas décidé la mobilisation générale et ne se donne pas les moyens d’aller "jusqu’au bout". Cette "mouvance Z" se recrute parmi les militaires, les habitants des régions frontalières, certains bénévoles ; les considérations idéologiques prévalent, même si quelques carriéristes (notamment des fonctionnaires régionaux voyant un bref passage dans le Donbass comme un tremplin pour leur carrière) y frayent. Leur poids est estimé entre 17% et 19% de la population du pays.

Dans ce paysage chamboulé, Vladimir Poutine navigue à vue. Pour l’heure, le pouvoir voit dans la "Russie partie" et, paradoxalement, dans la "Russie combattante" les principales menaces pour le système. Les "relocalisés", c’est-à-dire ces Russes ayant quitté le pays en février-mars puis à l’automne 2022, sont l’objet d’une répression croissante qui vise à les dissuader de rentrer.

Les "durs" sont également dans le collimateur du Kremlin, surtout depuis l’affaire Prigojine : Guirkine, figure emblématique du "printemps russe" dans le Donbass en 2014, est toujours incarcéré, tandis que les généraux Sourovikine et Popov – très populaires parmi la troupe mais qui ont eu le tort de critiquer l’ancien ministre de la Défense Choïgou – ont été respectivement relégué en Afrique et condamné pour corruption.

La préoccupation du Kremlin semble être, à ce stade, d’éviter la jonction entre la "Russie des capitales" et celle ayant émigré, d’une part, et entre la "Russie profonde" et la mouvance Z, d’autre part. Non sans succès puisque les deux Russies du centre de l’échiquier ne sont apparemment pas prêtes à compromettre leur situation matérielle ni à s’engager dans une fuite en avant politique.




Source photo www.mos.ru

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