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Nouvelles sanctions américaines et discours de Joe Biden : faux-semblants, exercice obligé et main tendue

Arnaud Dubien Arnaud Dubien
16 Avril 2021
Le 15 avril a été marqué par plusieurs développements importants s’agissant des relations américano-russes. La Maison-Blanche a tout d’abord rendu public un Executive order présentant un nouveau train de sanctions contre la Russie (interdiction faite aux banques américaines d’acheter de la dette d’État russe sur le marché primaire à compter du 14 juin, interdiction de séjour aux États-Unis et gel des avoirs de 32 personnes physiques et morales, expulsion de 10 diplomates en poste à Washington et New York. Dans la foulée, le Département du Trésor détaillait certaines de ces mesures, en particulier celles frappant les entités présentées comme étant liées aux services de renseignements russes et à Evguéni Prigojine, le patron de la compagnie militaire privée Wagner. Un peu plus tard dans la journée, le président Biden prononçait une allocution portant sur ces décisions et, plus généralement, sur les relations avec la Russie. Que doit-on en retenir et à quoi faut-il s’attendre dans les semaines à venir ?

Bien qu’ayant suscité un certain étonnement car rendues publiques quelques heures seulement après un entretien téléphonique entre les présidents Biden et Poutine et l’annonce d’un possible sommet bilatéral, ces mesures sont en réalité loin d’être surprenantes. Depuis plusieurs semaines, la Maison Blanche et le Département d’État déclaraient régulièrement que la Russie « paierait ». La seule incertitude concernait le calendrier et la nature des nouvelles sanctions.

Les mesures annoncées hier ne sont pas anodines politiquement mais elles ne changent pas fondamentalement la donne. Elles semblent résulter d’un compromis à Washington et avoir pour double objectif de donner des gages à un Congrès radicalisé sur la question russe et d’envoyer un avertissement au Kremlin, sans toutefois aller trop loin ni couper les ponts. Concrètement, l’interdiction faite aux banques américaines d’acheter de la dette russe nouvellement émise n’aura qu’un impact très limité compte tenu de la faible exposition de Moscou. Mais il en serait tout autrement si cette mesure devait être étendue au marché secondaire. Baromètre assez fiable de l’état d’esprit et des anticipations des acteurs à Moscou, le rouble – qui avait perdu jusqu’à 2% dans la journée du 15 avril – avait dans la soirée pratiquement retrouvé son niveau de la veille.

Le discours prononcé par Joe Biden renforce l’impression d’une approche en fin de compte plutôt modérée. Certes, aucun reset n’est à l’ordre du jour, et la logique même des sanctions – adoptées sur une base fragile, notamment en ce qui concerne SolarWinds (qui est une opération d’espionnage mais pas une attaque compromettant le fonctionnement d’infrastructures comme à Natanz par exemple), les ingérences dans les dernières élections présidentielles (à la différence de 2016, Moscou semble au contraire avoir été très prudente et aucun élément tangible à l’appui d’opération ayant pu avoir un impact sur le scrutin n’a d’ailleurs été produit) ou l’Afghanistan (les agences de renseignements américaines disait jusqu’alors avoir « une confiance de basse à moyenne » dans les rapports faisant état de primes russes pour tuer des soldats US) – s’enrichit d’une nouvelle couche. Or on sait que les sanctions sont plus faciles à adopter qu’à annuler, surtout aux États-Unis, le cas de l’amendement Jackson-Vanik de 1974 étant à cet égard particulièrement éclairant. Ceci dit, il est difficile de ne pas relever plusieurs éléments s’inscrivant dans une logique d’apaisement. Il s’agit, d’une part, de la décision de ne pas envoyer en mer Noire deux bâtiments de guerre américains qui étaient attendus prochainement « sur zone » pour « envoyer un signal » à Moscou. D’autre part, Washington semble jeter l’éponge dans le dossier du gazoduc Nord Stream 2. Il ne figure pas dans le train de sanctions, et Joe Biden – tout en rappelant qu’il y avait toujours été opposé et que le sujet était en suspens – a déclaré hier qu’il s’agissait d’un « sujet compliqué affectant nos alliés en Europe ». Les passages de son discours sur le peuple russe, sur la responsabilité particulière de la Russie – qualifiée au passage de « grande puissance », un statut très différent de celui de « puissance régionale » évoqué par Barak Obama et dont on sait qu’il avait profondément blessé les Russes –, sur la volonté d’établir une relation « stable et prévisible » ou sur la nécessaire « désescalade » dans les relations avec Moscou n’allaient pas de soi et doivent être relevés.

Les premières réactions russes semblent traduire un certain embarras. Le message plutôt nuancé de la Maison-Blanche appelle en effet une autre réponse qu’un simple claquement de porte. Certes, les sanctions ont été critiquées par le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, et l’ambassadeur américain Sullivan a été convoqué au ministère des Affaires étrangères pour une conversation « difficile ». L’expulsion de diplomates américains – peut-être plus de 10, Moscou souhaitant revenir à une parité des personnels avec son ambassade aux États-Unis sans que soit inclus dans le calcul les fonctionnaires en poste à l’ONU – est inévitable, de même que d’autres mesures de rétorsion symboliques. Il est possible que, pour marquer le coup, Vladimir Poutine ne participe pas personnellement à la conférence sur le climat du 22 avril à laquelle il a été convié par son homologue américain. Mais il est douteux qu’il refuse l’organisation d’un sommet en Europe cet été. In fine, beaucoup de choses dépendront de l’analyse qui sera faite à Moscou des intentions réelles des Américains. Au fond, Joe Biden a-t-il voulu hier clore un chapitre et signaler qu’il était prêt à passer à autre chose ? Le peut-il vraiment (les États-Unis doivent en principe annoncer de nouvelles sanctions dans l’affaire Navalny avant le 2 juin au titre de la violation par la Russie de l’interdiction de l’utilisation des armes chimiques) ? Comme souvent, Fiodor Loukianov, le rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs et directeur scientifique du Club de Valdaï, exprime sans doute un état d’esprit assez répandu ce matin dans les cercles de réflexion et de pouvoir à Moscou : « Il serait souhaitable de supposer qu’il [Biden] propose de considérer que nous sommes quittes, que nous ouvrons une page nouvelle. Mais étrangement, il est impossible de le croire ».
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