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L’ours et le cèdre : comment la Russie construit-elle son influence au Liban ?

Igor Delanoë Igor Delanoë
7 Décembre 2021
Pour sa première visite officielle à l’étranger, le ministre libanais des Affaires étrangères Abdallah Bou Habib s’est rendu à Moscou du 21 au 23 novembre dernier. Nommé à la tête de la diplomatie libanaise suite à la formation du gouvernement de Najib Mikati le 10 septembre dernier, Bou Habib va à Moscou alors que son pays est confronté à une série de défis majeurs : crise économique, instabilité politique chronique et mise au ban par ses bailleurs de fonds du Golfe – l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït – qui ont jugé offensant les propos tenus par le ministre libanais de l’Information Georges Cordahi fin octobre. Le choix de la Russie pour ce premier déplacement officiel n’est pas anodin : Russes et Libanais ne peuvent que dresser le constat du potentiel sous-exploité de leur relation bilatérale. Car si la Russie s’est imposée comme un acteur de premier plan au Proche et Moyen-Orient, le Liban fait cependant encore office de « trou dans la raquette » russe. La densité des relations que le Kremlin entretient avec à peu près tous les voisins du pays du cèdre (Syrie, Israël, Chypre, sans parler de la Turquie) n’a pas d’équivalent avec Beyrouth. On ne trouve au Liban ni communauté russophone pléthorique comme en Israël, ni l’équivalent des 40 000 Russes qui séjournent à l’année à Limassol. En matière de coopération militaro-technique, tout reste à faire entre Moscou et Beyrouth malgré plusieurs tentatives russes – toutes infructueuses – de pénétrer cette sphère au Liban. Enfin, les 328 millions de dollars d’échanges commerciaux russo-libanais réalisés en 2020 témoignent d’une relation économique insuffisamment développée et en perte de vitesse depuis 2017 (633 millions de dollars). L’influence et la compétition d’acteurs régionaux (Iran, Arabie Saoudite...) et extra-régionaux (France, Etats-Unis) limitent les marges de manoeuvre du gouvernement dans sa coopération avec Moscou. Cela explique en partie ce tableau peu satisfaisant pour les deux partenaires. Le penchant de la Russie à privilégier depuis 2014 dans ses relations extérieures les vecteurs militaire et sécuritaire, largement inopérants dans sa relation avec le Liban, constitue un autre facteur explicatif.

Le Liban représente cependant bien un enjeu pour la Russie : vu de Moscou, il s’agit en premier lieu d’une pièce dans le puzzle du déblocage du volet économique de la crise syrienne, mais aussi d’un partenaire avec qui les Russes souhaitent développer des projets énergétiques au Levant. Compte-tenu des liens économiques entre le Liban et la Syrie, des passerelles qui existent entre une partie des élites des deux pays (Hezbollah) et de la présence de 1 à 1,5 million de réfugiés syriens en territoire libanais, Moscou a tendance à percevoir le Liban à travers le prisme syrien. Le pays du cèdre est non seulement considéré comme un rouage dans la résolution de la crise des réfugiés, mais aussi comme un acteur du retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe, un objectif activement poursuivi par Moscou. Beyrouth a ainsi accueilli favorablement en 2018 l’initiative russe sur le retour des réfugiés syriens, et semble enclin à soutenir le projet porté par Moscou de deuxième conférence internationale sur cette question (la première, qui s’est tenue fin 2020 n’avait pas produit de résultats probants). La récente activation du gazoduc panarabe (Egypte-Jordanie-Syrie-Liban) – avec l’assentiment de Washington – en vue d’alimenter en gaz égyptien la république libanaise va d’ailleurs dans le sens d’une réintégration de Damas dans la Ligue arabe.

Pour Beyrouth, les bonnes relations que Moscou entretient avec l’Iran et Israël constituent un avantage comparatif majeur dont disposent les Russes par rapport aux autres partenaires du pays du cèdre. Si le Kremlin n’est probablement pas en mesure de rogner l’influence du Hezbollah sur la scène politique libanaise, il peut en revanche faire jouer ses liens avec Israël pour débloquer la question de la délimitation des frontières maritimes entre l’État hébreu et le Liban. À la clef : l’exploitation de gisements gaziers offshores situés dans la zone du contentieux auquel compte bien prendre part le russe Novatek, au sein d’un consortium emmené par TotalEnergies où l’on trouve aussi l‘italien ENI. Or, la visite de Bou Habib à Moscou intervient seulement quelques jours après celle du Premier ministre israélien Naftali Bennett. Hasard du calendrier ? Ces déplacements rapprochés semblent avoir porté leurs fruits : selon des sources arabes et israéliennes concordantes, un accord technique aurait ainsi été trouvé entre Beyrouth et Tel-Aviv sur la question des frontières maritimes. Il est désormais question que Novatek entreprennent des forages exploratoires dès 2022. De son côté, le géant Rosneft, qui détient depuis janvier 2019 pour une durée de 20 ans un site de stockage à Tripoli, souhaite aussi développer ses activités au Liban.

Alors que le potentiel économique entre les deux pays demande encore à être révélé et en l’absence d’un vecteur militaro-sécuritaire opérant, sur quels canaux compte Moscou pour déployer son influence au Liban ? Son intervention militaire en Syrie a attiré à la Russie une certaine sympathie au pays du cèdre exprimée sans ambages à plusieurs reprises par l’ancien Premier ministre Saad Hariri, mais aussi par le président Michel Aoun. Moscou n’a pas encore épuisé ce capital sympathie et mise sur son nouvel ambassadeur. Après 10 ans de service au poste d’ambassadeur de Russie à Beyrouth, Alexandre Zasypkine a été remplacé en août 2020 par Alexandre Roudakov. Ancien numéro 2 du département Afrique du Nord – Moyen-Orient du ministère russe des Affaires étrangères, Alexandre Roudakov présente la particularité d’être aussi membre la Société impériale orthodoxe de Palestine (SIOP). Parmi les objectifs de cette société figurent la récupération des biens immobiliers des tsars perdus après la révolution ainsi que la protection des chrétiens d’Orient. Elle dispose de bureaux de représentation à travers le Levant (et pas seulement), mais pas au Liban. L’ouverture d’un bureau de la SIOP au Liban est ainsi directement supervisée par l’ambassade russe à Beyrouth, et le dossier serait en bonne voie d’aboutir. L’Église orthodoxe de Russie a été par ailleurs directement associée à l’acheminement de vaccins Spoutnik V au Liban, dans une logique de soft power. Parmi les personnalités politiques avec qui Moscou cultive les liens figure Amal Abou Zayed, le conseiller du président Aoun et député au parlement libanais (Courant patriotique libre). A la charnière des canaux politiques et académiques, Abou Zayed entretient aussi une certaine proximité avec l’Institut des études orientales de l’Académie des Sciences de Russie (IVRAN) et le club de réflexion de Valdaï.
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