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La flotte russe se cherche un port en Méditerranée

Igor Delanoë Igor Delanoë
8 octobre 2025
L’effondrement du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024 a bouleversé la position navale russe en Méditerranée. Privée d’un accès garanti à sa base syrienne de Tartous, la marine russe voit son dispositif logistique fragilisé. Cette base, ainsi que celle, aérienne, de Hmeimim, était — et théoriquement, demeure — régie par l’accord intergouvernemental russo-syrien signé en 2017, pour une durée de 49 ans. Or, depuis la chute du régime Assad, les installations russes fonctionnent au ralenti. Leur accès est entravé par les nouvelles autorités syriennes, sans toutefois que Damas ait ordonné leur fermeture. Difficulté supplémentaire pour la flotte russe en Méditerranée : l’incertitude sur l’avenir de Tartous coïncide avec la fermeture depuis le 28 février 2022 des détroits turcs — Bosphore et Dardanelles — décidée par Ankara, qui bloque tout passage aux bâtiments de guerre entre la mer Noire et la Méditerranée. Autrement dit, nonobstant le fait qu’elles sont régulièrement visées par des attaques de drones ukrainiens, la marine russe ne peut compter sur ses bases pontiques.

Malgré ce contexte défavorable, Moscou n’entend pas renoncer à sa présence dans un espace historiquement stratégique, symbole de projection de puissance et de statut international. Les négociations engagées depuis 2025 entre les nouvelles autorités syriennes et la Russie au sujet de leur relation bilatérale traduisent une volonté réciproque d’éviter la rupture, même si elles avancent péniblement. Le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, s’est rendu le 31 juillet à Moscou où il a été reçu par Vladimir Poutine. Il se trouvait à la tête d’une délégation qui comprenait notamment le nouveau ministre de la Défense, Murhaf Abou Qasra. Début octobre, une délégation militaire syrienne s’est rendue dans la capitale russe ; les bases et de possibles livraisons d’armements auraient fait partie des sujets évoqués dans les discussions avec la partie russe. Cette nouvelle visite d’officiels syriens intervient alors que le président de transition, Ahmed al-Charaa, est attendu à Moscou le 15 octobre pour le premier sommet Russie — Ligue arabe. En contrepartie du maintien d’une présence militaire russe, même réduite, la Syrie pourrait exiger un loyer, possiblement payé, entièrement ou en partie, sous forme de livraisons de blé ou de pétrole. La Russie, qui a conservé des liens avec les Kurdes — dont les autorités syriennes négocient le ralliement —, pourrait devenir un partenaire utile à Damas qui cherche aussi des marges de manœuvre politiques et militaires face à Israël, aux États-Unis — qui accroissent leur activité dans l’est syrien — et à la France, qui tente de reprendre pied en Syrie. Autrement dit, les jeux ne sont pas encore faits pour les bases syriennes de la Russie.

Néanmoins, face à l’incertitude concernant le sort de Tartous, Moscou explore depuis début 2025 d’autres options de repli en cas de rupture des discussions avec les Syriens. Le Soudan constitue une première possibilité car un accord a été signé en 2019 entre les Russes et les Soudanais pour établir une base navale à Port-Soudan. Ce projet est toutefois resté dans les limbes en raison de la guerre civile qui ensanglante le pays. Le président du Conseil de souveraineté de transition du Soudan, Abdel Fattah al-Burhan, doit se rendre à Moscou pour le sommet Russie — Ligue arabe ce mois-ci, et le sujet de la base navale est revenu depuis l’été 2024 dans l’agenda des échanges russo-soudanais. En Libye, malgré les liens étroits de Moscou avec le clan Haftar, l’implantation d’un point d’appui naval paraît à ce stade peu probable. Les infrastructures de Tobrouk et Benghazi sont insuffisantes, et les pressions américaines et italiennes freinent tout projet de base permanente. Enfin, en Algérie, une coopération logistique ponctuelle fonctionne déjà, mais on imagine mal Alger accepter une implantation russe durable, pour des raisons de souveraineté.

Depuis 2025, le détachement naval russe en Méditerranée fait ainsi face à des contraintes logistiques nouvelles. Son empreinte s’est donc nettement contractée : elle se compose en moyenne de quatre unités principales (une corvette, un sous-marin classique, un navire de soutien et un bâtiment de renseignement), plus, probablement, un sous-marin nucléaire, au lieu d’une dizaine de bâtiments. La logistique repose désormais sur des escales techniques à Alger et, très rarement, à Tartous, mais uniquement pour les bâtiments de soutien. Outre ses missions traditionnelles — suivi de l’activité otanienne, présence en Méditerranée orientale —, la marine russe réalise aussi des missions ponctuelles d’escorte de navires civils — tankers de la « flotte fantôme » ou cargos affrétés par le ministère russe de la Défense — afin de dissuader les marines de l’OTAN d’entreprendre toute manœuvre d’intimidation, voire d’arraisonnement. Ces opérations témoignent d’une adaptation sous la contrainte : la Russie privilégie des navires de guerre de plus petite taille (corvettes) et une composante sous-marine, moins exposée.

L’avenir de Tartous dépendra du compromis que trouveront Moscou et Damas. Une présence limitée, sous statut commercial ou à bail, serait un moindre mal stratégique pour le Kremlin. La Russie pourrait formaliser cet accord sur le modèle des ententes conclues avec Sao Tomé-et-Principe l’an dernier ou avec le Togo cet été. La réduction du format — corvettes au lieu de frégates ou croiseurs — illustre un affaiblissement capacitaire. Néanmoins, pour Moscou, un retrait total est impensable : même minimale, la présence navale russe demeure un outil d’influence, de dissuasion et de prestige, essentiel pour maintenir un rapport de force face à l’OTAN sur le flanc sud. Enfin, une fois un cessez-le-feu entré en vigueur en Ukraine, la réouverture des détroits turcs permettra de reconnecter la flotte méditerranéenne à la mer Noire, soulageant ainsi les contraintes actuelles.

Ce blog est tiré d’un article plus long à paraître prochainement sur le site du Rubicon.

Source photo : capture d'écran d'une vidéo publiée sur la page VK du ministère russe de la Défense.

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