La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF :
https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-pas-de-deux-russo-americain-sur-le-danube-11618896
L’histoire semble se répéter. En juillet dernier, Donald Trump disait être déçu par Vladimir Poutine, agitait la menace de sanctions sévères contre la Russie et lui lançait même ce qui ressemblait à un ultimatum. Cette séquence s’était conclue le 15 août en Alaska par un sommet bilatéral fort en symboles mais aux résultats peu lisibles à court terme. Deux mois plus tard, alors que l’Ukraine et ses soutiens européens pensaient avoir enfin rallié Donald Trump à leurs vues, que Washington évoquait la possibilité de livrer à Kiev des missiles Tomahawk et que le président Zelensky était attendu à la Maison-Blanche pour des entretiens pressentis comme un tournant potentiel, nouveau coup de théâtre : les Etats-Unis et la Russie annoncent la possible tenue d’un deuxième sommet, cette fois-ci à Budapest, dans un geste de soutien commun au dirigeant hongrois Viktor Orban et de dédain tout aussi partagé envers l’Union européenne. Faut-il en attendre plus que de la rencontre d’Anchorage ?
A ce stade, la prudence s’impose. En premier lieu parce que très peu d’informations vérifiables ont filtré (ce qui est plutôt bon signe et est en tout cas perçu à Moscou comme le signe du sérieux de la partie américaine, moins bavarde que les Européens). Les faits connus sont les suivants : devançant Volodymyr Zelensky, qui était à bord de son avion pour Washington et qui a été manifestement pris de court, Vladimir Poutine a décroché son téléphone pour appeler Donald Trump. L’entretien entre les deux hommes a duré plus de deux heures. A son terme, le président américain a déclaré que les Etats-Unis avaient besoin de ses missiles Tomahawk. Le lendemain, Donald Trump recevait son homologue ukrainien – sans chaleur excessive, en le titillant publiquement sur le projet de tunnel entre l’Alaska et la Tchoukotka mais en lui redisant son respect. Dans la foulée, Volodomyr Zelensky rendait compte à ses partenaires européens, très silencieux depuis jeudi et ayant soutenu tardivement du bout des lèvres l’initiative du sommet de Budapest.
Qu’est-ce qui a conduit Donald Trump, qui était – si l’on en croit les indiscrétions du Financial Times – moins satisfait du sommet d’Anchorage qu’il ne la dit publiquement, à accepter de revoir Vladimir Poutine ? Ce dernier aurait-il mis de l’eau dans son vin ? Pour rappel, il était allé en Alaska avec des demandes jugées maximalistes voire irréalistes au vu du rapport de force militaire sur le terrain. Outre la non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (a priori acquise mais difficile à formaliser) et la non-rétrocession des territoires conquis, l’accent avait été mis sur les paramètres discutés à Istanbul en 2022, en particulier la démilitarisation de l’Ukraine. Une perspective logiquement rejetée par cette dernière, qui semble tout au plus prête à envisager un gel du conflit sans accord politique contraignant. Une ligne qui est également celle des principaux alliés européens.
Quelles pièces du puzzle ont bougé depuis août ? Côté russe, l’élément nouveau est la confirmation de la détérioration de la situation économique : la croissance cette année sera de l’ordre de 0,6%, contre plus de 4% en 2024 et 2023. S’agissant de la situation militaire, l’armée a poursuivi son grignotage et est en passe de prendre plusieurs place-fortes ukrainiennes (Pokrovsk, Konstantinovka, Koupiansk), mais plus du quart de la région de Donetsk reste sous contrôle de Kiev. Côté ukrainien, les frappes de drones dans la profondeur ont certes atteint le potentiel russe de raffinage, mais sans créer de situation critique ; la réponse de Moscou (destruction de l’essentiel des capacités de production de gaz et de plusieurs centrales électriques) a en revanche ravivé le spectre d’un hiver terrible pour la population du pays. Au sein de l’Union européenne, l’unité est dans l’ensemble toujours de mise, mais on voit que l’adoption du 19e train de sanctions est moins aisée que prévu et qu’aller plus loin – notamment sur l’utilisation des actifs russes gelés chez Euroclear – sera très problématique. Les dirigeants de la France, de l’Allemagne et de Grande-Bretagne sont en outre très impopulaires dans leurs pays. Quant aux Etats-Unis, ils ont accru leurs pressions sur les acheteurs de pétrole russe, mais avec des résultats pour l’instant limités (sauf en Serbie, le dernier point d’appui russe dans les Balkans, qui va sans doute devoir réduire l’ampleur de son partenariat avec Moscou). Mais Donald Trump, à défaut du prix Nobel de la paix, peut s’enorgueillir d’avoir changé la donne à Gaza et d’avoir solidement rétabli la prééminence américaine au Moyen-Orient.
Ces dernières semaines, l’ambiance à Moscou était plutôt pessimiste. Analystes plus ou moins proches du pouvoir et diplomates occidentaux en poste dans la capitale russe étaient convaincus que la guerre d’Ukraine était entrée dans un nouveau cycle d’au moins 18 mois. Rien ne dit que ce ne sera pas le cas. Mais l’impression, encore fragile, qui prévaut est que cette fois-ci, le sommet Trump-Poutine pourrait bien produire des résultats.