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« 3 questions à » Georges Malbrunot sur les relations russo-syriennes post-Assad

Georges Malbrunot Georges Malbrunot
16 février 2026
Georges Malbrunot est grand reporter au Figaro.

1. Quel intérêt le président par intérim de la Syrie, Ahmed al-Charaa, a-t-il de discuter avec la Russie ?

Dès son accession au pouvoir, Ahmed al-Charaa a affiché une politique de zéro ennemi, y compris à l’égard de la Russie, qui fut pourtant, avec l’Iran, le principal soutien de la dictature Assad qu’il venait de renverser. Cette posture a pu surprendre, mais elle est logique dans la mesure où le nouveau pouvoir syrien était et reste assez faible, confronté à une multitude de défis, notamment sécuritaires et économiques. Mais il faut aussi se rappeler — et on l’a appris ces derniers mois de la bouche même d’Ahmed al-Charaa et de son ministre des Affaires étrangères, Assaad al-Chibani — qu’avant même la chute d’Assad le 8 décembre 2024, Charaa et ses hommes avaient pris langue avec la Russie, probablement via la Turquie, pour s’assurer de sa neutralité, au fur et à mesure que les rebelles sous l’autorité de Charaa avançaient vers Damas. En fait, à partir de la chute d’Alep et surtout de Hama, quatre jours avant la fuite de Assad de Damas, Moscou avait assuré Charaa qu’il laisserait faire. Ensuite, Charaa a eu tout intérêt à préserver un lien avec la Russie d’abord pour négocier l’avenir des bases militaires russes, navale à Tartous et aérienne à Hmemim, et pour ne pas s’aliéner un acteur qui dispose d’une capacité de nuisance avec l’accueil qu’il a réservé au clan Assad et à plusieurs centaines d’anciens hauts-gradés de l’armée syrienne. En poursuivant le dialogue comme il le fait depuis plus d’un an avec la Russie — via notamment son frère Maher, médecin parlant russe qui a épousé une Russe — Damas a une possibilité, sinon de peser, du moins d’orienter certains choix russes, en faveur de ses intérêts.

2. Quelle est la limite de ce dialogue pour les Syriens ?

Peut-être celles posées par certains des interlocuteurs internationaux d’Ahmed al-Charaa. Je pense en particulier aux Européens, en guerre contre la Russie en Ukraine et qui avaient vu d’un très mauvais œil l’appui russe à Assad. Souvenons-nous que lors de la première rencontre le 3 janvier 2025 à Damas entre Charaa et des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne — en l’occurrence Jean-Noël Barrot pour la France et Mme Baerbock pour l’Allemagne — ceux-ci lui ont conseillé de ne pas se rapprocher de Moscou. Les mois qui ont suivi ont montré que le nouvel homme fort de la Syrie n’a pas suivi ces recommandations. Encore une fois parce que sa priorité est « zéro ennemi ». Il est évident qu’une limite du dialogue russo-syrien pourrait être l’appui que donnerait Moscou à d’anciens pro-Assad désireux de financer voire de structurer une insurrection anti-Charaa, fondée sur la minorité alaouite. Le risque pour l’instant est mineur : à Moscou, les restes du régime sont tenus au silence, leur capacité de nuisance paraît faible. Enfin, compte tenu de la proximité de Charaa avec ses tuteurs, en particulier le plus puissant d’entre eux Donald Trump, le président syrien se doit d’écouter les conseils des États-Unis ; tout rapprochement trop marqué avec Moscou restant indésiré à Washington et donc improbable. On a toutefois assisté à un début de coopération militaire en matière de formation entre Damas et Moscou. Mais c’est un vieux classique de la relation russo-syrienne, depuis 50 ans. Sous Hafez al-Assad, l’armée était sous influence soviétique puis russe, ce qui ne l’a pas empêché d’entretenir des liens avec l’Occident. Charaa, dont le père est un nationaliste arabe, nous surprend parfois en s’inscrivant dans une certaine continuité historique.

3. Que reste-t-il de l’influence russe en Syrie, un an après la chute d’Assad ?

D’abord, la permanence de ses bases militaires en Syrie, qui devrait donc rester la plaque tournante de la projection de forces et d’influence russe, en particulier vers l’Afrique. Et ce même si Ahmed al-Charaa souhaite que la présence militaire russe soit désormais régie par un cadre juridique garantissant la souveraineté de son pays. Il y a aussi l’influence de Moscou à travers un certain nombre d’anciens alliés, comme le chef rebelle Ahmad al-Oudeh, qui dirigeait des factions armées dans le sud et qui – faut-il le rappeler — a été le premier à entrer dans Damas libéré le 8 décembre 2024, quelques heures avant Charaa et ses hommes. Maher al-Charaa, russophile, est également un levier d’influence russe dans les rouages d’un pouvoir syrien, qui reste clanique. Lors des visites des délégations russes à Damas, on a remarqué également qu’elles étaient fournies, que ce soit en hommes d’affaires ou en militaires. Diplomatiquement, les dénonciations répétées de Moscou contre les incursions militaires israéliennes dans le sud du pays ne peuvent que satisfaire Damas. Par ailleurs, la Russie garde en réserve certains anciens cadres de l’armée syrienne, comme le général Manaf Tlass, même s’il est hébergé par la France, qui pourrait être appelé à renforcer des forces armées et sécuritaires dont l’efficacité reste sujette à caution. Preuve enfin que Charaa ne veut pas trop irriter la Russie, il s’est abstenu publiquement de réclamer que Vladimir Poutine lui livre Bachar el-Assad. En revanche, parmi la population, la côte de la Russie reste relativement basse, on n’efface pas rapidement presque dix années d’appui militaire russe à une dictature honnie.

Source photo: kremlin.ru.
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