Parmi les vecteurs mobilisés par Moscou pour conquérir ou reconquérir de l’influence en Afrique se trouve celui du nucléaire civil. Il faut dire qu’avec Rosatom, la Russie dispose à la fois d’un champion en matière d’exportation de centrales nucléaires, et donc d’un formidable levier d’influence. La holding d’État russe pour l’énergie atomique
revendique un portefeuille de commandes qui s’élevait fin 2025 à 206 milliards de dollars, avec près de 41 tranches en
construction dans 11 pays à travers le monde, et des protocoles signés avec plus de 20 pays supplémentaires, principalement en Asie, Afrique et Moyen-Orient. Le chiffre d'affaires réalisé à l'étranger par Rosatom s'est élevé à 17,2 milliards de dollars à la fin de l'année 2025. Seul le chinois CNNC peut prétendre rivaliser avec la holding russe sur les exportations de centrales nucléaires.
À côté des grands clients traditionnels de la Russie (Chine, Inde), d’autres pays ont fait le choix de centrales atomiques russes pour leur énergie, en Asie (Bangladesh), en Europe (Hongrie), la Turquie et l’Égypte — où Rosatom réalise dans les deux cas la première centrale nucléaire du pays — mais également l’Iran. Outre la fourniture d’une centrale « clefs en main » — principalement celles issues de la famille des VVER (1 000 et 1 200 essentiellement) et AES (91, 92 puis 2006) —, la Russie maîtrise aussi la partie amont du cycle avec les mines d’uranium situées sur son territoire en Extrême-Orient et en Sibérie (2 800 tonnes produites en 2025), et la fourniture du combustible aux centrales (elle revendique 17 % du marché mondial).
Avec une seule centrale en service en Afrique du Sud (Koeberg) et une en chantier (celle d’El-Dabaa en Égypte), l’Afrique paraît sous-équipée. Pourtant,
l’AIEA anticipe que les pays africains pourraient multiplier par dix leurs capacités nucléaires installées d'ici 2050, notamment grâce aux petits réacteurs modulaires (SMR), qui abaissent considérablement les coûts et les délais de construction. Le contexte paraît donc porteur pour la Russie qui déploie en Afrique un agenda nucléaire civil structuré autour de trois éléments : l’accès aux ressources du sous-sol et leur exploitation, la formation du personnel, et les projets de centrales nucléaires, y compris de faible puissance. Outre les quatre tranches de la centrale nucléaire égyptienne d’El-Dabaa, Rosatom a tenté de placer des centrales — sans succès à ce jour — en Afrique du Sud (Thyspunt) et au Nigéria. Dans les deux cas, il existe un accord-cadre, la Russie a proposé des financements et fait part de sa préférence pour un schéma BOO (
Build-Own-Operate) comme c’est le cas pour la centrale d’Akkuyu, en Turquie. En Afrique du Sud, les Russes s’accrochent malgré une épopée atomique débutée dès 2006 : le 5 mars dernier, en marge de la conférence Africa Energy Indaba au Cap, Rosatom et la Société sud-africaine de l'énergie nucléaire (Necsa) ont signé un protocole d'accord dans le domaine de la formation et de l'échange de connaissances dans les secteurs du nucléaire et des technologies connexes. En août 2023, le fournisseur russe de combustible nucléaire TVEL, qui appartient à Rosatom, et Necsa ont signé un mémorandum d’entente sur la préparation du combustible nucléaire. La Russie et l'Afrique du Sud disposent déjà d’un accord intergouvernemental sur le partenariat stratégique dans le domaine de l'énergie nucléaire signé à l'automne 2014.
Au rang des récentes « prises », la holding russe sort d’une séquence printanière fructueuse avec des contrats engrangés avec le Vietnam (Ninh Thuan), le Kazakhstan (Balkhash) et le Rwanda. À quelques jours du Sommet africain sur l’innovation dans l’énergie nucléaire (NEISA 2026), organisé à Kigali du 18 au 21 mai dernier, Alexeï Likhatchev, directeur général de Rosatom, a annoncé qu'un accord avait été
conclu concernant la construction d'une centrale nucléaire au Rwanda. Bien que les détails n'aient pas été divulgués, on sait que la société d'État est en pourparlers avec le Rwanda depuis 2020 au sujet de la construction d’une centrale nucléaire de faible puissance. Par ailleurs, un mémorandum d’entente a été
signé le 19 mai entre Rosatom et les autorités rwandaises sur la coopération dans le domaine de la médecine nucléaire. Compte tenu des besoins et des possibilités du Rwanda, il y a fort à parier que cet accord porte sur une centrale nucléaire de faible puissance, adaptée à l’alimentation des zones d’activité isolées. Activement promue par Rosatom lors du salon NEISA, cette solution s’appuie sur le modèle RITM-200 (SMR
onshore) — dont une unité sera construite en Ouzbékistan – et sur le SMR flottant de type
Akademik Lomonosov (SMR
offshore). Ceci dit, lors du même sommet, le Rwanda a aussi signé un accord stratégique avec l’américain Holtec portant sur la
construction d’un SMR… Concernant le projet de centrale nucléaire flottante de faible puissance, la République de Guinée et Rosatom ont signé un protocole d'accord en juin 2024.
Rosatom pousse aussi ses pions en Namibie, où le vice-Premier ministre et représentant plénipotentiaire du président russe dans le District fédéral d’Extrême-Orient, Iouri Troutnev — qui préside pour la partie russe la commission intergouvernementale russo-namibienne — s’est rendu en mars dernier. Un accord bilatéral dans le domaine de la coopération nucléaire civile se trouverait en phase de finalisation. Iouri Troutnev en a profité pour louer le potentiel représenté selon lui par le projet Krylia d’exploitation d’un gisement d’uranium par Rosatom en Namibie, avec qui la holding d’État russe a engagé des pourparlers en 2006… En Guinée-Bissau, le gouvernement a
approuvé en février la signature d'un contrat avec le géant russe de l’aluminium Rusal pour l'extraction de bauxite dans la localité de Madina do Boé, dans la région de Gabú, dans l'est du pays. Le projet comprend la construction d'infrastructures pour l'extraction de bauxite, dont les réserves sont estimées entre 55 et 90 millions de tonnes.
La formation de personnel scientifique et technique constitue une autre branche du vecteur d’influence russe que représente la coopération dans le domaine du nucléaire civil. Selon Rosatom, plus de 2 400 étudiants étrangers originaires de 65 pays suivent des études dans des universités russes dans les domaines du nucléaire et des disciplines connexes, et environ 400 d'entre eux sont
issus de 24 pays africains. D’après l’opérateur atomique russe, plus de 300 diplômés d'universités russes sont déjà rentrés dans leur pays d'origine pour prendre leurs fonctions dans le cadre de projets nucléaires nationaux, en travaillant au sein de commissions de l'énergie atomique, d'autorités de régulation et d'organismes chargés des infrastructures nucléaires en Égypte, au Rwanda, au Ghana, au Nigéria, en Afrique du Sud et dans d'autres pays.
L’offre intégrée proposée par Rosatom — de la fourniture du combustible au retraitement des déchets, en passant par la formation du personnel et la construction de la centrale — a de quoi séduire les clients africains. Le prochain sommet Russie-Afrique, prévu les 28 et 29 octobre à Moscou, pourrait à cet égard servir de cadre à la signature officielle de contrats pour la construction de centrales nucléaires en Afrique.
Source photo : www.rosatom.ru