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B) Politique intérieure & société

Jean-Robert Raviot Jean-Robert Raviot
1 Novembre 2019

La fabrique des élites en Russie

Dans un ouvrage qui expose les ressorts du poutinisme – Putinomics –, Chris Miller souligne que Vladimir Poutine, depuis son accession au Kremlin en 2000, poursuit trois grands objectifs : consolider l’État et conserver le pouvoir, accroître l’influence de la Russie sur la scène internationale, moderniser et développer l’économie du pays. Pour atteindre ces objectifs, le poutinisme s’est déployé en trois grands volets : centralisation administrative et contrôle politique, maintien d’un État social et développement du secteur privé. Cependant, vingt ans après les débuts des Putinomics, on constate que si les deux premiers objectifs ont été atteints, c’est au détriment du troisième. Depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence en 2012, le renforcement du contrôle politique, destiné à pallier les effets de la crise de 2008 – et à juguler les conséquences politiques de la vague de manifestations de l’hiver 2011-2012 –, a lourdement pesé sur le développement du secteur privé, pourtant seul porteur possible d’une relance de la croissance, qui nécessiterait une libéralisation politique et administrative plus soutenue, ainsi qu’un programme plus important d’investissements dans les infrastructures publiques et l’économie de la connaissance. 

Or, la modernisation et la libéralisation se révèlent difficilement conciliables avec l’impératif de stabilité, priorité absolue du pouvoir. Des trois piliers du poutinisme, c’est bien le premier – maintien d’un pouvoir fort, garantie d’un État stable, pérenne et respecté à l’extérieur – qui prime pour les élites dirigeantes russes . Il en découle que le périmètre du pouvoir dépasse largement celui de l’État stricto sensu, puisque les secteurs stratégiques de l’économie (à travers les corporations publiques et autres grands groupes industriels, bancaires et financiers, énergétiques et technologiques) sont étroitement liés au pouvoir et forment avec les institutions de l’État fédéral et des « sujets » de la Fédération un vaste ensemble très interconnecté au sein duquel circulent les élites dirigeantes de plus en plus moscobourgeoises, large korpokratura qui tient les rênes des pouvoirs administratif, politique et économique du pays et n’a guère intérêt à bouleverser les grands équilibres en procédant à des réorganisations politico-administratives, à des privatisations ou à des refontes sectorielles dans l’économie. Cette domination de la korpokratura, légitimée par une vision « patriote » de la politique économique et la volonté de confier au sommet de l’État les rênes de la stratégie nationale, a été élargie et renforcée par la politique de sanctions américaines et européennes adoptée en 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie et l’enclenchement de la guerre à l’est de l’Ukraine... [À SUIVRE]

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