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Le signalement nucléaire russe et les « nouvelles armes » de Vladimir Poutine

Igor Delanoë Igor Delanoë
7 novembre 2025
La Russie a multiplié les signaux nucléaires au cours des dernières semaines alors que les pourparlers noués avec Washington au sujet de l’Ukraine sont dans l’impasse, comme l’a démontré le report sine die du sommet de Budapest. Le 22 octobre dernier, Moscou testait sa triade nucléaire lors d’un exercice supervisé par le président russe, qui mobilisait les composantes navale — tir d’un missile balistique Sineva par le SNLE K-117 Briansk (flotte du Nord) —, terrestre — tir d’un missile balistique Yars, vraisemblablement amélioré, depuis le cosmodrome de Plesetsk — et aérienne avec le tir de missiles de croisière depuis des bombardiers stratégiques Tu-95MS. Le 27 octobre, la Russie se retirait de l’accord russo-américain de 2000 sur le retraitement du plutonium à usage militaire. Quelques jours auparavant, le 21 octobre, le missile de croisière intercontinental Bourevestnik subissait un nouveau test présenté comme un succès par le Kremlin. Le développement de cette nouvelle arme stratégique a été jalonné ces dernières années par de nombreux essais qui se sont soldés par des échecs au point que la question de la poursuite de ce projet se posait parmi les experts du nucléaire russe. Le 29 octobre, Vladimir Poutine annonçait la réussite d’un autre test, celui de la torpille autonome à propulsion nucléaire Poséidon. Enfin, le 1er novembre, le sous-marin nucléaire Khabarovsk était sorti du hall de montage de son chantier naval à Severodvinsk. Mis discrètement sur cale en juillet 2014, le Khabarovsk est un sous-marin spécialement conçu pour emporter et mettre en œuvre la torpille Poséidon, et doit être déployé au sein de la flotte du Pacifique. La Russie a prévu de construire quatre sous-marins de ce type, qui seront répartis à égalité entre les flottes du Nord et du Pacifique, ainsi que 30 torpilles Poséidon.

Face à ces signaux nucléaires, Donald Trump a annoncé le 30 octobre, dans un post sur son réseau social publié peu de temps après son entretien avec le président chinois Xi Jinping, que les États-Unis entendaient reprendre les essais d’armes nucléaires « sur un pied d’égalité » avec la Chine et la Russie. En pratique, cette déclaration annonce très certainement des essais américains de nouveaux missiles censés emporter des charges nucléaires plutôt que la reprise d’essais nucléaires. La réaction de Moscou ne s’est pas fait attendre : Vladimir Poutine a donné l'ordre aux structures concernées, lors d’une réunion du Conseil de sécurité de la Fédération le 5 novembre, de se préparer à d'éventuels essais nucléaires. Rappelons ici que le président russe a retiré en novembre 2023 la signature de la Russie du Traité sur l’interdiction complète des essais nucléaires (1996) au motif que « d’autres États » se prépareraient à réaliser ce type d’essais, et que Moscou souhaitait donc se réserver la possibilité d’en faire autant. Ce retrait intervient quelques mois après que le Kremlin a annoncé la suspension de la participation russe au traité russo-américain New START sur le contrôle des armements stratégiques qui arrive à échéance en février 2026. Le 22 septembre dernier, le Kremlin proposait de prolonger d’un an ce texte sous réserve que les Américains acceptent d’en faire autant. Jusqu’à présent, cette proposition n’a pas suscité de réaction de la part de Washington, hormis un commentaire de Donald Trump qui l’a qualifiée de « bonne idée ».

Que retenir de cette séquence ? Tout d’abord que l’annonce de tests des nouvelles armes, Bourevestnik et Poséidon, renvoie au discours prononcé par Vladimir Poutine devant l’Assemblée fédérale en mars 2018. Il avait alors consacré la moitié de son allocution à la présentation d’une série d’armes disruptives, nouvelles dans leur conception et qui suscitent de nombreuses questions aussi bien sur leur doctrine d’emploi que sur un potentiel futur régime de contrôle les concernant. La création de ces armes a été rendue possible par les progrès accomplis en matière de miniaturisation de réacteurs nucléaires par les ingénieurs atomiques russes au cours des années 1990 et 2000. Ceci dit, l’idée d’élaborer une torpille nucléaire remonte en Russie aux années 1950 avec le projet de torpille soviétique T-15. Cette torpille géante — 23 m — était dotée d’une tête nucléaire, et devait être mise en œuvre par le premier sous-marin à propulsion atomique soviétique, le Leninsky Komsomol. Toutefois, la marine soviétique n’est alors pas convaincue par le concept qui est développé à son insu, et le projet de torpille T-15 sera abandonné dès le milieu des années 1950. D’une certaine manière, ce projet est l’ancêtre de Poséidon, qui a été testée à partir d’un sous-marin porteur, le BS-329 Belgorod, un ancien sous-marin nucléaire lanceur de missiles de croisière modifié et requalifié pour servir de plateforme d’essais pour Poséidon. À cet égard, le Khabarovsk sera le premier sous-marin construit spécialement pour emporter cette nouvelle arme.

Qu’en est-il de la doctrine d’emploi de ces nouvelles armes ? La doctrine nucléaire de la Russie mise à jour et publiée en 2024 rappelle que Moscou continue de considérer l’arme atomique comme une arme de seconde frappe. Depuis l’éclatement du conflit en Ukraine, le Kremlin a eu cependant recours à de nombreuses reprises à la rhétorique nucléaire, ce qui a fait craindre un abaissement du seuil d’emploi. L’apparition de ces nouvelles armes constitue-t-elle un nouvel échelon d’escalade ou bien contribue-t-elle à l’abaissement de ce seuil ? Poséidon comme Bourevestnik, une fois lancés, peuvent en effet naviguer pendant des jours, voire des mois. On imagine mal leur emploi dans le cadre de représailles qui doivent être, par essence, fulgurantes… Mais quelle serait l’efficacité de Poséidon par exemple dans la perspective d’une frappe en premier ; cette arme est censée provoquer après sa détonation un tsunami radioactif en vue de détruire des installations côtières ennemies.

Ces démonstrations de force doivent aussi servir, du point de vue de Moscou, à donner un coup de fouet au dialogue stratégique avec l’administration Trump, qui stagne depuis cet été. L’instauration d’un dialogue avec Washington sur la stabilité stratégique et le contrôle des armements peut permettre, pense-t-on certainement au Kremlin, de diminuer davantage l’importance du dossier ukrainien aux yeux des Américains, et accélérer ainsi son règlement. Selon les conditions voulues par la Russie.

Source photo : www.mil.ru.
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