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Golfe de Guinée : quelles sont les ambitions de la Russie ?

Igor Delanoë Igor Delanoë
4 décembre 2025
De récents développements intervenus dans le golfe de Guinée confirment l’intérêt grandissant que cette zone présente pour la Russie. Outre l’intensification de ses relations avec le Nigéria, Moscou a scellé une coopération militaire avec le Togo, formalisée ces derniers jours, tandis qu’elle accroît celle existante avec la Guinée équatoriale. L’affaire de l’uranium nigérien, survenue très récemment, illustre la conjugaison de la diplomatie de l’atome et de la logique des corridors poursuivies par la Russie.

Niamey a annoncé le 30 novembre la mise sur le marché de 1 300 tonnes d’uranium concentré d’une valeur marchande de 250 millions d’euros. Cet uranium a été produit par la Société des Mines de l’Aïr (Somaïr), une filiale du français Orano, nationalisée par le gouvernement nigérien en juin dernier. L’agence fédérale russe pour l’énergie atomique Rosatom est suspectée d’être l’acheteur de ce stock d’uranium, même si le géant russe s’est fendu d’un démenti à ce sujet début novembre. Malgré les recours en justice entrepris — et remportés — par Orano, qui considère cette cargaison comme sa propriété commerciale, Niamey aurait acheminé récemment cet uranium d’Arlit vers Lomé, via le Burkina Faso, afin de l’expédier vers son futur mystérieux client final. Celui-ci pourrait être l’Iran — la Russie n’a pas besoin de cet uranium dans la mesure où elle est quasi autosuffisante avec ses gisements sibériens —, après que ce chargement ait transité par les « mains » de Rosatom. Cette épopée met en lumière les emboîtements de problématiques sécuritaires et d’espaces (Sahel, golfe de Guinée), et le but poursuivi par la Russie d’appuyer ses partenaires de l’AES.

Cette cargaison d’uranium n’est pas seulement un défi lancé par le Niger à Orano, et par le biais de cette société, à la France ; elle est vécue par les autorités locales comme une manifestation de la souveraineté nigérienne, que les élites politico-militaires du pays estimaient remise en cause par les activités d’Orano, incarnation de l’ancienne puissance tutélaire. Or, parmi les vecteurs mobilisés par la Russie pour réinvestir le continent africain figure le déploiement d’un puissant récit sur la souveraineté — comprendre : la souveraineté vis-à-vis des Occidentaux et des institutions d’obédience occidentale — qui se décline à de nombreux domaines : politique, informationnel, alimentaire, énergétique… La tonalité anti-occidentale du récit est davantage accentuée par le recours à une critique acerbe émise par les autorités russes sur le comportement supposément « néo-colonialiste » des anciennes puissances coloniales en Afrique. Autant d’éléments de langage qui portent auprès de certaines élites et opinions publiques africaines.

Dans cette affaire d’uranium nigérien, ce vecteur converge avec un autre vecteur déployé par Moscou en Afrique : celui de la diplomatie de l’atome. Depuis plusieurs mois, la Russie engrange les signatures de protocoles d’accord de coopération portant sur l’utilisation de l’atome civil à des fins pacifiques avec des partenaires africains. Ces textes fournissent un cadre pour le développement d’une coopération scientifique, pour la formation de spécialistes africains, pour l’utilisation de la radiologie médicale et, à plus long terme, pour une coopération industrielle. Des mémorandums ont été signés ces derniers mois par la Russie avec le Burkina Faso, la Tanzanie, l’Éthiopie… et le Niger. Une délégation russe dirigée par Sergueï Tsivilev, ministre de l’Énergie, a ainsi effectué une visite officielle à Niamey fin juillet, soit quelques semaines à peine après la nationalisation de la Somaïr. Au cours de ce déplacement, des entretiens ont eu lieu entre les visiteurs russes et le Président, Abdourahamane Tchiani, le Premier ministre, Ali Lamine Zeine, et le ministre des Mines, Ousmane Abarchi. À cette occasion, un mémorandum d’entente a été signé entre Rosatom et le ministère de l'Énergie nigérien sur la coopération dans l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire et des hautes technologies connexes. Deux mois plus tard, lors du Forum international de Moscou « World Atomic Week » auquel il prenait part, Ousmane Abarchi a annoncé une coopération avec la Russie pour la réalisation du projet de centrale nucléaire ambitionné par son pays. Le Niger affirme vouloir construire une centrale nucléaire de 2 000 MW de capacité. Avec une vingtaine de réacteurs en construction dans six pays, Rosatom fait figure de partenaire tout indiqué pour Niamey. Il ne faut cependant pas s’attendre à ce que le chantier d’une centrale nucléaire russe soit lancé à court ou moyen terme au Niger : même si les gisements d’uranium sont sur place, le coût d’un tel chantier reste exorbitant — celui de la première centrale égyptienne à El-Dabaa, construite par Rosatom, est estimé à 30 milliards de dollars — et probablement hors de portée pour les finances nigériennes. En revanche, rien n’exclut à long terme la construction de petits réacteurs modulaires moins onéreux, de quelques dizaines de mégawatts de puissance. En outre, la Russie dispose de réacteurs flottants, en Extrême-Orient, et on peut imaginer dans l’avenir leur déploiement saisonnier en Afrique, pour alimenter les réseaux africains lors de pics de consommation.

Moscou œuvre par ailleurs à la consolidation de son partenariat avec le Togo, dont le territoire joue ici un rôle clef dans le désenclavement de l’AES. Alors que les troupes du Corps africain du ministère russe de la Défense stationnées au Mali ont été ravitaillées cette année via le port de Conakry, le Burkina Faso et le Niger demeurent enclavés, notamment en raison de la fermeture de la frontière bénino-nigérienne depuis le putsch de juillet 2023 survenu à Niamey. Le transit du convoi d’uranium ces jours-ci via le Togo intervient alors que Moscou et Lomé affichent leur nouvelle coopération militaire. Vladimir Poutine a ainsi reçu au Kremlin le président du Conseil des ministres du Togo, Faure Gnassingbé, le 19 novembre dernier. Quelques jours auparavant, le 15 novembre, le Parlement russe avait ratifié l’accord de coopération militaire signé en mars 2025 avec le Togo, accord que le Parlement togolais avait ratifié le 7 octobre. Cet accord, relativement identique sur le fond à celui signé en décembre 2024 avec Sao Tomé-et-Principe, autorise les bâtiments de guerre russes à utiliser les ports togolais et l’aviation russe à utiliser les aéroports du pays. Aussi, le transit de l’uranium nigérien survient quelques jours après la proclamation du partenariat militaire russo-togolais à Moscou, et vient donc concrétiser l’établissement de ce corridor.

Le dispositif russe s’étend aussi à l’est du golfe de Guinée, en Guinée équatoriale, où la Russie a noué une coopération militaire qui semble monter en puissance. Andreï Averianov, le responsable du renseignement militaire au ministère russe de la Défense, s’est rendu en Guinée équatoriale le 13 novembre où il a été reçu à Malabo par le Président, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Avant son étape équatoguinéenne, il accompagnait à Bamako le vice-ministre russe de la Défense Iounous-Bek Evkourov, qui est en charge du Corps africain. La coopération militaire bilatérale entre Moscou et Malabo semble porter principalement sur trois domaines : la lutte contre la piraterie maritime dans le golfe de Guinée, la protection contre les menaces éventuelles provenant des États voisins et la lutte contre les tentatives d'ingérence extérieure. Selon des sources russes, deux nouveaux documents doivent cependant être signés prochainement : un mémorandum sur la coopération militaro-technique entre les deux pays sur la période 2026-2030, et un accord sur la formation de 150 militaires équatoguinéens chaque année en Russie.

La Russie continue d’avancer ses pions dans le golfe de Guinée qu’elle envisage comme un hub pour l’exportation de denrées alimentaires vers les pays de l’AES, via le corridor togolais, vers l’Afrique centrale, mais qu’elle considère aussi comme une étape sur la route entre la Méditerranée occidentale et l’Afrique australe, voire une plateforme afin de se projeter vers l’Amérique du Sud.

Source photo : www.orano.group/fr
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