La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF :
https://www.rtbf.be/article/l-oeil-de-moscou-ce-que-l-affaire-dolina-nous-dit-de-la-societe-et-du-pouvoir-russes-11656073Quelques semaines plus tard, l’ancien propriétaire comprend qu’il a été floué et reste généralement ruiné et à la rue. Sauf qu’en l’espèce, le vendeur était une personnalité connue. Larissa Dolina est une chanteuse qui a à son actif de nombreux
hits, qui passe régulièrement à la télévision et qui a même chanté l’hymne national aux côtés de Vladimir Poutine lors de cérémonies commémorant l’annexion de la Crimée. En d’autres termes, elle est un membre de l’élite culturelle cooptée par le régime, une notable riche et bien connectée au sein des cercles dirigeants à Moscou.
Ce qui lui a permis, dans un premier temps, de retourner la situation en sa faveur. Faisant semble-t-il preuve de plus de zèle qu’à l’accoutumée, les enquêteurs ont d’abord retrouvé les escrocs ayant manipulé Dolina (il ne s’agissait cependant que d’exécutants). Surtout, la plaignante a obtenu de la justice qu’elle annule la transaction immobilière… Sans avoir toutefois à rembourser l’acheteur, qui était pourtant à l’évidence de bonne foi. C’est à ce moment que l’affaire Dolina prend de l’ampleur, notamment sur les réseaux sociaux. Elle devient politique puisque face à ce qui est largement ressenti dans le pays comme une injustice (ou une justice de caste), la Douma d’Etat invite Dolina à s’expliquer lors d’une table ronde sur les escroqueries immobilières. Le tout-Moscou commence à spéculer : Vladimir Poutine pourra-t-il ignorer la question lors de sa conférence de presse annuelle du 19 décembre ? Jusqu’au coup de théâtre : saisie par Polina Lourier, l’acheteur de l’appartement de Larissa Dolina, la Cour suprême de Russie annule, le 16 décembre, toutes les décisions judiciaires antérieures et reconnaît la validité de la transaction immobilière (et donc les droits de propriété de l’acquéreur). Puis, le 25 décembre, un tribunal de Moscou prononce l’expulsion de Dolina, décision qui devait être appliquée après les fêtes de fin d’année.
Plus qu’un fait divers rocambolesque alimentant la chronique mondaine, l’affaire Dolina est un révélateur. En premier lieu des humeurs de la société russe. Contrairement à une idée reçue, celle-ci est un organisme vivant et complexe, très sensible aux questions de justice sociale. A maints égards, l’affaire Dolina rappelle les mobilisations des années 2018-2019 dans la région d’Arkhangelsk contre un projet de centre d’enfouissement de déchets ou à Ekaterinbourg contre la construction d’une cathédrale dans le principal parc de la ville. Sujets a priori non politiques mais qui, comme l’affaire Dolina, le sont profondément car ils pointent des traits constitutifs du système actuel (passe-droits, justice aux ordres, absence de recours pour les " simples " citoyens, etc.).
L’autre enseignement est que le pouvoir ne peut ignorer ces humeurs malgré le serrage de vis à tous les niveaux que l’on observe depuis une dizaine d’années (et qui s’est spectaculairement renforcé depuis le 24 février 2022). En l’occurrence, il est allé à l’encontre de l’un de ses principes les plus fondamentaux : ne pas se déjuger en cours de route. Il l’a fait parce qu’une autre de ses principes – le " pas de vague " – a été remis en cause par l’affaire Dolina. Deux facteurs plus conjoncturels ont sans doute également joué. D’une part, la nécessité, si ce n’est d’exemplarité, à tout le moins d’une certaine discrétion, de la part des élites alors que le pouvoir demande aux Russes de se serrer la ceinture. D’autre part, les frustrations liées à la quasi-impossibilité pour les jeunes générations d’accéder à la propriété en raison des taux d’intérêts exorbitants pratiqués par les banques (il est actuellement impossible, sauf à bénéficier de prêts bonifiés, d’emprunter à moins de 22%).
A l’approche des élections législatives de septembre 2026, qui selon toute vraisemblance se dérouleront sur fond de guerre en Ukraine, le Kremlin a donc choisi de sacrifier une idole pour calmer le peuple. Une leçon qui sera sans doute méditée dans les cercles de pouvoir à Moscou. Et qui devraient inciter les Occidentaux à élargir la focale de leur photographie de la Russie pour essayer d’en comprendre les véritables mécanismes.
Photo : kremlin.ru