Clément Therme est chargé de cours à l’université de Montpellier Paul-Valéry et chercheur associé à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah). Il est l’auteur des ouvrages Idées reçues sur l’Iran. Un pouvoir à bout de souffle ? (Le Cavalier Bleu, 2025) et Téhéran-Washington 1979-2025. Le Grand Satan à l’épreuve de la Révolution islamique (Hémisphères, 2025).
1. Dans quelle mesure la nouvelle flambée de violence en Iran menace-t-elle les intérêts et projets de la Russie dans la République islamique ?
Le soulèvement populaire national en Iran ne menace pas directement les intérêts russes à court terme, mais il fragilise un partenaire stratégique clé pour Moscou. La Russie de Vladimir Poutine voit dans l’Iran un pilier de son front anti-occidental, utile politiquement, technologiquement et symboliquement. Une déstabilisation majeure mettrait en péril des coopérations sensibles (spatial, sécuritaire, contournement des sanctions) et réduirait la capacité russe à promouvoir un axe géopolitique d’opposition à « l’Occident collectif ». Moscou investit donc dans la survie du régime, notamment via un soutien diplomatique et un transfert de savoir-faire répressif au profit des forces idéologiques, en particulier des Gardiens de la Révolution islamique. Toutefois, la Russie dispose de marges de manœuvre limitées en se positionnant en intermédiaire pour éviter une escalade militaire régionale en conséquence de ce soulèvement populaire. Paradoxalement, l’affaiblissement politique de la République islamique renforce sa dépendance vis-à-vis de Moscou en accentuant le caractère asymétrique de la relation bilatérale.
2. Qu'attendent les Iraniens de la part de Moscou dans ce contexte ?
La Russie, tout comme la Chine, est un acteur clé dans la survie politique de la République islamique. Il faut distinguer les attentes des dirigeants de celles des manifestants qui sont présents en Iran dans les rues depuis le 28 décembre 2025 et, plus largement, des opposants politiques à la République islamique.
Pour les partisans de la République islamique, trois attentes principales sont formulées à l’égard de Moscou. D’abord, un soutien dans ce qu’ils perçoivent comme une guerre informationnelle autour des mouvements populaires en Iran, présentés non comme des mobilisations sociales endogènes, mais comme une lutte contre un « terrorisme » téléguidé depuis l’étranger. Ce narratif conspirationniste, qui transforme un mouvement populaire national en affrontement géopolitique, est relayé par la Russie sur le plan diplomatique sous la forme d’un rejet constant des « ingérences étrangères » en Iran.
Ensuite, il s’agit d’obtenir une protection politique au Conseil de sécurité, afin de contrer toute perspective d’intervention militaire américaine ou israélo-américaine, ainsi qu’un rôle de médiation destiné à prévenir une nouvelle intervention israélienne. Dans ce cadre, le président Poutine a échangé, le même jour, avec le président de la République islamique et avec le Premier ministre israélien, faisant ainsi circuler des messages à destination des deux parties.
Enfin, les autorités iraniennes attendent un soutien matériel dans la répression, en particulier des équipements (hélicoptères, véhicules blindés pour les forces de sécurité, en premier lieu pour les opérations de contre-insurrection en milieu urbain), ainsi qu’une assistance dans le domaine de la guerre électronique et de la surveillance numérique, notamment dans le cadre d’une coupure nationale d’Internet qui pourrait se prolonger jusqu’au mois de mars. À cela pourrait s’ajouter une aide dans la détection des équipements Starlink, même si la République islamique dispose déjà d’une expertise significative dans le brouillage des communications satellitaires, accumulée sur plus de deux décennies, depuis l’époque des paraboles visant à capter les chaînes télévisées en persan émettant depuis l’étranger et internationales pour contourner la censure.
3. Un hypothétique changement de régime à Téhéran se réaliserait-il nécessairement au détriment de la Russie et de ses intérêts régionaux ?
Pas nécessairement. Un éventuel nouveau régime iranien, s’il se réclamait avant tout de la défense des intérêts nationaux, chercherait très probablement à maintenir voire à développer des relations de bon voisinage avec son grand voisin du Nord, la Russie. Certes, l’Iran ne partage plus les quelque 2 000 kilomètres de frontière terrestre qui existaient à l’époque soviétique, mais il demeure lié à Moscou par une frontière maritime stratégique en mer Caspienne.
Par ailleurs, une partie de l’opposition iranienne en exil, notamment Reza Pahlavi, héritier de la monarchie Pahlavi, pourrait s’inspirer de la diplomatie de l’ancien régime, connue sous le nom de « politique de l’équilibre positif ». Cette approche visait à entretenir de bonnes relations à la fois avec l’ensemble des voisins de l’Iran — ils sont quinze — et avec les grandes puissances, au rang desquelles la Russie.
Source photo: kremlin.ru.