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B) Politique intérieure & société

Viktor Chnirelman
1 Novembre 2018

L’orthodoxie ou la mort : les fondamentalistes orthodoxes en action

En 2010, le père Vassili comparaît devant le tribunal pour répondre de films d’amateur réalisés sur la base de sermons qu’il a prononcés en l’église de Notre-Dame de Kazan, bourg d’Ivankovo, district de Kimovsk, région de Toula. Il tient dans certains d’entre eux des propos xénophobes et antisémites. L’un s’intitule : L’orthodoxie ou la mort !. Le Parquet n’a pas le temps de boucler son dossier qu’à Saint-Pétersbourg, le groupe de hard rock « Alissa », dirigé par Konstantin Kintchev, donne un concert, ses membres arborant des T-shirts : « L’orthodoxie ou la mort ». Ce mot d’ordre avait fait les délices des monarchistes russes dans les années 1990 et était devenu l’étendard du fondamentalisme orthodoxe. L’artiste Igor Mirochnitchenko s’en empare à son tour pour créer des T-shirts volontiers portés par les radicaux orthodoxes.

Les monarchistes orthodoxes font parler d’eux pour la première fois à Moscou, à la fin des années 1980, avec l’apparition d’une série de mouvements monarchistes « cent-noirs » (1): Union de la Renaissance chrétienne, Union des porteurs de gonfalons orthodoxes, Fraternité du tsar Nicolas II, saint et martyr…. Ils promeuvent des idées monarchistes, vouent un culte à Nicolas II, Raspoutine et Ivan le Terrible (2), luttent contre la numérisation des données personnelles et le mondialisme (3), se montrent très actifs dans l’agitation de rue.

En vingt-cinq ans, le radicalisme russe a suivi une trajectoire assez fantasque, depuis les « rouges-bruns » (4)  des années 1990 jusqu’aux radicaux orthodoxes de la deuxième décennie du XXIe siècle, en passant par les skinheads des années 2000. Si les premiers étaient choqués par les bouleversements des années 1990 et tentaient par tous les moyens de s’y opposer, si les deuxièmes protestaient contre les « métèques » en la personne des migrants, les troisièmes posent aux défenseurs des valeurs traditionnelles de l’orthodoxie, fondement irréfragable de la culture et de l’identité russes. Les radicaux orthodoxes se veulent les gardiens de l’ordre établi et démontrent par tous les moyens leur loyauté au pouvoir. Ils s’appuient sur deux lois de 2013, l’une réprimant les « atteintes aux sentiments religieux des croyants », l’autre interdisant la « promotion des relations sexuelles non traditionnelles auprès des mineurs ».

De fait, la Russie a vu éclater des guerres culturelles que l’Occident connaît depuis longtemps. Elles atteignent à leur paroxysme lorsque les valeurs religieuses sont en jeu et que le sentiment religieux devient la mesure du réel. On peut en arriver, alors, à des violences que nous évoquerons ci-après.

Comment on en est arrivé là

L’un des premiers propagandistes des actions de rue est le prêtre moscovite Alexandre Chargounov, qui, en 1994, crée le mouvement « L’Antéchrist est à Moscou ». Il se fonde sur l’idée que la Russie de la fin du XXe siècle a vécu « un moment historique d’apocalypse ». Il a la conviction que « le Malin s’empare de plus en plus » du pays et que, pour le combattre, il faut « induire une conscience apocalyptique », ce à quoi il s’emploie, principalement dans ses sermons.

En 1997, ses émules font campagne contre le film La dernière tentation du Christ. Ils s’élèvent aussi contre « l’action satanique » de la chaîne de télévision NTV, libérale dans ces années-là, et la « guerre qu’elle a déclarée à l’orthodoxie ». Le même Alexandre Chargounov est à l’origine de la campagne contre l’exposition « Attention, religion ! », organisée au Centre Sakharov, à Moscou, et ses « disciples » participent à sa vandalisation.

Le mouvement « L’Antéchrist est à Moscou » incite d’autres radicaux à s’attaquer physiquement à ceux qui attentent aux valeurs de l’orthodoxie et aux sentiments religieux des croyants. Ils créent une série de mouvements, au premier rang desquels on trouve des monarchistes orthodoxes, des cosaques, des groupes de jeunes gens, des motards et, à l’occasion, des prêtres. Dans un premier temps, les activistes de l’Union des porteurs de gonfalons orthodoxes sont à l’œuvre. Ces dernières années, s’y rallient des cosaques et plusieurs organisations orthodoxes (Union eurasienne de la jeunesse, Corporation de l’action orthodoxe, Sainte-Russie, Volonté divine, Les Quarante fois quarante (5), qui forment des cohortes de jeunes ayant vocation à protéger la foi contre les blasphémateurs. Leur activité monte en flèche après la « prière punk » des Pussy Riot à la cathédrale du Sauveur à Moscou, en 2012, considérée comme une déclaration de guerre des profanateurs.

Les activistes orthodoxes prennent pour cibles des musées, des expositions, des festivals de rock, des pièces de théâtre, des films, des déclarations d’artistes connus, ainsi que des clubs d’homosexuels. Ils défendent aussi énergiquement la construction d’églises à Moscou contre les protestations de la population. Le tout avec la bénédiction des plus hautes instances de l’Église.

Les cohortes orthodoxes

Après la condamnation des responsables de la « prière punk », le mouvement orthodoxe « Sainte-Russie » fait son entrée en scène, fondé par l’homme d’affaires monarchiste Ivan Otrakovski pour « défendre les sanctuaires orthodoxes ». Sa « patrouille orthodoxe », composée de militaires à la retraite, se déclare opposée à la violence physique et se fixe un objectif de « maintien de l’ordre ». Ses membres s’entraînent dans les forêts des environs de Moscou et portent des maillots arborant l’inscription : « L’orthodoxie ou la mort ».

Les militants de « Sainte-Russie » prennent part au mouvement de lutte contre le fichage numérique et assurent la protection des porteurs de gonfalons orthodoxes accompagnant régulièrement leurs manifestations. Ensemble, ils brûlent des portraits de la chanteuse Madonna.

Ces dernières années, les cohortes ne font plus parler d’elles en termes d’agressions. Néanmoins, leurs représentants se sont rendus en Tchétchénie pour y ériger une croix en mémoire des morts de l’infanterie de marine. Et, le 4 novembre 2017, Otrakovski prenait la parole à la « Marche russe »(6) .

«Volonté divine » : la croisade contre la culture

L’année 2012 est marquée par des violences particulières de la communauté orthodoxe, réponse directe à la « prière punk ». Celle-ci se voulant un « projet artistique » féministe et sociopolitique, les activistes orthodoxes retournent leur colère contre les tendances avant-gardistes de l’art contemporain. C’est alors que fait son entrée « Volonté divine », créée par Dmitri Enteo (Tsorionov) et Alexandre Kapline, entourés de jeunes hommes de main.

« Volonté divine » est célèbre pour ses provocations, ses scandales, ses attaques contre les profanateurs. Le mouvement tente de saborder les « spectacles blasphématoires », s’élève contre les concerts de groupes rock, s’en prend au musée Darwin, lance des actions contre ses adversaires politiques et contre les minorités sexuelles.

Son action la plus retentissante consiste à vandaliser une exposition de sculptures au Manège, à Moscou, le 14 août 2015. Elle présente des œuvres du sculpteur non-conformiste Vadim Sidourov, dans lesquelles les vandales ont détecté « un blasphème » « offensant les sentiments des croyants ». Les experts orthodoxes et les critiques d’art laïcs divergent radicalement dans leur appréciation de certaines réalisations du sculpteur : les premiers y voient une « atteinte à la morale publique », les seconds un précieux patrimoine culturel.

Bénéficiant du soutien tacite de l’Église, Enteo poursuit ses actions, exigeant la fermeture de l’exposition. Les vandales ont la sympathie du public conservateur de l’Union des citoyens orthodoxes, pour lequel les « forces anti-Église » sont associées aux « forces antirusses ». Finalement, la police lance une procédure pour délits mineurs et plusieurs vandales sont arrêtés, dont Enteo. Quelques jours plus tard, ils sont remis en liberté.

Seule une militante, Ludmilla Essipenko, comparaît devant le tribunal et, en mars 2016, écope d’une assignation à résidence, ce qui soulève l’indignation des activistes orthodoxes. Elle est inculpée pour « destruction ou dégradation d’objets du patrimoine culturel » ; elle définit elle-même ses actes comme une protestation contre le « crime » d’atteinte aux sentiments des chrétiens orthodoxes. Elle s’en enorgueillit comme de « l’acte le plus juste de sa vie ». Elle refuse en toute conscience de réparer les dommages causés : cela reviendrait, de son point de vue, à « restaurer des œuvres blasphématoires », autrement dit à commettre un « lourd péché ». Elle déclare agir conformément aux « Fondements de la doctrine sociale de l’Église », qui ne tolèrent pas l’apostasie. Les experts de l’orthodoxie la soutiennent et exigent la condamnation des organisateurs de l’exposition pour « atteinte aux sentiments des croyants ». Le mouvement des « Quarante fois quarante » est également de son côté. Finalement, le 9 novembre 2017, le tribunal abandonne l’affaire. Ludmilla Essipenko recommence aussitôt ses provocations. En décembre 2016, elle manifeste en compagnie d’Enteo près de la tombe de Staline, où le parti communiste commémore l’anniversaire de la naissance du Petit Père des Peuples. En moins d’un an, toutefois, leur unité se délite et Enteo est ignominieusement chassé de l’organisation.

Les actions radicales se calment temporairement. Mais en mars 2018, « Volonté divine » refait parler d’elle, lors des funérailles du célèbre acteur de théâtre Oleg Tabakov, directeur du MKhAT Anton Tchekhov, qui, auparavant, a lui-même fait l’objet d’attaques. Les activistes orthodoxes le taxent de blasphème et tentent d’empêcher qu’il soit enterré religieusement.

L’affaire des églises

Les militants orthodoxes apportent leur soutien à un programme de construction de deux cents églises à Moscou. D’emblée, le projet soulève nombre de questions et, surtout, il n’est à aucun moment débattu avec la population, alors que ces églises sont censées répondre à une demande de sa part. Dès le début, ces constructions se heurtent à des difficultés financières et des protestations.

L’affaire se complique avec l’attribution des terrains à bâtir, qui suscite bien souvent le mécontentement des riverains et des élus municipaux, refusant que des églises remplacent des parcs, des squares et des aires de jeux. Ils ont comme adversaire le mouvement des « Quarante fois quarante », créé en juin 2013. Le projet bénéficie également du soutien du club de motards « Les loups de la nuit », qui jouit de la sympathie du président Poutine.

Des manifestations ont lieu dans de nombreuses villes de Russie, notamment à Moscou où le problème se pose dès les années 2010-2012 et prend une forme particulièrement aigüe : on se propose, en effet, d’attribuer aux nouvelles églises des emplacements qui, de l’avis de la population, ne conviennent pas, alors qu’il existe à proximité des terrains vagues qui feraient parfaitement l’affaire. On trouve parmi les opposants un certain nombre de personnes qui s’affirment orthodoxes. Les partisans du projet sont représentés par les organisations orthodoxes, qui, non sans démagogie, accusent leurs adversaires d’extrémisme et d’actions dirigées contre l’État, et assimilent les protestations des habitants à la « menace orange » (7).

L’affaire du parc Trofianka, au nord-est de Moscou, est la plus retentissante. Elle déclenche des protestations dès l’été 2014. On se propose alors de construire une église à l’emplacement de ce petit parc, ainsi voué à disparaître complètement. Là, comme en de nombreux autres endroits, le permis de construire a été accordé en violation de la loi. En outre, le nombre d’églises dans le quartier est plus de deux fois supérieur à celui des hôpitaux. Les habitants sont particulièrement irrités par la présence de vingt ou trente gars musclés en uniforme, arborant l’insigne des « Quarante fois quarante » et de « Nouvelle-Russie », venus des quatre coins de Moscou et des environs. Ils prennent agressivement la défense du chantier, provoquent des heurts. Des cosaques et des membres de « Volonté divine » arrivent pour leur prêter main forte. Les défenseurs du parc sont soutenus par Iabloko, le parti communiste et le Front de gauche, qui parviennent, pendant un bon moment, à éviter les violences. Mais, le 25 juin 2015, on en vient aux mains.

Le tribunal suspend les travaux et, en octobre, la Commission d’urbanisme de Moscou décide de construire l’église à un autre endroit. Toutefois, au cours de l’hiver 2016, les militants des « Quarante fois quarante » annoncent qu’ils ne cèderont pas et ne quitteront pas le parc. Et, tous les dimanches, l’archiprêtre Chalimov, prêtre du lieu, organise des prières devant la croix qui y a été dressée.

Matilda et la personne sacrée du tsar

Des films suscitent l’indignation de la communauté orthodoxe, qui y voit un outrage à la Russie et à l’Église. Participent à ces campagnes des militants de « Volonté divine », des « Quarante fois quarante » et de l’Union des citoyens orthodoxes, ainsi que des cosaques et des hommes politiques.

Le scandale autour du film Matilda, réalisé par Alexeï Outchitel et consacré à la passion de jeunesse de l’héritier du trône, futur Nicolas II, pour la danseuse étoile Matilda Kchessinskaïa, en est la plus belle illustration. Le film est tourné et monté dans les années 2014-2017, avec un financement public. Les fondamentalistes orthodoxes réagissent à la bande-annonce de deux minutes présentée en avril 2016, alors que le travail n’est pas encore achevé. Ils sont choqués par ce qu’ils considèrent comme de la pornographie, car l’empereur, entre-temps, a rejoint le nombre des saints martyrs. Reprochant à l’œuvre d’« offenser gravement les sentiments religieux des croyants », ils appellent à traîner le réalisateur devant les tribunaux et, bien sûr, à interdire Matilda.

Les protestataires obtiennent le soutien de la conférence des fondamentalistes orthodoxes de l’Union « Renaissance chrétienne » et du Mouvement « Résistance au nouvel ordre mondial », qui se tient en septembre 2016. Mais de nombreux responsables de la Culture prennent la défense du film.

L’affaire Matilda n’aurait pas fait autant de bruit, si l’ancien procureur de Crimée, la députée de la Douma Natalia Poklonskaïa, ne s’en était mêlée. Elle affirme que des représentants du mouvement monarchiste orthodoxe « La Croix du Tsar » lui ont demandé de contrôler le film. En sa qualité de députée, elle interpelle donc le Parquet. En novembre 2016, le scandale est public et largement répercuté par les médias. Des questions fondamentales, telles que la liberté de création, les limites de la fiction, la responsabilité morale de l’artiste devant la société, le droit de la religion à évaluer les œuvres d’art et à faire pression sur les artistes, sont au cœur du débat. En réalité, la discussion porte sur la possibilité de différentes interprétations de l’histoire, à partir de divers points de vue politiques.

À la fin de janvier 2017, le Conseil public près le ministère de la Culture a déjà reçu vingt mille signatures réclamant l’interdiction du film. Natalia Poklonskaïa s’adresse à nouveau au Parquet pour vérification du scénario et de la légitimité des dépenses publiques engagées dans la production du film. Simultanément, entre en scène une organisation jusqu’alors inconnue, « État chrétien – Sainte-Russie », mouvement eschatologique, opposé au Patriarcat de Moscou.

Il a pour leader l’ancien juriste et homme d’affaires Alexandre Kalinine, qui, depuis 2012, s’occupe d’actions missionnaires dans diverses régions de Russie, où, selon ses dires, son organisation dispose de vingt-cinq sections locales, comptant jusqu’à quatre mille cinq cents membres. L’action de cette organisation repose sur un large soutien des croyants, dont un certain nombre de riches hommes d’affaires orthodoxes et de collaborateurs des structures « de force ». On y trouve plusieurs centaines de monarchistes orthodoxes qui ont fait le coup de feu dans le Donbass, des gens résolus, qui savent manier les armes.

Au début de 2017, « État chrétien » menace d’incendies et d’assassinats les cinémas qui oseraient diffuser le film. Il souligne que son action est impulsée par « ceux qui aiment Dieu et leur peuple, au point d’accepter par avance la prison et même la mort ». Alexandre Kalinine, il est vrai, rejette tout appel à la violence, déclarant prévenir au contraire toute « explosion d’ordre spirituel et politique ». Il admet néanmoins qu’un croyant, poussé à bout, puisse tuer son ennemi, car « il n’a pas d’autre issue ». En d’autres termes, bien que recourant à une rhétorique pacifique, il justifie de fait l’extrémisme, l’expliquant par le caractère inextricable de certaines situations. Il accuse, en revanche, Alexeï Outchitel d’incitation à la violence. Parfaitement conscient de la portée de ses appels, il les formule de telle sorte qu’ils soient inattaquables devant un tribunal. Il en perçoit les conséquences potentielles et demande donc qu’on ne lui « annonce » ni ne lui « dise rien », qu’on ne lui « écrive pas. Parce que je ne veux ni savoir ni entendre cela » (8).

Cependant, les représentants des milieux du cinéma décryptent ses appels et notent avec inquiétude une augmentation des manifestations ouvertes de groupes jusqu’alors marginaux, parce que « l’obscurantisme et l’extrémisme religieux sont protégés par la loi réprimant les “atteintes aux sentiments religieux des croyants” ». Le Patriarcat, de son côté, prend ses distances avec « État chrétien – Sainte-Russie », soulignant qu’il n’a rien à voir avec cette organisation.

Nouveau scandale en février 2017, qui montre clairement que les activistes orthodoxes poursuivent leur lutte contre l’art contemporain. Sont en cause les valeurs d’un État qui, par sa Constitution, se veut laïc – valeurs remises en question dans un contexte de plus en plus clérical. C’est alors qu’apparaissent les extrémistes orthodoxes.

À l’automne, la tension est à son comble. Le 1er août 2017, une prière publique est organisée à Moscou, réunissant dans les cinq cents personnes, pour protester contre le film d’Alexeï Outchitel. Des actions violentes sont menées à la fin du mois d’août, à Saint-Pétersbourg, par les activistes d’« État chrétien », qui tentent de mettre le feu au centre culturel Lendok abritant les studios « Rockfilms » du réalisateur. Au début de septembre, un bus empli de bidons d’essence et de bouteilles de gaz fonce dans le foyer du cinéma « Cosmos » à Ekaterinbourg, déclenchant un incendie. Le conducteur est un orthodoxe, fanatique de football et suivi en psychiatrie. On apprend bientôt qu’il a pris part à des protestations contre Matilda. Quelques jours plus tard, à Moscou, deux voitures sont incendiées près des bureaux de l’avocat d’Alexeï Outchitel, et des tracts « Brûler pour Matilda » jonchent le sol à proximité.

À la fin du mois de septembre, le leader d’« État chrétien – Sainte-Russie » et ses complices sont appréhendés. Il apparaît qu’en 2002, Alexandre Kalinine a été condamné à huit ans de détention pour assassinat, vol et faux papiers. Il avoue avoir adressé des lettres de menaces aux propriétaires de cinémas. Il est d’abord accusé d’avoir exercé des pressions sur les salles de cinéma, puis d’extrémisme (article 282 du Code pénal).

Les actions violentes ont un grand retentissement. L’Église orthodoxe les condamne, tout en réaffirmant son soutien aux légitimes protestations contre les « œuvres d’art blasphématoires ». Le Kremlin condamne également les extrémistes orthodoxes. Natalia Poklonskaïa se joint à ces condamnations, tandis que le président de la Douma, Viatcheslav Volodine, prend sa défense. Elle en est galvanisée et réclame simultanément l’interdiction d’« État chrétien – Sainte-Russie » et le retrait, par le ministère de la Culture, du visa de censure du film. Elle poursuit, en outre, ses attaques contre les auteurs de Matilda.

En septembre, une série de salles refusent, à travers la Russie, de présenter le film et bénéficient, pour certaines, du soutien des autorités locales. Durant tout l’automne, des villes sont le théâtre de processions et de prières publiques contre la diffusion de Matilda. Toutefois, les actions résolues des représentants de la loi et la position du Kremlin ont un impact sur les cinémas, qui, à la mi-octobre, acceptent de montrer le film. À la fin septembre, des députés de la Douma l’ont visionné en séance privée et n’y ont rien trouvé de criminel. Peu à peu, le calme revient. Malgré les protestations des activistes orthodoxes, le film sort officiellement le 24 octobre, présenté à Moscou au cinéma « Oktiabr ». Dès lors, la campagne organisée contre lui prend fin.

Le sujet, néanmoins, subsiste dans le discours orthodoxe. Récemment, l’archiprêtre Vsevolod Tchapline prédisait à la Russie de grands troubles imminents, en châtiment pour Matilda.

Église et culture : des relations ambivalentes

Les faits évoqués ci-dessus posent l’importante question des limites actuelles de la création : qui les fixe et qui, à partir de quelles considérations, évalue le travail de l’artiste ? La création doit-elle être contrôlée ou réglementée par l’État ? Sous quelle forme peut-on exprimer son mécontentement ou son désaccord avec une œuvre d’art ? De fait, il s’agit ici de la place de la religion dans l’espace public et du droit de l’artiste à utiliser, dans son langage métaphorique, les symboles religieux pour débattre de conflits moraux complexes. En Europe, cette question est résolue depuis longtemps en faveur de la liberté de création, tandis que dans la Russie contemporaine, elle est soumise au doute et au contrôle de la partie la plus inculte des croyants. La Russie est, tout bien considéré, en proie à des guerres culturelles qui se déchaînent depuis longtemps en Occident. L’intelligentsia libérale est déçue par l’Église, et l’Église lui rend la monnaie de sa pièce.

1. Cent-noirs ou Centuries noires, nom d’une organisation nationaliste et antisémite avant la révolution. L’appellation est restée pour qualifier des mouvements violemment réactionnaires.

2. S. Firsov, Na vessakh very. Ot kommounistitcheskoï religuii k “sviatym” postkommounistitcheskoï Rossii [Sur la balance de la foi. De la religion communiste aux « saints » de la Russie postcommuniste], Vita Nova, Sankt-Peterbourg, 2011.

3. V. Chnirelman, Koleno Danovo : Eskhatologuia i antisemitizm v sovremennoï Rossii [Le Genou de Dan : Eschatologie et antisémitisme dans la Russie contemporaine], BBI, Moskva 2017.

4. On appelle ainsi, traditionnellement, les tenants du « national-bolchevisme ».

5. Ce nom vient d’une expression ancienne qui faisait de Moscou la ville « aux quarante fois quarante églises ». 

6. Défilés et meetings d’ultranationalistes, réclamant, entre autres, le départ de Vladimir Poutine. 7. Par association avec la «Révolution orange » ukrainienne, vouée aux gémonies par les ultras russes. 
8. I. Bobrova, « Lider “Khristianskogo gossoudarstva” o “Matilde” i Poklonskoï: “Zreet doukhovno-grajdanskaïa voïna” [Le leader d’« État chrétien » sur Matilda et Poklonskaïa : « La menace d’une guerre civile spirituelle grossit »], MK, 17 septembre 2017 (http://www.mk.ru/social/2017/09/17/lider-khristianskogo-gosudarstva-o-matilde-i-poklonskoy-zreet-dukhovnograzhdanskaya-voyna.html).