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Les Russes sont-ils lassés de « l’homme providentiel » ?

Arnaud Dubien Arnaud Dubien
28 septembre 2025
La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF : https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-les-russes-sont-ils-lasses-de-l-homme-providentiel-11607878




Le chiffre est passé pratiquement inaperçu. A la question " De quoi la Russie a-t-elle besoin ", seulement 28% des personnes interrogées en cette rentrée 2025 ont répondu " Un leader fort ", contre 72% en 2000.

Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il émane de l’institut VTsIOM, le Centre pan-russe d’étude de l’opinion publique, une structure sérieuse mais réputée proche du pouvoir et généralement prudente dans ses formulations. Il a été peu commenté en Russie, ce qui n’est guère étonnant compte tenu du climat politique.

Certains analystes occidentaux – peut-être prisonniers du wishful thinking – y ont quant à eux vu le signe annonciateur de la fin de l’ère Poutine. Cette évolution va en tout cas à contre-courant de l’une des idées reçues les plus solidement ancrées sur la Russie : non, la situation n’y est pas figée, et la société – loin d’être monolithique – est vivante et souvent divisée.

Une autre photographie du pays, encore plus complète et présentant la même profondeur historique, a été publiée à la fin du printemps par l’Institut d’études sociales et politiques de l’Académie des sciences.

Elle se structure autour d’une cinquantaine de questions qui ont été posées invariablement depuis 1992 à plus de 1300 habitants de Russie. Le portrait qui en ressort est parfois surprenant, souvent attendu, confirmant alternativement le grand divorce avec l’Europe de l’Ouest ou, à l’inverse, des mouvements ou préoccupations convergentes.

A la question " Quels responsables politiques ont fait le plus grand bien et le plus grand mal ", Poutine, Staline et Brejnev arrivent en tête (avec respectivement 65%, 45% et 24% des répondants estimant qu’ils ont apporté le plus grand bien), Gorbatchev et Eltsine fermant le classement avec (59% et 56% considérant qu’ils ont fait le plus de mal). Dans le même temps, seuls 38% des Russes pensent que l’Etat remplit ses obligations en matière de liberté d’expression (contre 52% en 2008). C’est sur l’égalité devant la loi qu’ils sont le plus sévères (30% seulement estiment qu’elle existe actuellement).

Plus d’un tiers de siècle après l’effondrement de l’Union soviétique, 44% des Russes disent vouloir vivre dans une société socialiste, contre 14% seulement préférant une société capitaliste (6% voulant " une autre " société et 36% ne sachant que répondre). Ce choix est constant depuis 30 ans, mais l’écart n’a jamais été aussi grand (sauf en 2023 : 48% contre 5%).

La nostalgie d’une certaine forme de justice sociale associée à l’URSS reste donc très forte (et a apparemment été transmise aux générations postsoviétiques). Interrogés sur les changements au cours des 30 dernières années, 65% des Russes jugent que le potentiel économique du pays a évolué positivement ; à l’inverse, ils ne sont que 22% à trouver que les choses ont changé en bien dans le domaine de la lutte contre la corruption.

Appelés à donner leur avis sur la situation actuelle de la Russie, 73% des répondants pensent que le pays va dans la bonne direction, 73% que les principales menaces viennent de l’étranger et 23% que " le pouvoir actuel doit être changé ". 40% se disent confiant pour l’avenir, 41% ne l’étant pas. 48% des Russes ne font aucun plan pour l’avenir, seuls 15% d’entre eux planifiant plusieurs années à l’avance.

S’agissant de " l’opération militaire spéciale " – terme consacré en Russie pour parler de la guerre d’Ukraine – et de ses conséquences pour leur vie quotidienne, 26,4% des Russes estiment qu’elle a affecté leur santé mentale. 7,5% des répondants précisent qu’ils ont de la famille ou des amis sur le front et 0,9% que des gens de leur connaissance ont quitté le pays.

Enfin, 62% jugent " probable ", à des degrés divers, la conclusion d’une paix avec l’Ukraine au cours des deux ou trois années à venir; les avis sur un conflit armé avec les Etats-Unis et les pays de l’OTAN étant partagés (33% contre 31%).




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