Ru Ru

Rentrée 2025 en Russie : éléments d'ambiance

Arnaud Dubien Arnaud Dubien
14 septembre 2025
La chronique d'Arnaud Dubien pour la RTBF : https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-entre-l-irritation-du-russe-moyen-et-la-refaction-des-trottoirs-quelques-elements-d-ambiance-dans-la-capitale-11600807




Plus serein qu’à l’automne dernier (l’armée ukrainienne venait, à la stupeur générale, d’entrer dans la région de Koursk) et, a fortiori, qu’en 2022 (le Kremlin annonçait une mobilisation partielle sur fond de déconvenues militaires à Kherson et Kharkiv), le Russe moyen est cependant irrité.

Il est en effet de plus en plus souvent confronté à des coupures d’internet mobile à cause des attaques de drones ukrainiens : ce qui, jusqu’à ces derniers mois, n’affectait que les chauffeurs de taxi moscovites privés de Glonass (l’équivalent russe du GPS) contrarie désormais des millions de personnes. On a ainsi constaté une nette augmentation des retraits de numéraire cet été pour faire face à l’éventuelle impossibilité de payer par téléphone ou carte bancaire.

Autre motif d’insatisfaction très répandu – la suspension des appels par les messageries WhatsApp et Telegram, très utilisées en Russie. Les autorités, qui avaient interdit Viber l’an dernier, motivent cette décision par la volonté de lutter contre les escroqueries téléphoniques (qui sont, il est vrai, un véritable fléau dans le pays). Mais personne n’est dupe : il s’agit bel et bien de poursuivre le cloisonnement de l’espace numérique russe en favorisant l’utilisation de la messagerie nationale MAX, pour le plus grand bonheur de lobbies puissants à Moscou et des services de sécurité.

Sur le plan économique, le Russe constate que le "miracle" (mirage ?) est en train de disparaître. Certes, contrairement à ce que l’on entend sur les plateaux des chaînes info en Europe occidentale, la situation n’est pas catastrophique et le pays n’est certainement pas à la veille de s’effondrer, mais tout le monde comprend qu’il y a moins d’argent.

Les salaires, tirés par le haut par le manque de main d’œuvre depuis le début de la guerre, ne vont plus augmenter à deux chiffres. Le chômage, qui est à un niveau historiquement bas (un peu plus de 2% seulement), pourrait redevenir un sujet dans les régions où certaines industries (métallurgie, automobile, etc.) sont en difficulté. Dans un registre plus sociétal, l’entrée massive d’anciens combattants et de leurs enfants à l’université dans le cadre de quotas réservés (+ 74% par rapport à l’an dernier), suscite parfois quelques frustrations.

Le microcosme moscovite a quant à lui savouré le sommet d’Anchorage et la séquence chinoise de Vladimir Poutine, perçus comme de grands succès symboliques et diplomatiques. Mais il peine à dissimuler sa perplexité face aux résultats, beaucoup plus modestes, de l’armée russe en Ukraine.

La percée de Dobropolié, début août, n’a pu être exploitée ; et si le grignotage se poursuit, notamment à Koupiansk et Liman (deux chefs-lieux de cantons perdus par les Russes il y a 3 ans), rien n’indique que l’on soit à la veille d’un effondrement du front. Même les "faucons" n’y croient plus. A cet égard, le récent article du politologue Sergueï Karaganov, qui explique qu’il n’y aura pas de victoire comparable à celles de 1815 ou 1945, est significatif.

La population le ressent aussi : 39% des personnes interrogées par le Centre Levada – un institut de sondages classé "agent étranger" en Russie et donc peu suspect de poutinophilie – en août estiment que le conflit durera au moins encore un an, un chiffre en nette hausse. Et ils sont plus nombreux que jamais – 66% – à souhaiter que s’engagent des discussions de paix (contre 27% qui affirment souhaiter la poursuite des opérations militaires ").

Observateur à la fois étranger et immergé de longue date dans la capitale russe, l’auteur de ces lignes retient quant à lui de la rentrée 2025 trois "éléments d’ambiance" en apparence plus anecdotiques.

D’abord, le traitement spécial réservé aux ressortissants azerbaïdjanais arrivant à l’aéroport de Cheremetievo : ils font désormais l’objet de contrôles d’identité supplémentaires et d’entretiens systématiques avec des agents du FSB (au même titre que les Ukrainiens). Le contentieux entre Moscou et Bakou, que nous évoquions dans une précédente chronique, est loin d’être apuré.

Ensuite, la réfection des trottoirs du centre-ville – sans doute la quatrième depuis 2012 – ce qui conduit à relativiser le manque d’argent à Moscou et souligne l’immuabilité de certaines pratiques en termes de commandes publiques (ce qui choque moins les Moscovites, résignés, que certaines " innovations " comme les canaux de drainage sans évacuation, ce qui leur fait dire que cette fois, on se moque vraiment du monde).

Enfin, la transformation de l’une des principales librairies de Moscou, où l’on est désormais accueilli par un calendrier 2026 à l’effigie de Staline et où l’offre – certes encore abondante – s’appauvrit inexorablement. Les ouvrages des intellectuels locaux classés "agents étrangers", que l’on pouvait encore voir dans les rayons (mais sous cellophane) jusqu’au début de l’été, sont désormais introuvables. Les autorités ont en effet annoncé la suspension des subventions aux commerces qui ne les retireraient pas de leurs rayons.

L’hiver vient.









Derniers blogs